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Voyages de Claude Courtépée dans la province de Bourgogne en 1776 et 1777

Publié par Anatole de Charmasse et Gabriel de La Grange, Mémoires de la Société Éduenne (1895).

Voyages de Courtépée dans la province de Bourgogne La Bourgogne en 1703 (Gallica/BnF)

Table des matières

Préface

Beaucoup de noms sont plus célèbres, en Bourgogne, que celui de Courtépée : peu sont aussi populaires. Si quelques-uns ont acquis, dans leur temps, une renommée plus fastueuse, aucun n'a conservé, de nos jours, autant de sympathie que celui du prêtre modeste à qui la Province a dû le plus original et le plus aimable de ses historiens. Par son absence de prétention doctrinale et de tout lien d'école, sinon de tout art, son œuvre a moins vieilli que celle des plus fameux d'entre ses compatriotes, ses contemporains, et le temps, qui fait si durement sentir son action à l'ouvrage des hommes, a épargné le sien. Qui songerait, en effet, à lire aujourd'hui les œuvres de deux Dijonnais, qui ont eu leur heure de célébrité, Crébillon et Piron, échos épuisés d'un art en complète décadence ? Partout, au contraire, l'auteur de la Description du duché de Bourgogne est lu, consulté, cité comme une autorité, invoqué comme un témoin aussi sincère qu'éclairé, qui a vu par lui-même les lieux qu'il décrit, et qui a échappé ainsi aux erreurs communes à ceux qui écrivent d'après autrui. Cette popularité durable et grandissante, il la doit à sa méthode, qui est l'art de l'histoire, à la forme qu'il a donnée à son œuvre, à ses procédés d'exécution et au temps où il a conçu sa vaste entreprise. À l'encontre de ses devanciers, qui n'avaient d'attention que pour les personnages et les cités d'importance, Courtépée a fait la part aux petits et aux humbles : aux hommes utiles, prêtres et laïques, perdus au fond des campagnes, qu'il avait vus à l'œuvre et dont il loue l'obscur dévouement ; aux villages les plus ignorés, connus seulement du collecteur, et dont il esquisse l'histoire, traçant un cadre qu'une érudition plus exigeante et moins hâtive n'aura plus qu'à remplir : aucun n'a échappé à son regard. Le moindre hameau même a son article en quelques lignes sobres et précises, où rien d'essentiel n'est omis : situation, nature et productions du sol, industrie naissante dont il encourage les premiers pas, familles notables de chaque localité, événements historiques, fondations religieuses et charitables, chaque chose est à sa place, sans trouble ni confusion et dans un ordre qui permet toujours une recherche prompte et aisée. Toutes ces qualités font de son livre non seulement un guide assez sûr, mais en même temps un tableau très fidèle de ce qu'était, à la veille de la Révolution, cette Province dans laquelle il voyait l'image même de la patrie, qui, pour lui, était la première de toutes, la Province par excellence, et dont il ne parle jamais qu'avec ce respect, cet amour filial et cet orgueil que l'Urbs inspirait aux vieux Romains. Et puis, tout cela allait périr ; institutions, monuments, usages, étaient sur le point de disparaître, et cette destruction prochaine donne en outre à l'œuvre l'importance et l'intérêt d'un document qui a conservé l'image d'un monde disparu.

Courtépée n'était pas un de ces historiens de cabinet, qui se cloîtrent dans les bibliothèques et les archives et qui ne demandent qu'aux livres et aux manuscrits la connaissance du passé.

C'était surtout un historien voyageur qui, chaque année, à la fin d'août, au moment où les vacances lui ouvraient les portes de son collège des Godrans, à Dijon, quittait ses écoliers et se mettait en route avec cet appétit de plein air et de locomotion, aiguisé par neuf mois d'enseignement, que connaissent bien ceux que leurs devoirs attachent à une existence sédentaire.

Mais, plutôt que d'aspirer à la Suisse ou au Tyrol, ainsi qu'on le fait de nos jours, il bornait son humeur voyageuse aux coteaux bourguignons, à la vallée de la Saône, aux plaines de la Bresse, aux collines du Charollais et aux Alpes du Morvan. Son but était de recueillir sur place tous les éléments d'une description complète du duché de Bourgogne, sans en omettre aucun. Ainsi allait-il pendant deux mois, chaque année, de village en village, décrivant les lieux, consultant les documents, interrogeant les gens instruits, sans être jamais rebuté par le mauvais état des chemins, l'inégalité de la température et la pauvreté des gîtes. Il consacra plusieurs années à ce pèlerinage historique d'où il rapporta une œuvre unique en son genre et encore sans exemple, bien faite pour servir de modèle et qui a, en effet, trouvé des imitateurs.

Courtépée était né à Saulieu, dans l'ancien diocèse d'Autun qui embrassait alors la plus grande partie de la Bourgogne. Son origine et ses études, faites au séminaire d'Autun, lui avaient créé de nombreuses relations parmi les prêtres du diocèse. Chez la plupart, il rencontrait des maîtres, des condisciples ou des élèves ; dans tous, des amis. Aussi, durant ses courses, était-il accueilli partout à bras ouverts. Dans chaque presbytère, il trouvait un lit, le couvert mis, les confrères du voisinage réunis pour fêter le voyageur et prêts à faciliter sa tâche dans la mesure de leurs connaissances et de leurs ressources. Les châteaux s'ouvraient non moins volontiers et c'était, tout le long de la route, une suite de fêtes que se partageaient l'amitié, le travail et la gaieté. Le professeur pouvait-il plus agréablement et plus utilement employer ses deux mois de vacances annuelles ? Aussi, pour accomplir son œuvre, ne se contentait-il pas de parcourir une seule fois les lieux qu'il voulait décrire. Après une première visite, il revenait une seconde fois pour contrôler ses observations. Il communiquait alors « ses cayers » aux gens instruits de chaque localité, accueillant les observations et les critiques et s'entourant de tous les témoignages propres à fortifier ou à rectifier ses recherches.

Du livre, qui est entre les mains de tous, nous ne dirons rien de plus ici. Mais, outre l'ouvrage de l'historien, nous avons encore quelques-uns des récits inédits dans lesquels le voyageur s'était plu à fixer ses souvenirs, à consigner maints détails intimes qu'il avait jugés peu dignes de la majesté du livre, à exprimer sa reconnaissance pour ses hôtes d'un jour, dont plusieurs étaient devenus ses amis, et à donner un libre cours à cette humeur bourguignonne, si prompte à s'émouvoir et à partir en guerre, portée à la raillerie et aisément caustique. Mieux encore que le livre, ces récits de voyage font connaître l'homme : vif et gai ; plein d'entrain et brillant causeur: se plaisant aux conversations, à la controverse et aux anecdotes ; très accessible à la louange que ses travaux obtiennent et l'enregistrant avec une naïve complaisance ; grand ennemi des abus qu'il attaque avec cette âpreté de langage qui se rencontrera bientôt sur les lèvres des députés du tiers et des orateurs de l'Assemblée constituante. Sous ce rapport, Courtépée est bien l'homme de son temps dont il partage les passions réformatrices, les espérances et les généreuses illusions : l'homme de 1775, disciple de l'Encyclopédie, à laquelle il collaborait, et élève de Turgot ; croyant que l'homme est bon et que seules les institutions l'ont corrompu ; que les institutions peuvent être changées en quelques traits de plume et, qu'une fois changées, l'homme deviendra tout aussitôt bon, heureux et content. Il possède cet optimisme de la première heure qu'aucun mécompte n'a encore découragé, « qui sent toujours le bonheur tout proche, se croit toujours tout prêt de le saisir et en a perpétuellement le besoin, la certitude et l'impatience [1] » ; optimisme hardi, confiant et assez persuadé de la prochaine réalisation de ses rêves pour tout entreprendre et pour tout oser. C'était l'air du temps, auquel peu échappaient et dont notre auteur avait lui-même senti la chaleur, bien que l'étude de l'histoire ait dû lui enseigner la vanité du progrès par définition et par maxime, et lui apprendre que toute réforme accomplie par explosion couvre le sol de débris et renverse plus de maisons qu'elle n'en élève. Dans toutes ces aspirations du siècle finissant, Dieu n'avait aucune place ; il n'était pas invité à la fête, et l'événement ne montra que trop la terrible fragilité des Eldorados conçus sans lui.

1. V. le Dix-Huitième siècle, par E. Faguet, p. XII.

Malgré son adhésion aux idées générales du temps, Courtépée n'en était pas moins un prêtre très régulier et très attaché aux devoirs de son état ; mais prêtre à la manière de ses compatriotes et de ses rivaux en érudition, les Lebeuf, les Germain, les Papillon : ennemi des Jésuites, des Sulpiciens et de tout ce qui tient à Rome ; opposé aux dévotions nouvelles ; très enclin à un jansénisme, moins de doctrine que d'écorce et sans rien de ce que le mot évêque d'austère et de mortifié : sorte de centre gauche politique et religieux qui s'esseyait, en attendant l'heure, et se donnait, à bon marché, une apparence d'indépendance et de fermeté. Aussi, quelle n'était pas la joie de notre voyageur quand il rencontrait, au fond de quelque presbytère de campagne, les fameuses petites lettres, les Essais de Nicole, les traités de M. Arnault, les Réflexions morales du père Quesnel et même l'Encyclopédie. Si à ces livres s'ajoutait un de ces innocents cabinets d'histoire naturelle, dont l'influence de Buffon avait répandu le goût et qu'on trouvait fréquemment dans la patrie du célèbre naturaliste, son enthousiasme ne connaissait plus de bornes: on prenait bien vite place dans le rang des esprits « éclairés ». Par contre, le simple fait de goûter les ouvrages de Rodriguez ou du père Berruyer, de vénérer certaines reliques, de favoriser certains pèlerinages ou même de prohiber l'usage de la perruque à l'autel, attire sur son auteur le reproche de fanatisme et d'intolérance. C'est le seul cas où son indulgence naturelle cède à une sorte de frémissement intérieur qu'il ne peut maîtriser et qui s'échappe en invectives trop souvent répétées. Ajoutons que si Courtépée se montre peu crédule et fort exigeant toutes les fois qu'il s'agit des choses religieuses, il témoigne parfois, en histoire et en archéologie, d'une candeur et d'une confiance qui font sourire aujourd'hui. Tout cela, défauts aussi bien que qualités, donne à ces récits de voyage en Bourgogne un intérêt qui a survécu au temps et qui rend leur lecture non moins agréable qu'instructive. Peu d'époques offrent d'ailleurs plus d'intérêt que les vingt-cinq années qui ont précédé la Révolution de 1789. Malgré sa profondeur, l'abîme qui nous en sépare n'est pas tellement large que, de notre rive, nous ne puissions apercevoir ces abbayes encore peuplées de leurs hôtes dégénérés ; ces châteaux où les pavillons et les terrasses remplacent peu à peu les donjons et les fossés ; leurs habitants eux-mêmes, humains et instruits, aux façons nobles et polies, au langage reposé, que les discordes n'ont pas encore hérissé, et qui croient avoir devant eux de longs jours de paix, à l'heure qui va les disperser. On est surpris de trouver, à la veille de sa fin, une société confiante et active, qui répare et embellit sa demeure comme si elle n'était pas au moment de la quitter ; qui travaille, comme si sa tâche n'était pas achevée ; qui dispose du présent avec autant de sécurité que si ses successeurs ne fussent pas prêts à entrer en scène et à la remplacer. Ce court espace donne la double sensation du bonheur présent et du danger prochain, et il semble que le drame, qui va bientôt s'engager, perdrait quelque chose de sa grandeur s'il était séparé de l'idylle universelle qui l'a précédé. Courtépée, dans ses récits, fait revivre sous nos yeux cette société aimable et heureuse. Par l'ordre auquel il appartenait, par son instruction, ses goûts, ses relations, il était de ceux qui jouissaient le mieux du présent, tout en souhaitant le changement. Il n'a pas été témoin de la fin et peut-on l'en plaindre ? il eût vu ses amis et ses hôtes épars sur tous les chemins ; son vieux collège anéanti: son œuvre oubliée avant d'être achevée, son dernier volume mis presque tout entier au pilon. Que fût-il advenu de lui-même ? Il est parti à temps. Heureux pour lui de n'avoir pas survécu ! De nos jours, son heure est revenue. Plus équitable, la postérité lui a rendu justice. On a réimprimé l'œuvre de l'historien ; on parle même d'en faire encore une édition nouvelle : les pages suivantes pourront en répandre le désir.

De tous les récits que Courtépée a pu faire de ses nombreux voyages, cinq seulement sont parvenus jusqu'à nous : le premier est la relation du voyage fait, en 1759, à Besançon, Dôle, Seurre et Cîteaux, qui a été publié par M. Pingaud dans les Mémoires de l'Académie de Besançon [1] ; le second est la relation d'un voyage fait à Troyes, en 1759, comprenant deux cahiers in-4°, conservés à la bibliothèque de Dijon, et que M. Albert Babeau a récemment édités ; le troisième, qui a pour titre : Remarques d'un Voyageur curieux sur les abbayes de Fontenay, d'Ogny, du Val-des-Choux, etc., porte la date du 4 septembre 1760 et se compose d'un seul cahier in-4°, non paginé et conservé dans le même dépôt.

1. Année 1889, p. 259.

C'est par ses premiers essais que l'auteur se préparait à l'œuvre plus vaste qu'il allait bientôt entreprendre. Le quatrième, que nous publions ici, d'après le manuscrit autographe de l'auteur, et qui se compose d'un cahier in-4° de 120 pages numérotées, a pour titre : Relation abrégée d'un voyage fait dans les parties orientale et méridionale de la Bourgogne, par un curieux, en septembre et octobre 1776. Il comprend la description du territoire d'Auxonne, Gray, Seurre, Saint-Jean-de-Losne, Verdun, Chalon-sur-Saône, Charolles et Montcenis, et se termine par le récit d'une nouvelle excursion, faite en Charollais et Brionnais pendant les vacances de Pâques, du 22 mars au 10 avril 1777. Il est « dédié à l'un des meilleurs curés de l'Auxois, à l'homme de lettres éclairé, au plus ancien et fidèle ami, M. Guy Bouillotte, curé d'Arnai-le-Duc, par son serviteur Claude Courtépée, prêtre, principal du collège de Dijon, novembre 1776. » Guy Bouillotte, dont les traits nous sont connus, grâce à un beau portrait par Boze, peintre de Louis XVI, et dont la physionomie exprime le bonheur de vivre [1], était né à Arnay-le-Duc le 28 octobre 1724.

1. Ce beau portrait existe dans le cabinet de notre regretté ami, M. Harold de Fontenay.

Devenu curé de sa ville natale, il fut élu député du clergé du bailliage d'Auxois aux États généraux de 1789, et après avoir partagé l'optimisme, les illusions et même les erreurs de ses collègues de l'Assemblée Constituante, il revint dans sa patrie où il mourut le 9 mars 1798. Cette relation, écrite sans prétention, plaira, nous n'en doutons pas, à nos lecteurs. On y trouvera une utile et agréable addition à l'œuvre de Courtépée, qu'elle complète sur plusieurs points. Le cinquième récit, qui succédera au précédent, comprend le voyage fait, du 28 août au 31 octobre 1777, dans l'Auxois, l'Autunois, le Charollais, une partie du Mâconnais, du Beaujolais, de la Dombe, du Lyonnais, du Forez et du Brionnais, et porte la date du 31 décembre 1777. Il se compose d'un volume in-4° de 196 pages chiffrées, et est adressé à un ami que l'auteur n'a pas désigné, mais qui est certainement le même Guy Bouillotte à qui la précédente relation était déjà dédiée. Ce volume est une copie du temps, à laquelle l'auteur a ajouté quelques notes de sa main. Le bas de la page 12, ainsi que les pages 13 et 14 ont disparu du manuscrit dans lequel leur absence cause une regrettable lacune.

Ce récit n'est pas moins curieux et intéressant que le premier. Il contient même sur quelques parties du Beaujolais, de la Dombe, du Lyonnais et du Forez des recherches un pu en dehors du cadre que l'auteur s'était tracé. Bien que ne se rattachant au sujet que par les contours, cette excursion, un peu en dehors de la Province, ne sera pas moins utile et pas moins goûtée que la partie qui concerne la Bourgogne elle-même. Ajoutons que la mort de l'auteur, survenue le 11 avril 1781, ne lui a pas permis de conduire son œuvre jusqu'au terme, ni d'utiliser les notes qu'il avait recueillies et qui verront le jour ici pour la première fois.

Le style de ces récits de voyage, un peu abandonné au courant de la plume, n'est pas toujours d'une correction absolue, mais ne sentant pas l'effort il n'en exige aucun. C'est moins le discours étudié de l'auteur qui parle au public, que le langage sans apprêt qui s'adresse à l'amitié.

Courtépée avait certainement fait plus de deux voyages à travers la Province, dans l'intérêt de sa vaste entreprise. Ces deux relations ne sont donc sans doute pas les seules qu'il ait composées. On doit souhaiter que les autres n'aient pas péri et qu'en venant un jour s'ajouter à celles-ci, elles complètent l'intéressant voyage en Bourgogne, dont nous ne possédons encore que quelques chapitres. Ces pages en feront naître le désir et mettront peut-être les chercheurs sur la voie.

Ces deux relations de voyage ont été très exactement transcrites sur le manuscrit par notre collègue, M. Gabriel de la Grange. Nous les reproduisons ici, avec quelques notes, sans en rien retrancher, à l'exception d'un seul passage sur l'origine prétendue de la dévotion au sacré Cœur, qui se lit à la page 88 du voyage de 1777 : passage inspiré par les pamphlets jansénistes et qui pourrait justement affliger les âmes pieuses sans rien apprendre à personne. À cette seule exception près, tout le reste a été scrupuleusement respecté et conservé, sans aucune atténuation du langage et de la pensée de l'auteur. Son langage était celui de son temps et, s'il nous surprend par son extrême liberté, il trouve son excuse et la nôtre dans sa parfaite sincérité.

A. de CHARMASSE.

VOYAGES DE COURTÉPÉE DANS LA PROVINCE DE BOURGOGNE EN 1776 ET 1777.

Relation abrégée d'un voyage fait dans les parties orientale et méridionale de la Bourgogne par un curieux en septembre et octobre 1776, dédié à l'un des meilleurs curés de l'Auxois, à l'homme de lettres éclairé, au plus ancien et plus fidèle ami, M. Guy Bouillotte, curé d'Arnai-le-Duc, par son serviteur Claude Courtépée, prêtre, principal du collège de Dijon, novembre 1776.

Vous voulez donc, mon cher ami, que je vous fasse mon odyssée, et détaille mes aventures dans les courses de mes dernières vacances. Je ne puis rien refuser à l'amitié tendre qui nous lie depuis quarante ans : elle vous fera lire avec quelque intérêt le récit simple de mes voyages.

Ayant fermé le temple des muses le 28 aoust 1776, libre de tout embarras classique, je pris trois jours pour me reposer, ou plutôt pour finir mes cayers sur Beaune destinés à l'imprimeur, et à parcourir les deux premiers volumes du Supplément à l'Encyclopédie, que je reçus de Paris dans cet intervalle. C'étoit un présent de l'éditeur, M. Robinet, auquel j'avois envoyé 1,200 articles de géographie en 1773 et 1774.

Mon paquet prêt, je partis de Dijon à quatre heures du matin, par la Turgotine [1] pour Auxonne. La pluye m'y retint trois jours que j'employai à vérifier mon article de cette ville, fait deux fois. Je le lus au maire C.-M. Mol, le septième de son nom depuis 1332 ; il fut si satisfait de la manière dont je célèbrois sa patrie qu'il m'ouvrit l'inventaire des titres où je trouvai encore à glaner quelques épies. Mais c'est surtout dans le cabinet du R. P. Joseph-Marie (Dunand [2], de Besançon), gardien des capucins, sçavant laborieux, que je fis une assés bonne récolte. Il me permit gracieusement de fouiller dans ses vingt volumes manuscrits, mais qui concernent presque tous la Franche-Comté. Comme au milieu de cette abondance il se croit pauvre, il compile toujours et ne pense pas encore à rien publier. J'ai vu de lui une dissertation pleine d'érudition, lue à l'Académie de Besançon, sur le nom de Chrysopolis donné à cette ville, et qui mériteroit l'impression.

Je serois ingrat si j'oubliois de marquer les noms de mes bienfaiteurs et de mes hôtes. M. Morelet, illustre avocat de Dijon [3], mon voisin, m'invita à prendre la table et le logement chez M. son frère, officiai d'Auxonne. Celui-ci ayant rassemblé ses parens et même M. le prieur de Cîteaux, son frère, ne put me coucher ; mais il me ménagea un lit chez M. l'abbé Le Rat, son confrère, riche et bien logé, qui me reçut avec une cordialité digne de l'ancien tems. Il se félicitoit de la pluye, afin de me garder plus longtems. M. le curé, jeune Bisontin, voulut aussi me régaler avec mon bon ami le père gardien.

1. Voiture publique dont l'établissement était dû au ministre Turgot.
2. Le P. Dunand, de Besançon, était un correspondant du comte de Caylus qui il adressa, on 1767, des inscriptions et des bronzes récemment découverts dans le jardin des Capucins, à Autun ; mais ces antiquités furent perdues par suite de la mort de ce savant. (Veiss, Cat. de la B. de M. Paris, p. 120.)
3. Pierre Morelet reçu avocat au Parlement, le 19 juillet 1745. V. Mercure dijonnois, publié par G. Dumay, p. 314, 326, 327, Dijon, 1887, in-8°.


Désirant connoître par moi-même le bailliage, j'échapai le jeudi, à cheval, par un beau tems, dans le dessein de parcourir le bord oriental de la Saône. Je commençai par Flamerans où conduisoit une voie romaine qui, rétablie au quatorzième siècle par Blanche, fille du comte Othon IV, fut apellée le Chemin de la reine Blanche. Il conduisoit à Montmirey, château fort, en Comté, bien situé, dont nos ducs avoient fait une maison de plaisance. La nouvelle route d'Auxonne à Pesmes, commencée en 1761, passe devant la maison seigneuriale de Flamerans. Si le seigneur [1] que je connois eût été en son castel, j'aurois été le saluer ; mais il venoit le lundi de se marier, et, le mercredi avoit enterré son ayeule, Mme Suremain, la Paule de Dijon. Je soutirai le curé [2] et me rendis à Varennes où je visitai la belle église, à deux rangs de colonnes, qu'on finissait pour 36,000 livres.

C'est là que l'imbécille François Oudot, dit le Saint de Varennes, attiroit, en 1759 et 1760, tant de gens crédules et malades qu'il prétendoit guérir avec de l'eau bénite et cinq Ave Maria. Le concours devint si grand que M. de Tavannes [3], pour arrêter le fanatisme dans sa source, fît enlever le prétendu saint et l'enfermer à l'hôpital de Dijon, d'où, deux ans après, il est venu mourir en sa patrie, oublié et ayant perdu toute sa vertu miraculeuse. Quatre cabaretiers et ses deux filles, qui à la porte tendoient l'écuelle aux arrivans, y ont le plus perdu.

1. François Suremain.
2. C'est-à-dire qu'il soutira au curé les renseignements nécessaires au travail que l'auteur avait entrepris.
3. Henri-Charles de Saulx, comte de Tavannes, lieutenant général pour le roi en Bourgogne, né le 7 décembre 1686, mort le 7 août 1761.


J'avançai jusqu'à Perrigni-sur-l'Ognon, village ancien, brûlé deux fois en trente ans, qui avoit des forges et qui est fort misérable. J'ai vu dans de vieux titres que Pierre, curé de ce lieu, léguoit en 1263 à Estevenon, son nourri (bastard), une vigne au mont Ardou près Pontallier. Vismus, autre curé, donne par inspiration divine pour le remède de son âme, au prieur de Pontallier, sa vigne sur le mont Ardou, en 1277. Bernard Boileau, curé, me paroit bien plus louable d'avoir laissé aux pauvres 1,000 livres qui rendent 40 livres de rente. Je remarquoi plus de 200 journaux de terre en marais. On cultive en ce pays le chanvre, le lin et le millet, et on y use de sel blanc.

Je revins sur mes pas pour passer la Saône à Pontallier. Voyant le beau tems et assés bon chemin, je me hazardai de pousser jusqu'à Gray, petite ville de Comté, fameuse par ses sièges, son port, le premier de la Saône, son commerce et l'image de la Vierge. Si les habitans lui sont dévots, ils paroissent l'être encore davantage à l'argent des étrangers, car j'y fus rançonné et si mal gîté que je ne pu fermer l'œil. Je me hâtai de sortir de ce maudit étui pour grimper la sainte montagne où vingt capucins gardent et montrent le précieux trésor.

Je n'ai jamais vu d'église capucinale si brillante : l'or, l'argent, le marbre y reluisent ; tout est doré jusqu'aux sandales et à la barbe de saint François. Après avoir salué le saint Sacrement auquel tous les dévots pèlerins tournoient le dos pour faire leur prière devant la riche chapelle de la Vierge, qui est à droite, je m'approchai de ce sanctuaire où un Séraphique, en aube et en étole, tira l'image de sa niche, et la fit baiser à tous les assistans ; le premier flot passé en survint un autre. Dans l'intervalle je perçai dans la chapelle, priant humblement le béni père de me laisser voir de près la Bonne Dame ; je la pris et la baisai. Je lui demandai ensuite s'il y avoit des miracles autentiques : - Ah, monsieur, me dit-il, il y en a plus de 500 ; mais il nous faudroit 800 livres pour les faire imprimer ; le récit véritable en est chez notre R. P. gardien. - Je crois, lui répondis-je, qu'il y restera longtems, nous sommes dans un siècle peu crédule... Mais comment avez-vous eu cette image miraculeuse ?... - Nos marchands vous le diront dans un livret de 2 sols... - Je l'achetai aussitôt. Ce seroit abuser de votre patience, mon bon ami, que de vous raconter toutes ces puérilités monacales.

En deux mots voici le fait : une dévote comtoise ayant été à Notre-Dame de Liesse, trouva dans un bois une branche détachée d'un chêne où étoit insérée une petite vierge ; elle l'emporte pour en faire une pareille. On se moque d'elle à la première auberge ; des impies, dit la relation, jettent sa branche au feu ; elle noircit sans brûler : la pèlerine l'enlève, s'enfuit jusqu'à Saint-Claude, la remet à un tourneur qui en fait une vierge de 8 pouces de haut, très bien travaillée. La femme en fait présent à la gouvernante de Gray, Flore de Beaufremont ; celle-ci la place dans un petit oratoire. Un capucin lui persuade qu'elle sera mieux honorée dans son couvent : à force de sollicitations le bon père l'obtient en 1617. Bientôt il publie des miracles : on accourt ; on se croit guéri ou soulagé : les bénis pères ne cessent de prêcher ; les offrandes augmentent leur zèle. Les pèlerins répandent au loin la dévotion ; enfin les villes de Besançon, de Dôle, de Gray envoyent trois grands tableaux votifs, et se mettent sous la protection de la Vierge de Gray. C'est pourtant cette petite figure qui nourrit vingt moines et dix familles de marchands, occupés à toute heure du jour à débiter des reliquaires, des croix, des chapelets, des rubans, des petites niches d'os, d'yvoire, d'argent, de plomb, depuis 2 s. à 6 livres et à 12 livres. Il y a plus de débit de toutes ces béatiles spirituelles qu'à Sainte-Reine.

Après avoir satisfait ma dévote curiosité, je montai à cheval, et vîns dîner à Renève (Rionava) ; je comptois que le curé m'auroit montré l'endroit où campoit Clotaire quand, en 613, il condamna, à la tête de son armée, l'infortunée Brunehaut à périr d'un supplice affreux. (V. mon 1er vol., p. 93) Mais les braves curés comtois connoissent mieux le scapulaire et le saint suaire que les antiquités. Une motte dominante assez longue en fer à cheval, au dessus de Jancigny, me parut avoir été le théâtre de cette sanglante exécution. Le curé (M. Aublan, charolois) frère du professeur de rhétorique d'Autun, homme honête et instruit, apuya ma conjecture. Il me montra plusieurs médailles romaines et voulut me payer d'avance deux volumes de la Description de Bourgogne. Je vis Cheuge où je bus deux verres d'eau chez le vieux curé qui se régaloit de vin botté [1]. Je suivis la Vingeanne jusqu'à Talmai (Talamarum), baronie du bailliage de Langres : beau château d'un digne seigneur, avec une tour quarrée, la plus haute que j'ai vue dans mes courses [2]. La Vingeanne se jette au bas dans la Saône. Le curé, ex-lazariste [3], et le seigneur (M. Filsjean), me parurent également respectés de leurs sujets. [4]

1. Vin aigri et passé.
2. L'ancienne tour de nos ducs à Dijon surpasse celle de Tallemay ; celle de Montbard égale au moins cette dernière. (Note de l'auteur.)
3. M. Chaussier, mort à Dijon en mai 1777. Id.
4. Pierre Filzjean, ou plutôt Fijan, suivant sa signature, chevalier, baron de Talmay, fils d'Etienne, conseiller au parlement de Dijon, et de Marie Bretagne, né à Dijon le ler mars 1714, marié en premières noces, en 1741, à Jeanne-Marie Petitot de Chalensey, et en secondes noces, en 1748, à Françoise de la Toison, reçu conseiller au parlement de Dijon le 5 juin 1736, éliminé par le chancelier Maupou en 1771, résigne son office et est nommé conseiller d'honneur le 12 janvier 1784, mort sans postérité le 15 août 1791.


De Talmai je tirai à Saint-Sauveur, prieuré fondé en 852, dans un lieu nomé Alfa, et qui vaut 8,00 livres. Cependant l'église, interdite depuis trois ans, est en ruine, et le curé fait tristement l'office dans une grange. La religion gémit d'une telle négligence, qui provient des divisions entre le prieur-décimateur avec le curé. Pieux fondateurs, sortez un moment du tombeau, et voyez l'usage qu'on fait des biens donnés pour le remède de vos âmes, l'avantage de l'Église et de vos sujets ! Vos cendres mêmes ne sont plus couvertes. Le dernier prieur avoit fait un fruitier de la chapelle seigneuriale, pavée de carreaux de verre peints, épais d'un pouce et quarrés, ce qui étoit un grand luxe au neuvième siècle : j'en ai un dans mon cabinet.

Mais quittons ces ruines pour voir la belle église de Maxilli, annexe d'Heuilley, où il y en a encore une plus magnifique. Ces deux villages ont un port sur la Saône : le premier a un coteau de vignes ; le deuxième, dans la plaine, est renomé par son commerce d'ognons semés dans les champs.

Enfin j'arrive à Pontailler (Pontiliacum, Pons scissus) gros bourg qui a trois ponts sur la Saône, un prieuré de génovéfains fondé par Guillaume de Pontailler, vicomte de Dijon en 1246, deux paroisses, l'une du diocèse de Besançon, l'autre de celui de Dijon. Charles le Chauve y avoit une maison royale en 856. Le terrible Galas, dont le nom fait encore frémir dans tout le pays arrosé par la Saône, n'y laissa en 1636 que quatre maisons ; tout le reste fut la proye des flammes. Pontailler s'est relevé peu à peu de ses ruines et contient environ 190 feux. Les rues en sont propres depuis qu'elles ont été pavées en 1755. Le commerce est en grain, bétail, bois, foin, etc.

Pour le faire fleurir dans un endroit où se trouvent le premier port et le premier pont sur la Saône en Bourgogne, les élus y ont fait construire un chemin depuis Dijon, en 1753. Les droits onéreux sur les cuirs ont fait tomber les tanneries à Pontailler comme à Auxonne, à Beaune, à Chalon où il n'y en a plus.

Le mont Ardou (mons arduus), aujourd'hui couvert de vignes, au pied duquel est Pontailler, étoit autrefois habité ; on y a trouvé beaucoup de monnoies romaines. On y remarque encore des fondations de murs, des voûtes, puits, briques épaisses qui annoncent de vieilles constructions. « Là souloit, dit Saint-Julien de Balleure, page 25, une ample et spacieuse ville, de laquelle ne reste plus que la mémoire qui en est venue de pères en fils. »

Mauvaise tradition ; c'étoit un camp romain qui a servi longtems.

Bientôt je rentrai à Auxonne, où, le lundi 9 septembre, j'eus le plaisir de voir l'exercice du polygone, tirer le canon et la bombe. J'en partis le mercredi par la diligence d'eau, ne m'arrêtant à Saint-Jean-de-Lône que pour dîner, et débarquai à Pagni. J'y vis les restes d'un fort château qu'on vient de démolir, séjour ancien des Vienne, des Longvy, des Chabot, où fut enfermé six mois le vicomte de Tavannes, ligueur, pris par les Auxonnois. Il n'en reste que la tour de Vienne, mais on a conservé la magnifique chapelle desservie par deux carmes, où sont les mausolées de Jean de Vienne, mort en 1432, de Jeanne de Vienne et de J. de Longvy, son mari, en albâtre. La sculpture et la peinture y ont étalé toutes leurs richesses ; rien de si délicat que les nombreuses figures qui décorent cette chapelle : c'est un vrai bijou auquel il ne manque qu'un étui. Je ne me lassois pas d'admirer ce chef-d'œuvre fini en 1538 par les soins du cardinal de Givry de la maison de Longvy : on y voit en vingt endroits ses armes et celles des Vienne et des Chabot. Le retable et le portail sont admirés des étrangers.

Je remarquai qu'aux pieds de Jean de Vienne, au lieu d'un lyon ou d'une levrette, est un singe qui lui tourne le dos, sans doute parce qu'il n'est pas mort en guerre, qu'il n'avoit pas gagné ses éperons et n'avoit pas été reçu chevalier ; sa tête est ornée d'une couronne de baron. L'abbé Batreau [1] seul familier [2], eut la complaisance de m'accompagner partout.

1. Mort en 1777.
2. Familier, faisant partie d'une familiarité de prêtres, originaires du pays, qui formaient comme un petit chapitre attaché au service de certaines églises. Ces familiarités, qu'on appelait ailleurs des méparts, et leurs membres mépartistes, rencontraient particulièrement en Bresse et dans les plaines de la Saône.


Après avoir salué M. Vaudrey, mon parent, bourgeois du pays, je me rendis à pied à Chamblan, de là à Seurre.

Le jeune curé, neveu de D. Pageault et son élève au collège de Flavigni où je l'avois beaucoup connu, me reçut à bras ouverts pendant deux jours, pour faire mes recherches sur cette ville fameuse par un siège de trois mois durant les guerres de la Fronde. Je visitai les églises, l'hôpital, les couvens, mais je fis une assés mince récolte. M. l'abbé Bretagne me promit l'hyver de travailler pour mon objet. Il est fort instruit des anecdotes de sa patrie, et a plusieurs recueils manuscrits.

M. Francesse, qui tient le marquisat de M. le comte de la Marche, héritier de Mlle de Charolois, a dépensé 300,000 livres pour culbuter l'ancien château fort, et a construit à la place un pavillon quarré à l'italienne, qui est charmant. On jouit du deuxième étage, et surtout du troisième, de la vue la plus étendue, la plus agréable et la plus variée qu'on puisse avoir dans la Province. La Saône baigne ses murs : les vastes fossés, devenus des cloaques, ont été changés en jardins anglois, promenades, bosquets et vergers. Il a élargi, orné la descente au pont, auparavant fort étroite et fort malpropre. Enfin il a embelli cette ville qui ressemblait, il y a quatre ans, à une place délabrée, nouvellement prise d'assaut. Heureux s'il eût fait tous ces ouvrages sans faire crier plusieurs citoyens, et sans blesser les droits de propriété !

On rebâtit pour 60,000 livres un beau pont en bois sur six piliers de pierre : Dieu veuille qu'il dure plus longtems que celui qui fut construit durant l'élection du maire Pierre Bretagne, et tomba le premier jour qu'on passa dessus, vers 1733.

M. le curé voulut bien m'accompagner le samedi jusqu'à Pourlans, belle terre aux Vienne, aux sires de Courcelles, vendue en 1630, par décret, aux jésuites 60,000 livres, aujourd'hui notre mère nourricière, qui raporte au collège 25,000 livres de rente [1], avec vaste château, greniers immenses et deux belles cours.

1. On voit que les Jésuites, pour qui Courtépée se montre si dur, n'avaient pas mal géré les intérêts du collège de Dijon qui recueillait encore les fruits de leur administration.

Je célébrai la messe le dimanche à la paroisse dont le curé a fait un recueil de toutes les sottises des jésuites. Il me cita, entre autres, un fait qui me fut confirmé par le fermier : le P. procureur allait souvent se promener dans les bois ; quand il y trouvoit une fille qui ramassoit un fagot de branches mortes, il la fouettoit, quelquefois jusqu'au sang. Ces disciplines firent crier ; on le chansonna, et il est arrivé plus d'une fois qu'il est sorti égratiné de la forêt, sa robe déchirée par des filles qu'il avoit voulu flageller. Le curé, auquel il avoit voulu intenter un procès, le menaça de publier dans un mémoire tous ces faits odieux, et le procès resta au croc. Il se repentoit, me dit-il, de n'avoir pas envoyé ses mémoires à M. l'abbé Chauvelin [1] en 1762.

Notre honnête fermier me fit accepter un cheval pour aller à Chaussin, marquisat enclavé dans la comté, composé des paroisses d'Anan, de Saint-Barain, de Tichey, et de six hameaux que je visitai. Il a de beaux privilèges confirmés par les traités de Noyon, de Cambrai et par tous nos rois.

Chaussin est un bourg de 200 feux, ruiné par Lamboy [2] qui fit pendre aux crénaux du château N. Duxillet, comandant, pour s'être défendu trois jours ; le lieu fut désert pendant dix ans ; l'église n'a été rebâtie qu'en 1700.

1. Conseiller clerc au parlement de Paris, dont le rapport motiva l'arrêt rendu contre les jésuites.
2. Lieutenant de Galas qui ravagea la contrée en 1636.


On voit à Dôle une cloche apellée la Chaussine, enlevée par les Dôlois en 1636. Le commerce est en bled, toile, sangle et sabots légers et fins qui ont de la réputation. Nouvelle chaussée de demie-lieue qui conduit au Doubs qu'il me fallut repasser pour venir à Tichey, à Montagny, à Franceaux, à Saint-Symphorien. Le curé de ce dernier village, M. Godard, de Dijon, ancien moine de Saint-Vivant, me retint un jour entier par ses politesses et les mémoires historiques qu'il a composés sur sa paroisse à vue de titres. Il seroit à souhaiter que chaque curé fût aussi attentif à former un précis historique sur les événements arrivés dans les paroisses et les environs ; ma besogne en vaudroit mieux et iroit plus vite.

C'est là que j'apris le projet d'un canal du Doubs à la Saône, depuis Tavau à une lieue au dessous de Dôle, jusqu'à Saint-Symphorien. Deux ingénieurs l'ont tracé et planté les piquets. La Saône seroit moins foible à Saint-Jean-de-Lône, et le Doubs moins dangereux à Verdun, où malgré les digues élevées par les États, il a submergé, le 30 mars de cette année, le gros village de Verjus et emporté tous les bleds ensemencés.

Je passai la Saône au bas de la Perrière, après en avoir salué le curé, l'église neuve et le vieux château ; les Maillis étoient l'objet de mes pas. C'est une vaste paroisse composée des quatre Maillis, coupés par les branches de la Tille qui se jette là dans la Saône. Je dinai chez le curé septuagénaire, fameux par ses procès, son banissement de neuf ans pour refus de sacremens et son originalité. On m'en cita des traits à Auxonne tout à fait comiques ; aussi est-ce un ex-jésuite (Blandin, Dijonnois). L'aimable abbé Beaufort, son parent, pour qui j'avois une lettre de mon digne ami M. l'avocat Daubenton [1], voulut bien m'accompagner partout, et adoucit par son affabilité les brusqueries du curé qu'il est dangereux de contredire.

Je le quittai bientôt pour passer à Trouhans par les bois. J'entrai dans le beau château et les vastes bosquets de M. le président Richard de Ruffey [2].

1. Nicolas-Henri Daubenton, reçu avocat au parlement de Dijon, le 17 juillet 1748, premier échevin en 1763. V. Mercure dijonnois, publié par G. Dumay. p. 160, 170, 318, 344.
2. Frédéric-Henri Richard de Ruffey, né à Dijon le 29 mai 1750, conseiller au Parlement le 8 août 1768, président le 4 mars 1776, mis à mort révolutionnairement à Dijon le 10 avril 1794. Id., p. 293.


Je regrettai fort de n'y pas trouver les maîtres dont j'honore le goût pour les lettres, l'érudition et la probité de l'ancien tems. Le château est situé sur l'Ouche qui fait canal. Galas y avoit établi un de ses quartiers, et laissa en décampant une partie de son artillerie enfouie dans les bois.

La pluye m'accompagna le 18 septembre, jusqu'à Saint-Jean-de-Lône. M. le curé (Alexandre Tixier, de Beaune), mon condisciple, me fit oublier mes fatigues par ses attentions généreuses. Je vérifiai sur les lieux mon article, dont quelques citoyens furent si contens, qu'ils achetèrent sur le champ le premier volume, désirant que mon précis historique sur leur patrie entrât dans le deuxième. Je travaillai quatre heures chez M. Ferieux, ancien procureur fiscal du marquisat de la Perrière, afin d'en connoître les seigneurs depuis le douzième siècle, et les privilèges des habitans pour le sel, le tabac et le commerce libre avec les Comtois. On racommodoit le pont construit par Baillet de Vaugrenan durant la Ligue : on lit sur une barre de la porte : le premier passé par le pont a esté le Roi, 1592 ; l'ancien étoit plus haut. C'est là que se tinrent les conférences entre Louis VII et l'empereur Frédéric Barberousse, pour éteindre le schisme en 1153, et que l'absence du pape Alexandre rendit infructueuses.

Je pris à l'hôpital le nom des bienfaiteurs, parmi lesquels je vis Louis-Aug. de Harlai, intendant en 1687, Louis de Tavannes, baron de Bonnencontre, Esprit Baculard, curé de Tart : leurs portraits sont dans la salle des hommes.

Le lendemain je me promenai et copiai à l'hôtel de ville l'inscription sur le siège de Galas en 1636, fait mémorable, trop peu célébré par nos historiens, dont on auroit instruit notre jeunesse s'il se fût passé il y a 2000 ans dans la Grèce. Je vis sur le rempart la brèche faite par le canon des Impériaux, qui furent repoussés si vigoureusement au deuxième assaut qu'ils levèrent le siège, frémissans de rage de se voir battus par une poignée de bourgeois, et d'être venus de si loin pour échouer devant une bicoque.

Je traversai le pont qu'on racommodoit, pour aller de l'autre côté, à Lône (Latona, Laudona), où était un vieux temple de Latone : sur ses débris le roi Thierry II fonda au septième siècle une abbaye réduite en prieuré en 1136 et unie à Saint-Vivant. Il fut démoli avec le château par ordre de Louis XIII, en 1636, pour fortifier la ville.

Saint-Jean-de-Lône est la patrie de Nicolas Perrier [1], grand jurisconsulte, mort en 1694, d'Edmond Martène, bénédictin [2], d'une droiture, d'une piété, d'une simplicité égales, à ses vastes connoissances, décédé à Saint-Germain-des-Prés en 1639 [3], âgé de quatre-vingt-cinq ans. Son petit-neveu est aujourd'hui maire de la ville, descendant de M. Martène qui se distingua pendant le siège et paya 600 livres de ses deniers exigés par Micaut, commandant la garnison sous d'Ailly de Rochefort.

1. Né en 1628, avocat à Dijon, secrétaire au parlement de Metz, auteur d'Observations de jurisprudence, imprimées en 1668, in-4°, rééditées en 1691 et 1736.
2. Né en 1654, auteur du Thesaurus anecdotorum, du Voyage littéraire, etc.
3. Ou plutôt en 1739.


Après avoir visité tout le bord oriental de la Saône depuis Gray à Seurre, je me déterminai à parcourir le reste du bord occidental. Je me rendis à Esbarres, où je trouvai un bourgeois (M. Petit), fort instruit. C'est là que je fis connoissance avec M. son fils, curé de Sainte-Marie de Chalon. Elle me fut très avantageuse, tant pour l'hospitalité qu'il exerça à mon égard, que par les amis qu'il me procura en cette ville.

D'Esbarres, où est une belle église, je me rendis à Charey, dernier village du bailliage de Saint-Jean-de-Lône ; j'y copiai l'épitaphe de M. Francoz, Savoyard, excellent curé, mort en 1771. Après avoir fait beaucoup de bien pendant sa vie, il a laissé par son testament 10,000 livres à la fabrique et aux pauvres.

De Charey à Bonencontre, forteresse aux Vienne, aux Tavannes, prise et reprise pendant la Ligue, brûlée en partie pendant le siège de Seurre, lors des troubles de la Fronde. Le fermier, M. Laligant, de Mimeure, un second Godard pour l'esprit et la conduite, mais bien au dessus par le goût pour les lettres et les livres, me fit mille amitiés, et me communiqua le titre d'affranchissement de ce village en 1508.

Je montai ensuite à Broin qui a une jolie église neuve, bâtie par M. Sennetier, de Précy-sous-Thil, bon curé, assassiné par un scélérat de sa paroisse qui y fut supplicié en 1771. Le seigneur, M. Seguin, de Dijon [1], voulut me régaler et me montrer sa belle terrasse de 96 toises de long, dominant sur la Saône.

1. Edme Sopuin, soigneur de Broin, fils de Claude Seguin et de Thomasse Lamy, receveur des épices de La Chambre des Comptes de Dijon de 1741 à 1782.

Ce village, dans une situation agréable, possède un coteau de vignes. Je m'enfonçai ensuite dans les bois à Bagnot, où je trouvai un vieux pasteur (de Jouey, près Arnai-le-Duc). Il me montra la tombe de Philibert Hémery, son prédécesseur, et d'Antoine Hémery, seigneur du lieu, tous les deux frères de Marie Hémery de Saulieu, ma grand-mère paternelle. Le château à la moderne appartient à M. Berbis de Corcelles.

Celui d'Auvillars, que je vis ensuite, est plus beau et plus ancien : il a été bâti par Jean de Saint-Hilaire. Il étoit occupé jadis par les Vienne, les sires de Courcelles-Pourlans dont on voit un chevalier d'honneur au parlement de Beaune en 1444 (v. 2e vol., p. 127). Le nom de ce village, Altum Villare, marque sa situation. J'admirai dans l'église trois beaux monumens en marbre d'un goût exquis, faits par le seigneur Louis Galois [1] pour ses enfants en 1680.

De là je descendis à Glanon, de Glennone, annexe d'Auvillars, desservie autrefois par les bénédictins de Flavigni ; ensuite à Pouilly-sur-Saône, décoré d'un beau château à M. Gagne [2]. Je vis les terres renversées de la Motte sous laquelle on a trouvé en 1768 plusieurs anciens tombeaux, deux figures gauloises incrustées dans le jardin du curé, et quelques médailles. Le port est assez fréquenté.

1. Louis Gallois, comte d'Auvillars, gouverneur de Bellegarde, gentilhomme de la chambre et capitaine des gardes du prince de Condé, marié le 6 janvier 1636 à Marie de Saulx-Tavannes, fille de Claude de Saulx, comte de Tavannes, et de Françoise Brulart.
2. Jean-Baptiste Gagne, seigneur de Pouilly, né le 15 juillet 1717, pourvu d'un office de conseiller au parlement de Dijon le 17 avril 1737, mort le 3 mai 1789.


J'arrivai le 22 septembre à Seurre et me reposai le dimanche ; j'en partis le lundi après avoir travaillé trois heures le matin aux archives de la ville, et je grimpai à l'Abergement-le-Duc : beau village dans une exposition charmante, sur un coteau couvert de vignes. Les maisons sont toutes séparées ayant chacune son meix, comme les Bastides à Marseille. Le digne curé doyen rural (M. Michea d'Arnai-le-Duc) me fit mille politesses, m'ouvrit ses papiers et voulut avoir mon volume, ainsi que le curé de Montmain que je soutirai : nous fûmes tous les trois dîner chez M. l'avocat Adrien, mon bon voisin à Dijon, comptant y trouver M. l'abbé, mon confrère. M. Michea, ne pouvant me retenir à souper, me conduisit à Chivres, village aussi bien situé avec vignoble. Il y avoit un ancien prieuré qui devoit à l'Église de Chalon, au treizième siècle, six livres viennoises et une livre d'encens, présentables à la Saint-Vincent ; l'évêque donnoit au porteur une coudée de cire et un picotin d'aveine. (Gallica C., t. IV.) Je rendis visite à M. l'archidiacre Esmonin dans sa belle maison accompagnée d'un domaine de 80,000 livres. J'eusse bien désiré y trouver M. de Dampierre [1], son neveu, qui m'honore de son amitié et qui a la complaisance à Dijon de me communiquer les manuscrits de M. de Fontete qu'il a acquis pour 6,000 livres.

Malgré les empressemens de l'aimable curé de Chivres, je voulus, pour mon malheur, aller coucher à Ecuelles, car je n'y pus pas fermer l'œil la nuit par le bruit d'une horloge dont je comptai toutes les heures, et le maudit grabat où j'étais gitté. Aussi dis-je le lendemain au curé qui me demandoit si j'avois dormi : Ah ! monsieur, vous m'avez donné un lit anglois ! il résiste aux François. - Je n'en suis pas étonné, me dit un de ses voisins, le curé aime mieux perdre ses écus au jeu, que d'avoir un matelas honête pour un ami.

Je quittai promptement ce triste gîte pour me rendre à Molaise, où l'accueil gracieux des dames Bernardines, qui vivent en chanoinesses, me dédommagea au centuple. Elles m'offrirent un bon déjeuner, m'engagèrent à dîner, me querellant bien de n'être pas venu leur demander un lit, qui n'auroit pas été anglois. Je les priai au moins de me permettre de visiter, dans la matinée, Paleau où était un prieuré de bénédictins dès 1005, réuni à la cathédrale de Dijon en 1733, et dont il n'y a plus de vestiges. J'y trouvai le syndic du Chapitre, M. l'abbé Boisot, occupé avec la maîtrise [2], et je ne voulus pas le déranger de ses sérieuses occupations.

1. Antoine Esmonin de Dampierre, fils d'Antoine Esmonin et de Françoise Gauthier, né le 22 janvier 1744, reçu conseiller au parlement de Dijon, le 25 juin 1766, pourvu de l'office de président au parlement Maupou, par lettres du 18 janvier 1772, démissionnaire en 1776 après le rétablissement de l'ancien parlement, nommé président à la cour d'appel de Dijon en 1811.
2. La maîtrise des Eaux-et-Forêts.


Je visitai l'église, fort pauvre, comme toutes celles qui dépendent des moines et des Chapitres. Jusqu'à quand continuera un abus si criant des biens de l'Église ? Quand le roi jettera-t-il, comme son beau frère l'empereur [1], un coup d'œil sévère sur l'usage des biens ecclésiastiques si mal administrés ? Daigne le Dieu des pauvres ouvrir les yeux à tant de riches abbés résidans à Paris, à tant de Chapitres engraissés des dons des fidèles, dont les membres disent tous les jours au Seigneur : Dilexi decorem domus tuae, et qui n'y font pas les réparations les plus nécessaires, et la moindre aumône aux nécessiteux des villages dont ils tirent la graisse ? Haec vides et non Christe tonas !

1. L'empereur Joseph II, frère de la reine Marie-Antoinette, si connu par les réformes qu'il introduisit, avec plus ou moins de mesure, dans l'Église des États autrichiens.

Je visitai à Paleau, Paluellum, la jonction de la Bouzoise, Bozesis, ou la Bourgeoise, comme on dit à Beaune, avec la Deheune, Duina, qui sort de l'étang de Long-Pendu, et vins avec le curé dîner chez nos bonnes dames qui vouloient encore me garder à souper ; elles envoyèrent à Seurre chez le curé chercher mon premier volume. Après avoir visité leur église, levé les tombes des abesses, parcouru le cartulaire, sur la promesse de revenir les voir quand je travaillerois au Chalonois, j'obtins mon congé ; le Bernardin, leur aumônier, me reconduisit poliment plus de demi-lieue pour me mettre dans le chemin de Bragni.

Tous les lieux dont je viens de parler sont des bailliages d'Auxonne, de Saint-Jean-de-Lône et de Nuys, dont la connoissance m'étoit nécessaire pour mon troisième volume, ainsi que tous ceux du Charolois, du Brionnois et de l'Autunois qui vont faire l'objet de mes courses.

Avant de quitter les bords de la Saône, je dois dire qu'en général ils sont fertiles, embellis par des châteaux, des maisons de campagne et de beaux villages. Tout le côté oriental est du diocèse de Besançon et déclaré terre d'Empire par le traité entre Charles le Chauve et Lothaire, en 843. Le côté occidental est terre de Roi ou de France, du diocèse de Chalon et de l'archidiaconé de l'Oscheret, Oscarensis, du nom de la rivière d'Ouche, Oscara, qui en arrose une partie.

J'ai rencontré dans cette partie plusieurs curés très affables et bien instruits, ayant de bons livres, parmi lesquels je distinguerai le curé de la Marche-sur-Saône (M. Bidal), ancien secrétaire de M. Madot [1], dont les rayons sont ornés des Duguet, des Sacy, des Mesenguy, des Racine (Hist. ecclés.) des Prônes de Soissons et même des Réflexions morales [2]. Comme il avoit mon ouvrage et que je lui avois écrit pour sa paroisse, il me fit l'accueil le plus gracieux. Je ne pu le quitter qu'en lui promettant de le venir voir aux féeries de la Pentecôte : son église est charmante. En général, celles de ce diocèse sont très propres, les curés ont du zèle, sont polis et instruits, surtout ceux élevés au séminaire de Chalon [3], car il y a bien des Comtois dans les cantons.

1. François de Madot, évêque de Chalon-sur-Saône. 1711-1753.
2. Ouvrage du célèbre P. Quesnel, qui avait tant divisé les esprits au dix-huitième siècle et motivé la constitution Unigenitus.
3. Dirigé par les Pères de l'Oratoire.


Ceux du diocèse de Besançon, encore imbus des préjugés ultramontains, élevés dans la dévotion minutieuse, ne connoissent presque que la théologie de Poitiers et de Collet, le rosaire, le chapelet, le saint-suaire et le livre des quatre rois. Ils déclament contre nos parlemens, comme mettant la main à l'encensoir et arrêtant leur zèle fougueux, tandis qu'ils sont les défenseurs du second ordre qui, sans leur autorité, seroit écrasé sous le despotisme épiscopal. Ils ne connoissent point les libertés de l'Église gallicane ou les combattent comme de vaillans champions de la cour romaine. Quand nos Chalonnois passent chez eux, ils leur font ôter la perruque pour dire la messe. Ils sont encore si imbus des préventions jésuitiques qu'ils n'osent lire même les Pensées de Pascal, livre excellent, mais défendu par leurs supérieurs, ainsi que les ouvrages de Nicole, en sorte qu'ils sont réduits aux criblures théologiques de Poitiers, aux romans du P. Berruyer, de Marie-Alacoque, et à la moëlle d'Abely [1]. M. le cardinal de Choiseul avoit commencé à les décrasser, mais depuis sa mort le séminaire les a replongés dans l'ignorance, la superstition et le fanatisme. Je n'ai trouvé que le curé de Saint-Barain près de Chaussin, fils du maire de Saint-Claude, qui s'élevât au dessus des préjugés de l'éducation jésuitique.

1. Louis Abelly, célèbre théologien, mort en 1681, auteur de la Medulla theologica.

La Saône, Arar captus amore loci, qui par sa lenteur semble quitter à regret ces endroits délicieux, leur procure plus d'activité, de commerce, et par conséquent plus d'aisance que dans les autres parties de la Bourgogne. Elle transporte à Lyon, à Marseille les bois de marine, de construction et de chauffage, les foins dont ses bords abondent, le charbon, les légumes, et surtout les bleds de ces fertiles contrées. Ainsi M. Racine, dans son excellent poëme de la Religion, a raison de dire :

Et la Saône enchantée a pas lents se promène,
N'arrivant qu'à regret au Rhône qui l'entraîne.

J'oubliois d'observer qu'au sortir de Pontailler, je vis à Vonges sur la Bèze, l'unique moulin à poudre qu'il y ait dans la Province, construit en 1696. M. Sigault, directeur, m'ayant aperçu, dit : « Ah voicy le curieux voyageur ; il faut tout lui montrer pour qu'il puisse décrire notre manufacture. » C'est l'antre de Vulcain où se préparent les foudres de Jupiter : 36 pilons élevés tour à tour par une roue que l'eau de la Bèze fait mouvoir, font 460 livres de poudre en 21 heures ; ils écrasent chacun dans un mortier de bois le salpêtre, le souffre et le charbon qu'on retire en pâte, qu'on étend sur des toiles au soleil, et qu'on tamise ensuite pour en faire de la poudre plus ou moins fine, soit à l'usage du canon, soit du fusil.

Cette redoutable opération expose les ouvriers à de grands dangers : le moulin a sauté en l'air quatre fois en vingt-trois ans, mais le magasin à poudre qui en contient 60 milliers, éloigné au fond de la cour, n'a essuyé aucun accident. M. Sigault m'aprit que depuis deux mois, par ordre de la cour, les deux moulins alloient à la fois sans interruption et que les envois à Marseille, à Toulon... doubloient à cause des Bostoniens [1] auxquels nous fournissions de la poudre.

Je reviens sur mes pas pour entrer dans le bailliage de Chalon par Bragny. Les empressemens du bon curé m'engagèrent à souper chez lui, quoique je ne fusse qu'à un quart de lieue de Verdun. Il fut si charmé de connoître l'histoire de sa patrie qu'il me paya un volume, me régala bien et me donna un bon lit dont j'avois besoin. Étant dans son église, je lui demandai où étoit inhumé Pontus de Thyard, évêque de Chalon, le seul prélat royaliste en Bourgogne durant la Ligue. Persécuté par les moines fanatiques et surtout par les jésuites [2], il quitta Chalon où ils dominoient, se retira au petit castel de la Barre, près d'un moulin, à une demie-lieue de Bragni, ce qui fit dire aux ligueurs que d'évêque il étoit devenu meunier.

1. Les Américains qui luttaient contre l'Angleterre pour conquérir leur indépendance.
2. Il était cependant difficile aux Jésuites d'opprimer Ponthus de Thyard, attendu qu'ils ne furent établis à Chalon qu'en 1634, soit trente ans après sa mort, comme Courtépée le dira plus loin.


Il y mourut en 1605, dans le sein des Muses et de la religion, après avoir abdiqué l'épiscopat. Son neveu, Cyrus de Thyard, et son successeur, fut assés ingrat, étant ligueur, pour n'avoir pas posé une tombe, ni la moindre inscription, sur le corps de ce grand homme auquel Henri IV, plein d'estime pour sa personne, écrivit de sa propre main pour l'inviter à son abjuration. Il excelloit dans la poésie et les belles-lettres et n'étoit pas moins profond dans les mathématiques et la théologie. Il étoit lié d'amitié avec Ronsard, Desportes et Duperron. Ronsard dit qu'il fut l'introducteur des sonnets en France. MM. de Bissi, qui possèdent depuis deux cents ans la terre de Bragni, l'ont de même négligé. Le cardinal [1], apellé l'éminence chafouine, étoit trop dévoué aux jésuites, ses protecteurs, pour penser à son parent qu'ils avoient persécuté et contre lesquels il avoit écrit. Le compte rendu du parlement de Dijon, en 1763, cite une lettre imprimée de Ponthus contre eux, où il se plaint amèrement de leurs outrages et des désordres qu'ils avoient fomentés dans son diocèse.

1. Le cardinal de Bissy.

Quand le curé m'eut montré la place où reposent ses cendres, je me mis à genoux sur les carreaux et récitai le De profundis : le pasteur étonné me dit : - Que faites-vous donc ? - Je vénère les dépouilles d'un sçavant et bon évêque : je prie Dieu de le recevoir en sa gloire. Puisse-t-il sortir de son sépulcre caché une étincelle de l'esprit qui l'animoit, et se répandre sur moi et sur tout son clergé ! - Mon enthousiasme le frappa. - Jamais personne ne m'avoit ainsi parlé de ce prélat, et je ne croyois pas posséder en mon église une relique digne de vos respects.

La franchise, la douceur, la conversation de cet honnête curé (M. Delarue) me fît passer d'agréables momens. Sur tout ce que je lui dis des Prônes de Soissons, des petites Épîtres et des Évangiles à la Tabourin, que M. le curé d'Arnai et moi faisions venir de Paris, il me donna 13 livres pour en avoir, et dès Chalon je lui ai fait venir de Dijon les Prônes, et à mon arrivée en la capitale, je lui ai envoyé les autres livres. Il regrettait fort un beau Nouveau Testament qui lui avoit été enlevé par le P. Perrin, ex-jésuite de Verdun, qu'on lui amena pour confesseur dans une grosse maladie Si c'eût été le P. Berruyer ou Escobard, il ne l'eût pas perdu. Ne pouvant se séparer de moi, disoit-il, il me reconduisit jusqu'au bac de Verdun.

Cette petite ville, Virodunum, autrefois très forte, où se tint un concile en 1015, est entourée du Doubs qui se partage en deux branches, et de la Saône qui le reçoit devant le magnifique château neuf de M. le marquis de Pons [1]. Les apartemens, les sallons sont ornés de tableaux, sculptures, dorures, vases, figures en grand et d'un bon goût ; je crus voir le sallon d'Apollon chez Lucullus. Mais si le seigneur en étale le luxe asiatique, il n'en a guère les connoissances et la politesse. Comme il estime mieux l'argent, les chevaux. les cartes que les gens de lettres et les livres, il daigna à peine se lever à moitié de son fauteuil et quitter sa partie avec trois dames pour nous saluer, M. Perret [2] et moi ; et sans nous dire un mot, il cria, atout ! Après un coup d'œil sur son riche appartement, je dis bas à mon conducteur : Superba potentum limina fugiamus. Nous entrâmes dans le parterre, et pûmes nous promener dans le pré du camp, ainsi nommé parce qu'en 1727, il y eut un camp de 15,000 hommes commandé par M. le comte de Lévis ; la ville y a fait planter des ormeaux, des tilleuls et des peupliers. Je fus bien dédomagé des dédains du marquis, qui, à cinquante-cinq ans, s'est marié à la fille de M. Thomas Dumorey, par les politesses de M. Perret, avocat de Dijon, homme de lettres, et qui fait cas de ceux qui les cultivent.

1. Louis-Henri marquis de Pons. Le comté de Verdun-sur-Saône, crée par Henri IV en 1593, en faveur de Guillaume de Gadagne, sénéchal de Lyon, passa dans la maison de Pons par suite du mariage de Louise de Gadagne avec Renaud Constant de Pons, en 1709.
2. Claude Perret, avocat, membre de l'Académie de Dijon, auteur de différents ouvrages.


Je ne fus pas moins satisfait de celles de madame son épouse, et tous les deux me retinrent à diner et à souper. Ils occupent la plus belle maison de Verdun. J'eus bientôt la connoissance de M. Garreau, leur voisin, l'homme le plus éclairé et le plus honnête du pays, qui aime l'histoire et a fait beaucoup de recherches [1]. Je vis mon premier volume dans ses rayons. Quand il sçut que j'en étois l'auteur, il m'ouvrit confidément tous ses recueils et je travaillai deux heures en son cabinet. Il eut même la complaisance de me donner la réponse en grand qu'il avoit faite à toutes les questions de notre prospectus.

Il me fit voir plusieurs urnes gauloises ou romaines découvertes dans des fouilles à Verdun. Je lui montrai trois cayers de mémoires sur cette ville, que j'avais achetés de M. Michault [2] à qui ils avoient été envoyés par le curé Amiens, en 1750. Il les trouva exacts et me fournit les additions à faire depuis ce tems. Il désira voir mon Saint-Jean-de-Lône, dont il parut très satisfait, et me prédit que si chaque article de ville valoit celui-là, je mériterois du succès et des encouragemens des États. - Eh bien ! lui dis-je, j'espère par vôtre moyen en faire autant pour Verdun. - Je puis dire à sa louange que personne, après M. Brédault [3], ne m'a plus aidé et plus exactement que cet homme de lettres vraiment estimable.

1. Jean Garreau, contrôleur des actes, « bourgeois curieux et fort instruit », dit Courtépée dans sa Description du duché de Bourgogne, t. III, p. 284, nouv. édit.
2. Jean-Bernard Miohault, né à Dijon, le 18 janvier 1707, auteur des Mélanges historiques et philologiques, 2 vol. in-12, Paris, 1770, mort à Dijon, le 17 septembre 1770. « Il étoit grand connoisseur en livres et a laissé une belle et nombreuse bibliothèque. » V. Mercure dijonnois, p. 216.
3. Guillaume Bredeault, né à Cissey (Côte-d'Or), le 5 juin 1738, élève des Oratoriens à Beaune et des Sulpiciens au grand séminaire d'Autun, vicaire à Demigny, curé de Lusigny en 1777, réfugié en Suisse en 1791, curé de La Rochepot en 1805, mort à Beaune le 22 février 1817. V. sur l'abbé Bredeault la notice publiée par l'abbé Bissey dans les Mémoires de la Société d'histoire et d'archéologie de Beaune, année 1876, p. 59. L'abbé Bredeault a laissé deux volumes mss. d'additions et de corrections à l'ouvrage de Courtépée, composés après la Révolution.


Cette ville qui a essuyé trois sièges et deux prises d'assaut avec incendies, pestes, inondations fréquentes, tout occupée du commerce qui l'enrichit de jour en jour, n'a fourni aucun homme distingué dans les cours souveraines, ni dans les lettres que mon hôte, M. Perret.

M. Garreau avec M. Saverot [1], notre élève du collège, jeune avocat de la plus grande espérance, le commensal de M. Perret, m'accompagna hors de Verdun, me montra les endroits où le général Lamboy [2] l'assiégea, comme il la prit en trois jours, et la saccagea. Nous entrâmes dans la première tuillerie, car la tuille de Verdun est renomée, et peut-être la meilleure du royaume. C'est un objet de grand commerce sur la Saône, aussi y a-t-il douze tuilleries. Le millier qui se vendoit, il y a vingt ans 18 livres se vend 30 livres ; elle est blanche, d'un grain fin, sonore et susceptible d'électricité. Cette manufacture seule occupe 200 ouvriers tant dans les atteliers que sur le port, où le commerce est en vigueur. Les tuilles, le bled, les grains de toute espèce, le foin, le charbon, en sont les principaux objets.

1. Louis Saverot, né à Rouvres, le 12 octobre 1753, reçu avocat au parlement le 26 juillet 1773, docteur agrégé à l'Université de Dijon le 16 juillet 1777, professeur le 10 janvier 1787, fut appelé à faire partie de la cour royale de Dijon le 14 février 1816, et mourut le 29 novembre 1851. V. Mercure dijonnois, p. 287, 291, 808.
2. Lieutenant de Galas, dans la guerre de 1636, et dont il a été question plus haut.


Nous poussâmes jusqu'à Sciel ou Ciel, Siclium, beau village célèbre par sa foire de septembre. La cure fut unie à Saint-Pierre de Chalon, en 1292, la paroisse brûlée par Galas en 1636, et les habitans, réfugiés en l'église et au clocher, massacrés. Le clocher est surmonté d'une flèche en briques unies et plombées, de 150 pieds de hauteur. J'y montai, pour voir l'intérieur, et jouir de quatre côtés de la plus belle vue, tant au lointain que dans le voisinage, soit à cause des deux rivières, des villages et des châteaux qu'on voit à ses pieds, que des coteaux du Chalonois et du Beaunois qu'on aperçoit distinctement ; à l'est les montagnes seules de Salins, de Dôle et du Jura bornent la vue. La plus ancienne cloche est de 1469.

Le curé, respectable vieillard, a vécu sous cinq évêques, et faisoit plus d'éloge de M. Félix [1] que des autres. Il me parut instruit, bon François et nullement jésuite. On me montra la place où nos tanneurs vendent leurs cuirs ; ils alloient aussi à Verdun, mais les mauvais chemins et les droits, que le seigneur a voulu exiger, ont fait tomber cette foire que les Lyonnois ont transférée à Chalon. Le commerce fuit la gêne et les ennuis.

Rien de si fertile que les belles plaines arrosées par le Doubs et la Saône ; pour se garantir de leurs inondations trop fréquentes, les élus et la ville ont élevé des digues, en trois endroits, de 320 toises ; c'est le Doubs qui est le plus dangereux. Je suis étonné qu'il perde son nom dans la Saône, car il est plus considérable.

Je m'embarquai le 26 septembre par le coche d'eau qui passe devant Chauvort : on y traversoit la Saône par une voie romaine qui de Mervans tiroit à Autun, selon l'historien de Poligni, t. II, p. LXI. Les habitans se rachetèrent des droits dus à l'évêque de Chalon pour 25 livres, en 1278. Cette terre, apellée les Portaux de Chavoits [2], fut vendue par Philippe de Hocbert, comte de Neuchâtel à Phil. Bouton, en 1488, et fut saccagée par Galas, en 1636. Le port a repeuplé ce village dépendant de la paroisse d'Allerey, où M. Espiard, père du seigneur actuel, a bâti un superbe château.[3]

1. Henry-Félix de Tassy, évêque de Digne, transféré à Chalon où il mourut en 1711.
2. Mémoires historiques sur Poligny, par Chevalier, 1761, 2 vol. in-4°
3. Louis-Auguste-Zacharie Espiard, né le 28 juin 1732, était fils de Pierre Espiard, baron d'Allerey, capitaine au régiment de Bourbon-Cavalerie, chevalier de Saint-Louis, et de Marie Bouyn. Pourvu d'une charge de conseiller au parlement de Bourgogne, il avait épousé Charlotte-Louise Chappeaut, fille de Jean Chappeaut, écuyer, et de Madeleine-Jeanne-Vivande Theureau d'Auxant, dont il n'eut pas d'enfants. Il fut exécuté révolutionnairement à Paris, le 20 avril 1794.


L'église est décorée des peintures de Le Bault, frère du curé défunt, qui a déployé tous ses talens. C'est le même peintre qui a fait le grand tableau servant de retable à l'église des ursulines de Saulieu. Le curé avoit construit un hôpital et une maison pour loger trois sœurs de la Charité ; il chargea ses héritiers de les faire venir, et rien ne s'est exécuté. La maison inhabitée commence à tomber : exemple frapant qui aprend aux pasteurs zélés à faire le bien de leur vivant, et à ne pas s'en raporter à leurs héritiers, ni à leurs successeurs.

Ce village fut affranchi en 1232 par Pierre d'Allerey. Guillaume de Bellevevre, évêque de Chalon, y établit une collégiale de chanoines, en 1300, mais qui ne subsista pas long tems. Le comte de Tavannes y défit un gros parti de ligueurs et leur fît vingt gentilshommes prisonniers : Bissi, gouverneur de Verdun, se trouva à l'action ainsi que Rubigni et le baron de Conforgien. [1]

La pluye qui nous surprit en chemin me retint caché dans le coche et me priva du plaisir de voir les villages qui bordent la Saône. Nous tournâmes autour de Gergy, où j'eusse bien désiré aller saluer M. Lorenchet [2], ex-oratorien, un des plus respectables et des plus éclairés magistrats du parlement, et, j'ose dire, mon ami. C'est dans son hôtel à Dijon, ou plutôt dans celui de son beau-père, M. Goujet du Val [3], sous-doyen de la chambre des Comptes, homme de l'ancienne roche, que se tient notre patriarchat, les mercredi et dimanche.

1. Guillaume de Clugny, baron de Conforgien, calviniste zélé et militant.
2. Louis-Etienne Lorenchet de Melonde, conseiller au parlement de Bourgogne.
3. Louis Goujet-Duval, fils de Pierre Goujet-Duval, substitut du procureur général au parlement de Bourgogne, et d'Elisabeth Bertheley, conseiller maître à la chambre des Comptes de Dijon, avait épousé Jeanne Lorenchet dont il n'eut qu'une fille mariée à Louis-Etienne Lorenchet, son cousin, dont il vient d'être question. V armorial de la chambre des Comptes de Dijon, par J. d'Arhaumont, p. 274.


Gergy est fort ancien puisqu'il fut un des villages qui, par ordre du roi Gontran, aida à bâtir l'abaye de Saint-Marcel-lès-Chalon, au sixième siècle.

Nous découvrîmes Chalon à six heures, et je trouvai, en débarquant, la cuisinière du curé de Sainte-Marie [1] qui avoit eu ordre de son maître de me recevoir en son absence. Je profitai de ce bon gîte pour me reposer trois jours, et j'eu le bonheur de rendre service à mon hôte en faisant un enterrement.

La ville étoit embellie, depuis six ans que je ne l'avois vue, par un beau quai sur la Saône, qui sera aussi utile qu'agréable. On élève déjà de superbes bâtiments qui, près de la rivière, feront un coup d'œil charmant. Il en faudroit autant aux autres villes de la Saône que je viens de parcourir. Par le délabrement de leurs murs et les ruines elles ressemblent à des places démantelées et prises d'assaut depuis peu d'années. On m'assura à Seurre qu'après le pont fini, on commenceroit un quai le long de la rivière.

Ma première visite fut à Saint-Vincent, vaisseau antique, léger, mais obscur, sans portail, environné de vieilles mazures servant de boutiques ; ce qui me parut bien indigne d'une cathédrale fort riche. Je vis la chapelle des Thyard ; le monument de Jean Germain qui, de porteur d'eau bénite à Cluni, devint chancelier de la Toison d'or, évêque de Chalon [2], ambassadeur du duc au concile de Bâle, un prélat sçavant et charitable. Il est représenté à genoux devant les images taillées de huit saints évêques, ses prédécesseurs, mais qui se ressentent des ravages impies de nos modernes iconoclastes. L'autel, à la romaine, est petit et mesquin ; j'en ai vu à Chaussin, à Verdun, à Heulley, à Maxilli, à la Marche, à Broin de dix fois plus beaux.

1. Etienne Petit, prieur-curé de la paroisse, ancien prieuré de Sainte-Marie.
2. De 1436 à 1460.


Le libraire de Livani, mon ancien ami, voulut me donner à dîner, et me communiqua les journaux et la Vie édifiante du saint homme abbé Terray [1], qui m'amusèrent le reste de la journée. J'avais d'autres amis à voir, mais tous étaient à la campagne ; j'eu le plaisir seulement d'embrasser M. Grozelier, mon condisciple, gendre de M. Mouton, avec lequel j'ai étudié à Beaune, et frère d'un ancien mousquetaire, homme de lettres très instruit et très poli, avec le quel je suis en relation. Comme il étoit botté pour aller à Rulli, je ne pu causer avec lui. Il m'aprit qu'en lisant notre premier volume il avait cru me trouver en défaut sur le tombeau de Regnier Pot, que j'avois indiqué être dans l'église de la Rochepot. Ses amis le cherchèrent d'abord inutilement, et me condamnèrent, mais M. Grozelier, sachant que j'avois été exprès sur les lieux, et connoissant mon exactitude, le déterra derrière de vieux bois et des bancs dont on l'avoit couvert.

1. Il s'agit sans doute ici de quelque pamphlet contre l'abbé Terray, ancien contrôleur général des finances, qui était exécré par tout le parti parlementaire.

On m'a ainsi blâmé, en Charolois, d'avoir calomnié les forges du pays en disant qu'on n'y fabriquoit que du fer de fenderie. J'ai visité ces vacances les forges du Verderat, de Gueugnon et de Perrecy, les seules dont je parle, et les maîtres de forges sont convenus de la vérité du fait devant celui qui me condamnoit et qui ne connoissoit que sa petite forge de Pretin près Charolles, où seulement depuis l'impression de mon ouvrage on commence à faire quelque fer marchand.

Ainsi, M. le curé de l'Hôpital-le-Mercier, dont je parlerai plus bas, regardoit comme un fait avancé en l'air la découverte d'une terre bolaire aux environs d'Arci, parce qu'il ne la connaissoit pas ; tandis que M. Verniquet, qui a travaillé à ce château, où logea saint Louis en allant à la croisade, m'en a montré des morceaux qu'il avoit aporté, m'en a donné un et la note en question, mise à la page 424. Ah ! pauvres auteurs que je plains votre sort !

Je fus bien dédomagé de l'absence de mes amis par la compagnie de l'aimable et généreux curé de Sainte-Marie, successeur de M. de la Troche, mort chanoine, chez lequel, il y a six ans, je passai déjà trois jours et dont je fus le vicaire avec plaisir.

Ayant rencontré M. Courdavot, poète dijonois, capitaine au château, je fus invité à mangé la soupe avec mon hôte ; j'avais déjà fait connoissance avec l'ingénieur (M. Favart de Reims) qui a de l'érudition, de la vivacité et des médailles ; il fut du régal qui étoit fort honnête. Le bon vin, la présence d'un poète, d'un ingénieur, la vue de la citadelle m'inspirèrent ces petits vers adressés à mon compatriote :

Qu'il est doux de me voir dans ce joli sallon !
Au temple du dieu Mars sont les fils d'Apollon.
Egayons d'un ami la paisible demeure :
Répondons avec zèle à son empressement.
Les jours où je suis seul ne me durent qu'une heure,
Les jours où je le vois me semblent un moment.

Les convives daignèrent aplaudir à ma pensée : notre hôte me répondit en rimes et son épouse, qui a une belle voix, égaya la compagnie par une jolie chanson nouvelle sur les Abbés de Paris.

Après le repas je suivis l'ingénieur qui me fît tout remarquer en dedans et au dehors de la citadelle, me montra ses plans, ses mémoires et ses médailles. Il a eu depuis la complaisance de me procurer de M. Burignot [1] un bon mémoire sur Chalon, que j'ai reçu ici à mon retour. La citadelle a été bâtie par ordre de Charles IX en 1562 : elle devint fatale à la ville à cause de la garnison de ligueurs commandée par le fourbe Lartusie qui dupa le maréchal d'Aumont. L'abaye de Saint-Pierre occupant le terrain fut renvoyée dans la ville.

1. Il s'agit sans doute ici d'Etienne Burignot, lieutenant général au bailliage de Chalon, en 1765.

Les deux globes m'attirèrent aux Capucins bâtis des ruines de l'hôpital de Merlou [1] ; j'y saluai le R. P. Symphorien (Rey d'Autun), fort officieux, que j'avois beaucoup connu à Dijon et qui a du talent pour la chaire.

Je dînai le dimanche au séminaire de l'Oratoire où le sçavant P. Lami a professé, et où il composa son Introduction à la lecture de l'Écriture sainte. Le P. Cloiseau y a été trente ans supérieur et grand vicaire unique de M. Félix. Il a laissé des ouvrages de piété et des mémoires manuscrits sur l'histoire ecclésiastique de Chalon ; le P. Edme Bourée, bon prédicateur, auteur de plusieurs livres ; quatre bourses fondées ; la manse monacale du prieuré d'Epoisses suprimé y a été réunie en 1774. Cette maison avoit besoin de ce secours, car elle étoit pauvre comme presque toutes celles de l'Oratoire. Un désintéressement généreux a toujours distingué cette illustre congrégation et l'a rendue très estimable aux yeux mêmes de ses ennemis : tandis que ses rivaux, liés par le vœu de pauvreté, étoient si avides des biens de la terre, toujours à l'affût des testaments des riches veuves, prenoient de toutes mains, par artifice, par le commerce, par le crédit et la dévotion. Leur seule maison de Dôle ou de Dijon était plus opulente que vingt collèges de l'Oratoire. Celui de Beaune n'a eu pour dix têtes pendant cent trente ans que vingt un cent livres de revenu, selon l'expression du traité de la ville en 1653. Bel exemple à proposer dans ce siècle de luxe et d'avarice, et que j'ai célébré dans mon deuxième volume, p. 603 !

1. Aujourd'hui Marlou, commune de Mellecey (Saône-et-Loire).

Saint-Laurent, séparé de Chalon seulement par la Saône à l'est, est fameux par la retraite de l'évêque saint Gratus au septième siècle, par le parlement que le roi Jean y établit, en 1361, pour les terres d'outre Saône et le comté d'Auxonne. Il y a grand procès entre cette petite ville de 800 communians, avec celle de Chalon qui prétend qu'elle n'est qu'un de ses faubourgs, sujet à ses charges et à ses impôts. M. l'avocat Charbonel a fait pour la première un mémoire curieux et plein de recherches qu'il m'a donné. Le prieur-curé (Pelton), dijonois, qui a de l'esprit et beaucoup de gayeté, quoiqu'âgé, m'invita deux fois à souper. Il fait l'office aux Cordeliers, ses voisins, son église étant tombée. Ce couvent doit son établissement et son lustre à Philippe le Bon et à un de ses officiers nommé Janus-d'Or, en 1452. Le P. Perri dit que l'église est estimée un chef-d'œuvre d'architecture ; quoique haute et fort large elle n'est soutenue d'aucun pilier. Elle n'est point voûtée, mais très proprement lambrisée de bois de chêne. La bibliothèque, ornée de divers tableaux et de bons livres, fut pillée lorsque les huguenots surprirent la ville. La situation de cette maison, qui a ses jardins et ses issues sur un bras de la Saône, est fort agréable ; elle a été réparée très proprement par le R. Boudri, provincial, Autunois. Elle étoit sur le point d'être consumée par les flammes en 1595, lorsque les bénédictins de Saint-Pierre y aportèrent en procession le chef de saint Loup. « Le feu arêta ses ravages, dit le bon père Perri, p. 386 ; on le baignoit trois fois, ajoute cet auteur, dans deux tonneaux pleins de vin et d'eau qu'on jettoit sur le feu après cette cérémonie. Les Cordeliers reconnoissans, depuis ce tems, vont tous les ans en procession à Saint-Pierre le jour de la fête de saint Loup pour acquitter leur vœu. Cette relique ne sortait point qu'on n'eût auparavant donné pour otage un échevin qui restoit dans l'abbaye jusqu'à son retour. Jean de Portugal, qu'on dit frère du roi Alphonse, s'y fit religieux au seizième siècle et y est inhumé.

Messieurs les curés de Chalon ont voulu me régaler l'un après l'autre et m'ont communiqué des mémoires sur leur paroisse. Les meilleurs que j'ai trouvés m'ont été remis par D. Amiens, que j'avois beaucoup connu à Flavigni, où il a été vingt-quatre ans procureur de l'abbaye. Il les tenoit de son frère curé de Saint-Jean-de-Maizel (de veteri Mazello). Je travaillai huit heures à en extraire tout ce qui me convenoit, et lui remit ses deux cayers.

Cette rue [1] n'est remplie que de communautés religieuses : les Carmes, les Bénédictins, les Ursulines, les Visitandines, l'abaye de Lanchare, la commanderie du Temple, occupent presque tout ce beau quartier. Est-il étonnant que les maisons soient chères à Chalon ? La place manque pour y bâtir, aussi les rues sont fort étroites. Cette ville fort ancienne étoit le port et le dépôt des bleds sous les Romains. César y plaça Q. Cicéron, frère de l'orateur, pour veiller à ses magazins. L'empereur Constantin y fit embarquer ses troupes l'an 311, pour aller combattre le tyran Maxence ; c'est là, selon les PP. Perri et Thomassin, qu'il eut cette vision, dont parle Eusèbe, et qui lui donna l'occasion de faire ce fameux Labarum, au dessus duquel on lisoit : In hoc signo vinces. Il y repassa en 313 et y publia cette loi si sage qui défendoit de marquer au front le criminel, de peur de souiller la face de l'homme formée à la ressemblance de Dieu.

1. L'auteur parle ici moins d'une rue en particulier que au quartier de Saint-Jean-de-Maisel.

Nos premiers rois Gondebaud, Sigismond, Gontran surtout y faisoient leur résidence. Ce dernier y assembla trois conciles, et Charlemagne deux. J'ai fait mention dans notre premier volume de ses sièges, de ses incendies et de ses malheurs arrivés de la part de Chramne, des Sarrazins, de Lothaire, des Normans, des Hongrois et des calvinistes. Lothaire y mit tout à feu et à sang et n'épargna que le seul temple de Saint-George ; mais sa situation agréable, le zèle de ses habitans, les bienfaits des princes, la firent toujours renaître de ses cendres, encore plus éclatante. C'étoit sous Charles le Chauve une des huit villes où l'on battoit monoye, dans le palais du roi possédé aujourd'hui par M. Pérard.

Toute occupée du comerce que facilite sa position sur la Saône, elle a produit peu de sçavans : je ne connois que saint Césaire d'Arles, Job Bouvot jurisconsulte, Pierre Naturel chanoine, Jean Prestet oratorien, disciple de Mallebranche. Claude Perry, jésuite, en a donné l'histoire in-f°, 1659, écrite sans goût et sans critique ; j'en dis autant des deux volumes in-4° du P. Bertaud, minime, sous le titre ridicule de l'Illustre Orbandale.

Les mœurs y sont douces ; point de villes en Bourgogne où les étrangers éprouvent plus de politesse, d'empressemens et de générosité. Ces vertus sociales m'y retinrent huit jours autant que mes recherches, et le besoin de faire venir de Dijon, jusqu'à quatre fois, par la diligence, des volumes de mon ouvrage, pour contenter les curieux.

Le bel hôpital attira ma curiosité ; j'y vis la sœur Brunet, devenue fameuse par son procès pour un petit singe [1] tué par une servante. Elle m'assura qu'il n'étoit pas fini et qu'elle dépenseroit 10,000 livres pour avoir justice. Je levai les épitaphes et les inscriptions des bienfaiteurs, comme j'ai fait ailleurs, afin de ranimer les cendres de tant d'amis de l'humanité qui dorment oubliés, et donner bon exemple aux vivans. J'admirai l'ordre, la propreté, la charité qui régnent dans cette maison.

1. Nota : 1e ce singe étoit une guenon ; 2e l'auteur du mémoire y a gagné le nom d'Arnouls Singe. (Note du manuscrit.)

De là je passai aux Minimes voir les mausolées des Du Blé-d'Uxelles. Le maréchal avoit épousé une N. de la Haye, d'où cette devise au dessus de sa figure : Bonne est la Haye autour du Blé. Un religieux me montra sa collection de médailles et un petit cabinet d'histoire naturelle.

J'entrai au collège pour saluer M. Bizouard, mon ancien ami et confrère, mais il étoit absent. On lit au dessus de la porte d'entrée : Religioni ac bonis artibus ; c'est le commencement de l'inscription qu'avoit envoyée M. le Beau de Paris ; voici le reste qui n'a pas été gravé :

HAS AEDES
RELIGIONI AC BONIS ARTIBUS DICATAS
IN PRISTINUM STATUM
REX OPT. LUDOV. XV
PROMOVENTE AC TUTANTE SUPREMO SENATU
RESTITUIT.
AN. D. 1764.


Je vis aux Carmes la tombe du fameux Jacques Vallée Desbarreaux, vicieux, pénitent, mort en 1673, auteur du sonnet si connu : Grand Dieu tes jugements...

Il avoit coutume de demander tous les jours de sa pénitence, dans sa dévote prière, trois choses à Dieu : oubli du passé, patience pour le présent et miséricorde pour l'avenir.

On remarque en cette église, bâtie en 1482, en la place des halles, les armes des Mâlain et des Thésut. Dans la chapelle de Saint-Claude, tombe de Jacques de Thésut, Me aux Comptes, avec cette fastueuse épitaphe, assez semblable à celle de Génebrard à Semur :

DIVIO COR RETINET, CABILONI CORPUS HUMATUM EST,
EST ANIMA IN COELIS, NOMEN IN ORBE MANET.


Une des principales bienfaitrices de la Charité est une N. de Thésut qui donna ses bijoux et de l'argent pour cette bonne œuvre.

Sur la porte de Beaune sont les armes de l'évêque Antoine devienne, mort à Molême en 1551, de Henri II, de Claude de Lorraine duc d'Aumale, gouverneur de la province ; sur le pont de pierre construit en 1508 sont celles de Louis de La Trémoille et de Philippe Chabot. La grande voie romaine, percée par Agrippa de Lyon à Boulogne, passait par Chalon. Grand nombre de vases, de médailles, d'inscriptions, les restes d'un amphithéâtre, sont des monumens illustres de l'antiquité de cette ville.

Le 30 septembre je vins à Givry voir M. le curé (Montillot) et M. de Thésut qui m'avoit invité dès Dijon. Ce pays, embelli d'un riche coteau, est le Volnai du Châlonois. La nouvelle église sera la plus belle du diocèse, si l'on peut avoir des fonds pour la finir : c'est une petite Sainte Geneviève, qui ne devoit coûté que 60,000 livres et qui, sous la direction de M. Gauthey [1], ne sera pas finie pour 120,000 livres.

Ce bourg, de 300 feux et 1,200 communians, est orné d'une fontaine publique qui jette par quatre tuyaux, avantage dont sont privées presque toutes nos villes de Bourgogne. Du milieu de la place on découvre les quatre portes. Messieurs Millard, riches négociants à Chalon, ont une cave ou magasin à deux voûtes, sans charpente, de 150 pieds de long, qui peut contenir 1,200 pièces de vin ; dans des niches sont neuf foudres de 30 à 60 tonneaux. C'est le plus bel ouvrage que j'ai vu en ce genre dans la Province. M. de Thésut [2], qui me fît souper avec lui, me donna des notes sur sa famille et sur Givry.

1. Ingénieur et architecte des États de Bourgogne.
2. Raymond de Thésut, fils de Louis de Thésut, seigneur de Moroges, et de Henriette de Tuffery, capitaine au régiment d'Orléans, marié : 1° à Jeanne de Dormy, morte le 7 septembre 1760 ; 2° le 18 juin 1761, à Marie-Françoise Perrault, fille de Philibert Perrault, seigneur de Montrevost, et de Anne Dalleray.


Après avoir vu les belles carrières qui fournissent Chalon et les environs, je descendis à Cortiambles avec M. le vicaire. Ce village a donné le nom à de grands seigneurs : on voit Jean de Cortiambles chambellan du duc Jean, seigneur de Commarin, visiter les fortifications de la Bourgogne et réparer la Motte de Pouilly-en-Auxois, en 1412. Cette famille est éteinte, et la baronie est réunie à celle de Givry possédée par M. Quarré, fils d'un conseiller au parlement et neveu de M. de Montgeron.

De Givry je me rendis le lendemain à Saint-Remi près Chalon, où le curé donnoit une fête splendide à ses confrères et à des chanoines ; on étoit vingt-deux à table, sans dames. Le repas fut très guai, par les bons mots du curé de Saint-Laurent, les anecdotes de M. de Roche, l'archidiacre, homme de lettres, de société et de beaucoup d'esprit, et quelques traits piquants d'histoire qu'on me permit d'y placer. Je soutirai à cinq curés voisins leurs paroisses : celui de Saint-Remi, dont le presbytère est dans une situation charmante, à 200 pas de la Saône, me fit beaucoup d'amitiés, ainsi que les chanoines.

Je ne voulu pas quitter Chalon sans voir l'abaye de Saint-Marcel fondée par le roi Gontran en 584, réduite en prieuré uni à Cluni, sous saint Hugues. Ce lieu s'apelloit en celtique Hubiliacum, depuis Argentomagensis agger du nom d'une forteresse, lorsque Saint-Marcel y reçut la couronne du martyre, à la fin du second siècle.

On me montra le puits où l'on prétend qu'il fut enterré tout vif, et la châsse de la tête de Gontran faite par le cardinal Rolin ; le reste de son corps fut brûlé par les Huguenots et son abaye pillée. Il est assés singulier que le bréviaire de Chalon ne fasse pas sa fête, ni aucune mention de ce bon Roi que les moines ont canonisé. Voir ce que j'écrivis t. I, p. 87 et 88.

Pierre le Vénérable, de la maison de Canillac-Montboissier fondue en celle de Beaufort, envoya le docte Abaillard, de Cluni à Saint-Marcel pour se rétablir, mais il y mourut en 1142 âgé de soixante-trois ans. Cet illustre abbé de Cluni fit son éloge et l'appelle : Gallorum Socrates, Plato maximus, noster Aristoteles. Je copiai son épitaphe, mise au dessus de son cénotaphe, son corps ayant été remis à Héloïse au Paraclet. Pierre le Vénérable lui envoya l'absolution pour être attachée à son cercueil suivant l'usage du tems, comme je l'ai observé, t. I, p. 156.

Pour répondre à plusieurs questions que je fis aux moines sur une maison aussi ancienne, le prieur m'invita à dîner. Je retrouvai à table quatre officiers du château de ma connoissance, et nous fûmes splendidement régalés en maigre, le jeudi 3 octobre.

Comme j'avois promis par lettres à M. le curé de Changi de me rendre chez lui le 4 ou 5 de ce mois, en homme de parole je pris à 5 heures du soir la brouette du courier de Charoles qui en une heure me rendit à Givry où je salué encore le bon curé. Nous arrivâmes à minuit à Joncy, et à 7 heures à Charoles, après une traite de 12 grandes lieues, dans une voiture apellée justement la tuerie. Je me sentis deux jours de cette nuit blanche.

À peine avois-je pris trois heures de repos à l'auberge, que M. l'abbé Gros, de Maligni, sage et zélé directeur de l'hôpital, ayant apris mon arrivée, vint poliment m'inviter à diner avec lui ; je lui fis honneur n'ayant rien pris depuis Saint-Marcel. Comme nous sortions de table arrive M. Martinet, d'Arnay-le-Duc, ami de trente ans, qui me saute au cou. Quales amplexus ! quae gaudia ! « Ah, lui dis-je, faut-il vous aimer pour venir de si loin et par la brouette assomante, afin de vous embrasser ! - Oh, me répondit-il, c'est à la patrie, encore plus qu'à moi, à vous en tenir compte. »

La joye de revoir un si fidèle et si vertueux ami, archiprêtre de Charoles, ainsi que sa table et son bon lit, me firent bientôt oublier mes fatigues. Mon plaisir doubla lorsque, le dimanche au soir 6 octobre, arriva M. Bismand, de Beaune, très digne curé de Suin [1], que son voisin avoit averti de mon arrivée. C'est un pasteur qui joint à l'esprit de son état des connoissances étendues. Nous passâmes deux jours agréablement.

1. Jean Bismant, curé de Suin depuis 1768.

Le lundi, de Changi ils me conduisirent à Lugny, baronie depuis 4 siècles à M. de Lévis, où se trouva un synode de quinze ecclésiastiques. Quatre curés me donnèrent la notice de leurs paroisses. Je vis ensuite le beau château du seigneur, dont la devise est : Dieu aide au second chrétien Lévis. Il conserve dans sa bibliothèque le superbe manuscrit en velin, avec des vignettes dorées, du cardinal de Lévis, archevêque d'Arles au quinzième siècle, mort à Rome en 1473 [1], le pontifical et le bréviaire. Je fis observer à ces messieurs que la fête de saint Lazare ne se trouvoit pas au calendrier, et qu'à l'office de la Conception de la vierge, le mot immaculée n'étoit pas marqué. Je vis aussi la généalogie des Lévis, qui commence à Gaston de Lévis, dans le Hurepoix, fondateur d'une abaye de Bernardines en 1190.

Le mardi 8, je me séparai de mon hôte qui me prêta son cheval pour aller à Paray, avec M. l'abbé Gros. Nous fûmes gracieusement ébergés chez un M. Malherbe, bourgeois, originaire de Normandie et descendant d'un frère du célèbre poète Malherbe.

Cette petite ville de 400 feux est remarquable par le grand prieuré de Bénédictins fondé par le comte Lambert en 973, enrichi par Hugues de Chalon, son fils, évêque d'Auxerre en 999, uni alors à Cluni ; il a été rebâti par Jean de Bourbon et Jacques d'Amboise, abbés de Cluni, orné de peintures et embelli par le cardinal de Bouillon qui y fut exilé et où il a laissé des marques de sa vanité dans les devises de la salle. On y voit le grand tableau original de la cérémonie qu'il fit à Rome en 1700, comme sous-doyen du sacré collège, d'ouvrir la porte sainte l'année du jubilé.

1. Eustache de Lévis, son frère, lui succéda en l'archevêché d'Arles, mourut aussi à Rome et fut inhumé dans le même tombeau ; leur sœur Marie de Lévis-Cousan, dame de Bragny, avaît épousé Guillaume Rolin, seigneur de Beauchamp, fils du chancelier et frère du cardinal : leur fille Marguerite épousa Gaspard de Talaru de Chalmazel en 1493, dont deux fils - Note de l'auteur.

L'église a 60 pas de long. Jean Damas-Digoine y est inhumé. Il ne reste de l'ancienne basilique que deux tours où étoient peintes à fresque les armories du Dauphin, depuis Louis XI, de Philippe le Bon et des barons qui l'accompagnoient, effacées par les moines en 1730 ; feu M. le cardinal de la Rochefoucault, archevêque de Bourges, regrettait fort cette dégradation. Leur ignorance me dégoûta, surtout quand l'un me dit qu'il y avoit sur la croix devant l'église une inscription que personne ne pouvoit lire, et qu'il croioit être du onzième siècle. Je lui montrai la datte au bas, qui étoit de 1507, sous Louis XII. Selon le pouillé des bénéfices de Cluni imprimé en 1645, et la Bibliothèque de D. Marrier, in-f°, 1617, ils dévoient être 25 (il n'y en a que 8) et faire l'aumône deux fois par semaine et tous les jours en carême et en avent ; ils ne la font plus que trois fois par semaine en ces derniers tems. Les abbés, despotes autrefois, en usoient avec beaucoup de rigueur envers leurs moines : ils leur coupoient quelquefois le nez, ou une oreille, ou un pied, les mettoient in pace, au pain et à l'eau des années entières. On lit dans la Bibliothèque de Cluni, citée cy-dessus, que l'abbé ordonna au treizième siècle que les moines n'useroient plus de linge, parce qu'ils en salissoient trop quand on leur donnoit la discipline, et que dorénavant ils la recevroient le corps nud. C'est ainsi que la charité monacale traitoit des hommes qui fuyoient le monde pour se consacrer à Dieu.

Je visitai ensuite la paroisse où je levai deux inscriptions, surtout celle d'un J. Bouillet, maire, tué les armes à la main durant la Ligue, en défendant sa patrie ; elle commence par cette belle sentence : Pro patria mori pulcherimum est.

Je lus à l'hôpital sur la tombe de l'abbé Joseph d'Amanzé, d'une illustre maison du Brionnais, mort en 1722, qu'il avoit fait de grands biens à cette maison, et qu'il s'étoit réduit à en être le chapelain. Les Rosselin, les Baudinot de Selore, les Touvant, etc., en ont été les bienfaiteurs.

J'entrai chez les Ursulines, de là aux Visitandines où Marie Alacoque a eu tant de visions, de soufflets du diable, de révélations publiées par un jésuite sous le nom d'un évêque bourguignon [1] qui s'est fait siffler, malgré sa belle dédicace à la reine. On voit un assés mauvais tableau du Sauveur arrachant son cœur pour le donner à cette illuminée ; il n'y manquoit que les quatre petits vers que M. Languet met tendrement dans la bouche du divin Maître. Les bonnes gens viennent dévotement mettre leur chapelet ou du linge sur sa tombe. On l'a reproché aux religieuses qui sont plus circonspectes.

Je voulus voir la chapelle du collège tenu par les cy devant [2] ; chose singulière ! les neuf grands tableaux qui la décorent sont tous de jésuites, même celui qui sert de retable, et pas un qui représente les mystères de Jésus-Christ ou de la Vierge, ou quelques saints. Croioient-ils donc qu'il n'y avoit en paradis que des jésuites, et qu'eux seuls méritoient nos hommages ? Le curé, qui connoît ses droits, et, ce qui est plus rare, qui connoissoit les bénis Pères, gagna deux procès contre eux, pour les empêcher de faire des processions publiques et la première communion aux enfans.

1. M. Languet, évêque de Soissons, puis archevêque de Sens.
2. Les Jésuites dont l'ordre était supprimé depuis peu d'années.


Les calvinistes avoient un temple à Paray ; il n'en subsiste que des bâtimens où logeoit le ministre. Sur la porte est encore une fleur de lys pour marque de sauvegarde. Ils ouvrirent la ville à J. de Poncenard qui la pilla en 1562, brisa les images, vendit sur la place les ornemens des églises et emporta les reliquaires. Il brûla les reliques de saint Gratus, évêque de Chalon, mort et inhumé à Saint-Laurent, au septième siècle, et que le comte Lambert avait aportées à Paray, du consentement de l'évêque.

Les huguenots faisoient valoir une manufacture de toiles, de serviettes ouvrées en lin qui occupoit 300 ouvriers. La révocation de l'édit de Nantes leur a fait porter ailleurs leur industrie, et le commerce est totalement tombé, ainsi que je l'ai remarqué à Is-sur-Tille dans le deuxième volume, p. 414 ; un peu de patience, beaucoup de charité, le bon exemple surtout, auroient ramené nos frères errans, sans les forcer par des missions à la dragone à s'expatrier. Quoi qu'il en resta plusieurs familles à Paray, à Couches, Arnai, Château-Chinon, Is-sur-Tille, il n'y en a pas une aujourd'hui : les uns sont morts, les autres sont rentrés dans le sein de l'Église : « On ne convertit pas plus les gens, disoit l'ingénieux Fontenelle, à coups de marteau, qu'on bâtit avec des argumens. »

Ayant écrit à M. Touvant de Boyer, gouverneur de la ville, je priai mon hôte, M. Rosselin, son ami, de m'introduire chez lui. J'en fus reçu avec une politesse et une franchise qui me charmèrent. Je lui dis que je venais consulter le voyant du pays ; il m'ouvrit aussitôt ses livres et ses mémoires. Je passai 4 heures dans son cabinet, qui ne me durèrent pas 20 minutes. L'heure du souper, auquel il m'invita, put seule m'arracher de son musée. Comme c'est un homme de lettres, nous causâmes agréablement. Il ne manque à son bonheur que des héritiers ; il s'est remarié avec une jeune dame fort aimable qui m'invita à mon retour à manger sa soupe.

Je partis en effet le lendemain, traversai la vaste forêt de Parai, dont l'abbé de Cluni vient de vendre une partie 140,000 livres à un marchand de Saint-Malo, et j'arrivai à Saint-Yan. C'est un mot corrompu de Saint-Oyan, Eugendius, quatrième abbé de l'abaye de Condat ou du Jura, depuis de Saint-Claude. Le curé, M. Ratelacle [1] (Moulinois, fort poli) me donna la notice de son village et m'accompagna à pied jusqu'à Cée, dernière paroisse du Brionnais avec Chassenard, au-delà de la Loire ; nous eûmes peine à la passer et montâmes au presbytère où la fête patronale de Saint-Denis occasionoit un grand gala.

Le curé (M. de Longchamp) [2] étoit mon contemporain de séminaire, et j'avois eu le bonheur en 1752 d'engager M. de Montazet [3], qui lui avoit d'abord refusé le bénéfice, comme étant trop jeune, à le lui accorder sur le bon témoignage que j'en rendis ; le prélat n'a pas eu lieu de s'en repentir. C'est un des plus respectables pasteurs du canton, dont tout le monde m'a fait l'éloge. Son vicaire à 18 ans de service.

Comme on dînoit quand j'arrivai, je me plaçai dans un cabinet à la petite table ; lorsqu'on sçut à la grande, où il y avoit vingt convives, l'arrivée du voyageur qui s'étoit d'abord annoncé comme un pèlerin de Saint-Jaques et qui fut même quelque tems inconnu au maître du logis, bientôt j'eu compagnie ; mes anciens condisciples placés dans le Bourbonois, quittèrent la grande table et vinrent m'embrasser à la nôtre ; tels que MM. Gagey [4], de Nuys, curé de Saint-Léger de Bruères, la Faye [5], de Digoin, curé de Molinet, etc. Ce fut pour eux et pour moi une agréable surprise. Mon hôte empressé ne sçavoit que me faire pour témoigner sa joye, et me retint à coucher. Je profitai de la bonne occasion pour faire d'une pierre cinq ou six coups, car autant de curés me communiquèrent ce que je désirois sur leurs paroisses.

1. Louis Rathelade, curé de Saint-Yan depuis 1763.
2. Charles Henry de Lonchamp, curé de Séez depuis 1753.
3. Antoine Malvin de Montazet, évêque d'Autun, 1748-1758, membre de l'Académie française en 1757, archevêque de Lyon en 1758.
4. Denis Gagey, curé de Saint-Léger-des-Bruyères depuis 1761.
5. Mort en février 1777, fort regretté. (Note du manuscrit.)


Bien content de ma récolte et encore plus des amitiés de M. de Longchamp, je descendis le lendemain à Chassenard, et vis près de là la commanderie de Beugnay ; je repassai la Loire et tombai à Pont à Mailli, où dame Alix de Gondras avoit construit un pont sur la Bourbince et lui avoit donné son nom au quinzième siècle ; depuis, par corruption, on l'a apellé Pont à Mailli au lieu de Pont de dame Alix, qu'il porte dans les anciens titres. Cette terre possédée jadis par les Gondras, les de Serpens, alliés aux la Guiche, les Foudras, les Lusignan, a passé à M. de Contenson, gentilhomme du Forêt, depuis six ans ; je trouvai au château M. son frère, doyen de Montbrison, qui revenoit de Paris, avec qui je causai beaucoup ; j'y fis connoissance avec M. Perny de la Foretile, de Marcigni, qui m'invita à le venir voir à mon passage en cette ville.

En attendant le diné, je montai à Varennes-Reuillon, où un vieux curé [1], enfoncé dans une chaumière, me reçut fort honnêtement, me dit quelques mots de sa paroisse et me conduisit dans sa vigne d'où je jouis d'une belle vue sur la Loire, le Bourbonois et le Charolois.

Le curé de Saint-Yan, qui m'étoit venu joindre chez M. de Contenson, me ramena chez lui, et m'aprit en chemin que M. Duchêne [2], son voisin, la fleur des curés de canton, avoit été à l'extrémité et qu'il étoit ressuscité. Comme on me l'avoit dit mort à Charoles et à Paray, je fus fort réjoui d'aprendre sa convalescence : j'étois en relation avec lui, le connoissant très instruit.

1. Antoine Charcosset, curé de Varenne-Reuillon depuis 1738.
2. Jean-Marie Duchêne, curé de l'Hôpital-le-Mercier depuis 1760, auteur de mémoires historiques restés manuscrits, avait une réputation très méritée d'érudition.


Cette nouvelle me frappa, me fit rêver quelque tems et je laissai à son ami ces petits vers qui ne valent guères que par les sentimens du cœur, et non par la poésie dont je ne me pique pas :

Je t'ai dis, cher pasteur, nombreux De profundis,
Te croyant trépassé : depuis en Paradis.
L'arbitre de nos jours, te sachant nécessaire
À ton pauvre troupeau, diffère ton salaire.
Comme un autre Martin [1], soumis au Tout-Puissant,
Reprens pipeaux, houlette, et brebis et ton chant.

Le soleil couché m'avertissoit de quitter Saint-Yan et d'avancer vers Paray, où je fus reprendre mon gite chez mon hospitalier M. Rosselin, d'une des plus anciennes familles du lieu ; on y voit aussi les Quarré dès 1350, dont un Jean Quarré fut annobli par le duc Jean en 1412 et a été la tige de la branche des Quarré d'Aligni, distingués dans la robe, dans l'épée et dans les lettres. [2]

Le lendemain, après avoir parcouru la ville, salué M. Poncet, médecin, mon contemporain d'études à Autun, je vins dîner, selon ma promesse, chez M. de Boyer, qu'on revoit toujours avec plaisir, et qu'on quitte avec regret. Pressé de me rendre à Charoles, je partis à deux heures, passai à Volesvre d'où je vis le vieux château de Cypierre, le berceau des illustres Marcilli de Cypierre, dont nous avons eu un évêque d'Autun au milieu du seizième siècle [3], et le fameux Philibert de Cypierre, gouverneur de Charles IX. « Il lui avoit donné, selon l'expression de Brantôme, une excellente nourriture, mais qui fut gâtée par Le Retz, italien. » La France, dit Saint-Julien, p. 356, reçut grand domage et le roi perdit un serviteur très nécessaire, quand Cypierre mourut aux eaux de Spa... Pauvre et triste pays que ce Volesvre, Volabra !

1. L'évêque de Tours qui, dans une grande maladie, disait : Domine, non recuso laborem : fiat voluntas tua. (Note du manuscrit.)
2. Voir Annuaire de la Noblesse, de 1855.
3. Pierre de Marcilly, évêque d'Autun, de 1558 à 1572.


Je repris le grand chemin jusqu'à Rabutin, paroisse de Changy, où je cherchai en vain les ruines du castel des seigneurs de ce nom, dont descendoit le fameux Roger de Rabutin ; il étoit si plein de vanité dans ses lettres, que Mme de Sévigné, sa cousine, disoit, que Messire Roger de Rabutin avoit bonne idée du comte de Bussi. On voit par des titres qu'il y avoit 24 feux en cet endroit, réduit actuellement à deux. Ainsi ont été ruinés par les guerres, les pestes ou par la faulx destructive du tems, presque tous les anciens châteaux de la bonne noblesse du Charolois, tels qu'Artus, Dondain, Sanvigne, Fautrière, Suin, la Guiche, la Bussière, Busseul, Rabutin, Semur, etc., à la vue de ces ruines je m'écriois avec Scarron :

Il n'est point de ciment que le tems ne dissoude.

J'arrivai la nuit, parmi d'affreux chemins, chez mon bon ami à Changy, que je quittai le samedi pour venir à Charoles. Quelques jours avant, M. La Goutte, avocat, agrégé de l'Université, mon voisin et mon ami à Dijon [1], m'y avoit annoncé ; je fus très peiné de l'avoir manqué à Charoles. Je visitai les ruines de la forteresse, séjour des anciens comtes, où M. Bernigaut de Créci a fait bâtir une belle maison. Il voulut bien me communiquer des pièces intéressantes, dont je lui donnai ma charge, et dîna avec moi chez madame Dagoneau, de Marcilli. Ce nom doit être précieux à Charoles. On voit partout les Dagoneau comme bienfaiteurs insignes ou fondateurs de l'hôpital, des Picpus, de chapelles, de places à la collégiale, au collège, etc. Deux vertueux prêtres de ce nom, qui ont fait de grans biens aux pauvres, sont inhumés à l'hôpital, desservi par huit sœurs sans domestiques, très honnêtes aux étrangers, et très zélées pour les malades.

1. Nicolas-Marie Lagoutte, né à Charolles en 1726, reçu avocat au parlement en 1750, mort en 1781. V. Mercure Dijonnois, publié par G. Dumay, p. 151 et 196.

L'abbé Gros, leur directeur, m'invita à souper et me donna un bon lit près de sa chambre. Je n'ai qu'à me louer de ses attentions.

Mais je connus bientôt qu'en disciple docile du dévot abbé de Marcilli, il avoit hérité de ses préventions jésuitiques et de son goût gothique, aussi bien que de ses livres, car il m'avoua qu'il faisoit lire Rodriguez [1] à ses hospitalières : - Quoi, lui dis-je, M. l'abbé, vous nourrissez vos dévotes de criblures et de sarazin, tandis que le grenier du père de famille regorge de bon grain ! dans un siècle où la lumière éclate de tous côtés, vous marchez encore dans des routes ténébreuses, hérissées de ronces et d'épines ! laissez là votre Rodriguez, rempli de visions et de petits contes ridicules, et faites lire l'Année chrétienne [2], ou les Essais de morale, de Nicole - Mais il y a, dit-il doucement, des propositions hazardées, nouvelles, dans ces auteurs... - Citez m'en une seule et bientôt je les justifie par l'Écriture et les Pères dont ils sont les fidèles interprètes... Il sentit bien le défaut de la cuirasse, et je vis à son air embarassé qu'il ne les avoit jamais lus, et qu'il n'en parloit que d'après ses anciens maîtres. Il a cependant M. le Tourneux [3], mais sans doute au nombre des livres prohibés, comme les curés comtois dont j'ai parlé. Je tâchai de lever ses scrupules mal fondés, et le menaçai en riant de le déférer à l'archiprêtre (M. Martinet), notre ami commun qui estime autant Mesenguy, qu'il fait peu de cas de Berruyer, et qui sçait juger des livres. J'en parlai effectivement à celui-ci, qui me promit de faire sentir à l'abbé son ridicule et sa vieille marote, en m'ajoutant : - Que voulez-vous ? C'est un vieux Rodriguez !

1. Alphonse Rodriguez, jésuite espagnol, autour du Traité de la Perfection chrétienne et de différents ouvrages de haute spiritualité qui avaient cependant traduits en français par les solitaires de Port-Royal et qui, à ce titre, auraient dû trouver grâce aux yeux de Courtépée.
2. Par Nicolas le Tourneux, ouvrage écrit pour les religieuses de Port-Royal.
3. Sans doute l'Année chrétienne dont il a été question plus haut.


Ce bon ami me vint joindre le dimanche à Charoles après vêpres, et nous partîmes à cheval pour Suin, visiter l'apôtre du lieu, M. Bismand ; un seul trait le peindra. Il possède une bibliothèque de plus de 3,000 volumes, dont 140 in-f°, 200 in-4°, de belles et anciennes éditions, et presque tous en livres choisis. À la vue de ce riche cabinet, j'embrassai avec sensibilité le possesseur d'un pareil trésor, dont il sçait si bien profiter, et, qui plus est, en fait part à ses amis. Semblable au docte Spond, il met sur ses livres : Mihi et amicis ; aussi est-ce un élève du sçavant et zélé Bardonanche [1] qui a introduit à Beaune le goût de la belle physique et des mathématiques.

1. David Anselme de Bardonanche, de la congrégation de l'Oratoire, professeur au collège de Beaune.

Dès le matin je grimpai à l'église perchée sur une des plus hautes montagnes du Charolois ; j'y vis avec édification une nombreuse assemblée de fidèles qui venoient entendre dès sept heures du matin les instructions du pasteur pour se préparer au jubilé. Pendant qu'il les prêchoit avec un zèle apostolique, nous montâmes à la pointe du rocher où étoit situé l'ancien château, d'où l'on découvre le Charolois, le Mâconois et le Beaujolois, les châteaux de Digoine, de la Guiche, de Chaumont et les Cornes d'Artus.

Je fis remarquer à mon ami de gros rochers renversés à mi-côte et à sens inégal, sans doute par un éboulement ou un tremblement de terre ; le froid piquant chassa bientôt les observateurs. Après nous être réchauffés au presbytère, nous descendimes à Sivignon, terre ancienne sortie de la maison de l'Espinasse et donnée à Pierre de la Guiche, bailli de Mâcon, par Remond de l'Espinasse, prieur de Saint-Pierre au quinzième siècle. Le château est comme dans un précipice au pied de la montagne de Suin. M. le curé, qui ajustement mérité la confiance de M. le marquis de la Guiche, me fit voir 28 tableaux de famille. Je révérai celui de Philibert de la Guiche placé dans le petit nombre des amis de l'humanité pour avoir empêché l'exécution sanglante de la Saint-Barthélemi, à Mâcon, dont il étoit gouverneur en 1572, et dont le nom à jamais mémorable a été ommis par M. le président Hénault. Je vis celui de son fils [1], grand maître de l'artillerie, dont on lit le nom au-dessous de ces beaux vers de Nic. Bourbon, gravés sur la porte de l'arsenal de Paris, sous Henri III, 1583 :

Aetna haec Henrico Vulcania tela ministrat,
Tela giganteos debellatura furores.


La bibliothèque me fut ouverte ; on y conserve les ouvrages de Bussi-Rabutin en manuscrits très proprement reliés, achetés de ses héritiers en 7 vol. in- 4°. À la fin du volume des Amours du grand Alexandre, est la clef des noms déguisés, de la main de l'auteur. Le seul volume que je ne crois pas imprimé, est sa généalogie avec les preuves, dont je tirai quelques traits curieux. [2]

1. C'est de ce seigneur qu'Henri III disoit : Je suis certain que si la Guiche étoit roi et je fusse la Guiche, que nous nous aimerions toujours. (Note du manuscrit.)
2. Elle a été imprimée à Dijon en 1866, par les soins de M. Henri Beaune, in-8° de 81 p.


En remontant à Suin, M. le curé me fit observer un chemin neuf, assez commode, fort tournant, que le seigneur a fait ouvrir l'espace d'une lieue, à ses dépens, en payant grassement les mauvais terrains qu'il étoit obligé de prendre. Bel exemple pour tant de seigneurs qui ruinent leurs vassaux par des chemins qu'ils les forcent de tracer à leurs châteaux.

Je vis aussi les restes d'une voie romaine très bien marquée, près de laquelle on a trouvé des urnes et des médailles. Je saluai en passant l'Ecousserie, berceau de M. l'avocat Morin, le plus habile jurisconsulte de Dijon en matières bénéficiales, et qui seroit unique dans son genre si Dieu lui avoit donné autant de diligence et d'exactitude à sa parole, que de talens. En devisant le long du chemin, halletant, suant, nous revînmes au gîte où nous attendoit la soupe.

Suin, Sedunum, paroisse très ancienne de 700 communians et 7 lieues de tour : pays pauvre, sabloneux et de difficile accès. Il produit d'excellens navets comme ceux de Baubery, de Saulieu, d'Orrai [1], et des châtaignes.

1. Aujourd'hui Orret, canton de Baigneux (Côte-d'Or).

Il fallut enfin nous séparer, pour nous rendre à Saint-Bonnet, gros village avec foires, dont le curé étoit absent. De là à Chaumont, magnifique château bâti par Girard de la Guiche qui l'avoit acquis des seigneurs de Toulongeon vers 1402, reconstruit en partie par Jaques d'Amboise, abbé de Cluni, dont la nièce Françoise de Chazeron avoit épousé Pierre de la Guiche en 1495, et embelli par Louis d'Angoulême, mari d'Etiennette de la Guiche, héritier de la branche aînée ; on voit sa statue équestre en pierre clans la cour. Les écuries superbes au-dessus desquelles sont de vastes greniers, ont 65 pas de long, à deux rangs de 28 colonnes, bien voûtées. On prétend qu'elles sont plus belles que celles de Chantilli. Je vis au donjon la Chambre du Roi, ornée de marbre et de dorure, avec la datte de 1652. Je montai ensuite à la Tour d'Amboise, d'où je jouis d'une belle vue.

M. le marquis de la Guiche qui est rentré dans cet ancien patrimoine de sa maison, ainsi que dans celui de la Guiche, a dessein d'en faire un château à la moderne. Tel qu'il est c'est le plus vaste, le plus imposant et le plus respectable de la province. Celui de la Motte-Saint-Jean n'est que son cadet, mais il est plus agréablement situé.

Nous fûmes coucher à Mornai où l'on voit la tour et l'immense forêt d'Avaise ou Avèze, à M. de la Guiche. Le curé honnête et instruit [1], qui lisoit notre premier volume, nous reçut en bon confrère et nous donna deux bons lits.

Nous visitâmes le lendemain l'étang et les forges de Verderat, construites en 1607. C'est la source de l'Arconce qui passe à Charoles, à Changi, à Anzi et va se jetter dans la Loire, rivière très poissoneuse, surtout en brochets, dont me régala mon hôte qui a droit de pêche dans sa paroisse de Changi, par titre du quatorzième siècle.

M. Legoux, Autunois, curé de Viry [2], nous reçut chez lui à bras ouverts. J'eu l'agréable surprise de trouver dans ce pays de bois un cabinet d'histoire naturelle assés bien composé de poissons empaillés, de coquillages, médailles, lampe sépulcrale, et orné de plusieurs rayons de livres, même de l'Encyclopédie.

Je vis le château de Saillant [3], à M. le chevalier de la Guiche, qui avoit apartenu au chancelier Hugonet, à qui les Gantois coupèrent la tête, malgré les prières et les larmes de Marie de Bourgogne, leur souveraine. Nous emmenâmes avec nous le curé dîner à Corcelles [4], chez M. Quarré Duplessis qui m'avoit pressé à Charoles de le venir voir en son petit castel. Son fils, mon bon ami, va être lieutenant général d'Autun ; j'ose prédire qu'on en sera très content, connoissant ses sentiments d'honneur, de probité et son goût pour les livres et le travail. Il est domage que nous l'ayons perdu au parlement. [5]

1. Claude Comte, curé de Mornay depuis 1774.
2. Hugues Legoux, curé de Viry depuis 1764.
3. Saillant, commune de Viry.
4. Corcelles, commune de Saint-Symphorien-lès-Charolles.
5. Claude Quarré du Plessis, né le 10 juillet 1750, pourvu d'un office de conseiller laïque au parlement, le 23 juillet 1774.


Nous partîmes au sortir de table, pour nous rendre à Charoles, où je vis le principal du petit collège, M. l'abbé Girard, jeune prêtre qui a du talent ; il me montra plusieurs médailles trouvées sur les lieux, une entre autres d'argent qu'il m'avoit dit à Lugny être d'Auguste et qui n'étoit que d'Adrien, n'ayant bien lu que le mot abrégé d'Aug. ; mais je lui fis remarquer que celui d'Hadrianus le précédoit. Je voulu saluer la haute maison où étoit né Jean de Ganay, chancelier de France sous Louis XII, mort en 1512 sans enfans ; celle de Guillaume des Autels, poète du seizième siècle ; celles des Saulnier [1], dont un évêque d'Autun ; du jurisconsulte Rymon [2] ; enfin, l'antique hôtel de la Magdelaine, le berceau de cette illustre famille dont étoit Claude de la Magdelaine de Ragni le dernier évêque Bourguignon qu'ait eu Autun [3].

1. Pierre Saulnier, évêque d'Autun de 1588, à 1612.
2. Emmanuel-Philibert de Rymon, lieutenant général au bailliage de Charolles, auteur d'un Traité des pays et comté du Charollois, Paris, 1619.
3. Évêque d'Autun de 1621 à 1652.


Nous fûmes coucher à Changy, mon point de partage. Il fallut le mercredi me séparer de mon Abraham qui avoit exercé à mon égard tous les devoirs de l'hospitalité et de l'amitié la plus affectueuse.

La Saône ira se joindre aux ondes de l'Euphrate,
Avant qu'un lâche oubli me fasse une âme ingrate.

Il me paya quatre volumes qu'il m'avoit distribués, et voulut encore me prêter son cheval pour me rendre à Semur.

Je côtoyai l'Arconce, bénissant le Seigneur qui m'avoit fait trouver tant de bons amis. Je remarquai que le Charolois, depuis les routes que les États y ont fait percer en 1752, est plus vivant, plus commerçant et moins hérissé de forêts. Le bas Charolois est renomé par ses pâturages très fertiles et par les gros bœufs qu'on y engraisse dès l'âge de sept à huit ans, surtout le long de l'Arconce. On y voit des terres de 25, 30 à 40,000 livres de rente, telle que Lugny où je dis adieu au curé. Bientôt j'aperçu Nochize, où la mémoire du pasteur (M. Larcher, d'Autun) mort en 1775, sera longtems en bénédiction ; ensuite Martigni, Bornat [1], deux villages de la paroisse de Poisson, dont j'aurois bien désiré embrasser le jeune curé (M. Vincent, de Nolay) que j'avois vu vicaire à Issy-l'Évêque, en 1775, chez le respectable M. Verdolin [2], depuis théologal d'Autun.

À Busseul [3], paroisse de 8 feux, je cherchai presque en vain la place du château des anciens seigneurs, sans pouvoir découvrir autre chose que la Motte où étoit semée une navette, et des fossés profonds de 40 pieds. On sçait le mot de Saint-Julien de Baleure, très connu dans le pays : Gens antiqua sed perversa ; il y a encore deux rejettons de ce nom, dont l'un est marié, est estimé ; l'autre est un terrible sire que ses violences ont fait enfermer, le 8 de ce mois, à Marenville, près Nanci, chez les Frères ignorantins. Plus bas est Moulins [4] où étoit leur nouveau château, occupé par Mme de Vauban.

J'entrai dans le Brionnois par Chevrigni [5], petit castel à M. Gregaine d'une ancienne famille de Marcigni, annoblie par l'échevinage de Lyon, et qui apartient à l'abbé de Chevrigni, chanoine de Beaune. Un vieux M. Perrin de Gregaine vient de mourir à Charoles, laissant à son héritier, M. de Cypierre, intendant d'Orléans, plus de 40,000 livres, et 5 s. à chacun de ses collatéraux.

Je vis, de la hauteur, Varenne, terre confisquée au profit du prieuré de Marcigni sur le seigneur, pour avoir tué un bénédictin qui avoit là une celle et desservoit la paroisse au quatorzième siècle ; il y avoit aussi un prieuré de bénédictines.

1. Martigny et Bornat, commune de Poisson (S.-et-L.)
2. Jean-Baptiste Verdolin, curé d'Issy-l'Évêque en 1761, chanoine théologal de 1774 à 1784.
3. Busseul, aujourd'hui simple hameau de la commune de Poisson.
4. Moulins, com. de Poisson.
5. Chevrigny, commune d'Anzy-le-Duc (S.-et-L.)


J'arrivai par un chemin détestable à Anzi-le-Duc, bourg autrefois considérable, ruiné pendant la Ligue et réduit à 60 feux. Le clocher, octogone, à trois rangs de fenêtres, se fait remarquer de loin : vaste église bien mal ornée, pillée par les calvinistes en 1562. La crypte, chapelle souterraine, où reposoient les corps saints des premiers religieux, entre autres de saint Hugues de Poitiers, premier prieur, mort vers 930, sert de cave au prieur actuel [1] qui se connoît mieux en vins qu'en reliques et en livres, car lui ayant témoigné que son église étoit ancienne et bien dénuée, il me répondit que les Sarrazins l'avoient brûlée et pillée. - Eh ! monsieur l'abbé, comment les barbares auroient-ils pu dévaster en 731, lors de leur passage en Bourgogne, une église qui n'a été fondée qu'en 910, tems où Bernon, abbé de Cluni, envoya Hugues de Poitiers établir à Anzi une colonie de moines ?

Pour couper court à mes questions, il m'invita cordialement à dîner, avec une compagnie que je ne croiois pas trouver chez un prieur baron. Comme je l'avois beaucoup connu à Autun où il a été chanoine, j'en agis avec lui comme avec une ancienne connoissance, et je profitai de son régal. J'eusse cependant mieux aimé voir ses archives, qu'il a dit depuis avoir été fâché de m'avoir celées. Ah ! si le roi sçavoit l'usage que les prieurs écartés font du bien qui leur a été prodigué par la simplicité de nos pères, ils feroit de ces bénéfices des hôpitaux ou d'autres usages utiles aux pauvres des lieux. Si tous seconduisoient comme M. de Fénelon, à Saint-Sernin-du-Bois, qui est le père plutôt que le seigneur de ses vassaux, on n'envieroit point les richesses du clergé. [2]

1. François de Chalon d'Andreville.
2. J.-B. Augustin de Salignac-Fénelon, prieur de Saint-Sernin-du-Bois, près Autun, célèbre par l'assistance qu'il donna aux petits Savoyards et par ses vertus, exécuté révolutionnairement, à Paris, le 19 messidor 1794, à l'âge de 80 ans.


Après avoir pris mes éclaircissemens nécessaires chez M. Perrin du Lac, bien mieux instruit que le Baron, je me hâtai d'arriver à Semur à travers les bruyères, les bois et un petit sentier où je m'égarai.

Le doyen-curé [1] que j'avais prévenu de mon arrivée et avec lequel j'étois en relation depuis quatre ans, me fît mille caresses. J'eusse aimé mieux un bon lit que tant d'embrassemens, car je ne dormis rien dans son alcôve tapissée de papier que le vent agita toute la nuit, et lui dis le lendemain matin : - Est-ce donc pour veiller qu'on se couche à Semur ? Sa vieille maison en découpure, bâtie depuis la fondation du chapitre de Saint-Hilaire en 1274, ne ressemble pas mal au presbytère de Roussillon, si bien décrit par l'abbé le Noble dans sa Roussillonade [2] ; heureusement que la suppression de son chapitre va doubler ses modiques revenus, et faire rebâtir son taudis. Les persécutions inouïes du calomniateur ex-capucin Barrier ont mis ce bon doyen très à l'étroit, et lui ont causé mille chagrins cuisans. Comme à mes yeux res est sacra miser, et que je connoissois l'innocence et la vertu de ce curé, je me suis fait un devoir de lui rendre justice à Dijon, et tous les services qui dépendoient de moi, pendant sa malheureuse affaire. Aussi ne cessoit-il de les raconter aux personnes que je vis à Semur.

C'est une petite ville capitale d'un canton des Éduens, occupé par les Brannovii du tems de César : elle étoit autrefois considérable, avoit une forteresse, séjour des illustres barons de Semur, dont le duc Robert Ier avoit épousé Alix fille de Dalmace, sœur de saint Hugues IV, abbé de Cluni. Les guerres de la Ligue l'ont ruinée, et à peine reste-t-il 200 feux et 800 communians, tant dans la ville haute que dans la ville basse.

1. Étienne de Charmes, doyen-curé de Semur depuis 1765.
2. Poème souvent publié, et en dernier lieu dans les Mémoires de la Société Éduenne, nouv. série, t. XIII, p. 167, avec une notice par Harold de Fontenay.


Dans la première sont les ecclésiastiques, les nobles et les bourgeois, et quoiqu'elle paroisse de loin un aire d'aigles, ou plutôt un nid de chouettes, il y a quelques jolies maisons. Celle de M. Terrion, descendant de Pierre Terrion, maire de Dijon en 1641, qui comptoit parmi ses ayeux un châtelain de Rouvres sous François Ier, richement meublée, a une échapée de vue fort variée jusqu'à Marcigni ; l'église vaste et d'un bon goût est au milieu de cette partie. Les artisans seuls occupent la basse ville. On croit être dans l'Arabie Pétrée en voyant la quantité de pierres qui couvrent les chemins, les coteaux de vignes en partie, et surtout les champs. Il semble qu'il pleuve des cailloux en ces lieux, quoiqu'on en voie des tas immenses le long des vignes et à côté des champs ; cependant le froment y vient fort beau.

Semur, perché sur un rocher, est couronné ou plutôt étranglé par deux montagnes, l'une couverte de bois, l'autre de vignes ; on y vendangeoit le 18 octobre. Je ne voulu pas en sortir sans rendre mes devoirs à M. l'abbé Geoffroi, ancien et distingué professeur de rhétorique au collège de Louis-le-Grand, et qui, né à Charoles, s'est retiré à Semur. Il étoit malheureusement absent, et je vis son petit mais propre apartement ; c'était la maison de Socrate.

Malgré les empressemens du doyen qui me paya six volumes qu'il m'avoit distribués, je m'échapai et j'arrivai à neuf heures du matin à Marcigni-les-Nonains.

Mon premier soin fut de visiter le prieuré des bénédictins fondé richement en 1055 par saint Hugues et le comte son frère ; ensuite la paroisse, les Récolets, et le petit hôpital. Je me rendis chez M. du Ryer, descendant du fameux André du Ryer qu'on ne connoit que comme un froid traducteur, de l'Académie française, et de Pierre du Ryer, que je vis, par ses papiers conservés chez son petit-neveu, avoir eu un mérite distingué. Ses voyages au Levant lui procurèrent la place d'interprète du roi en langue arabique, des lettres de noblesse et d'autres avantages. L'amour des lettres s'est conservé dans cette famille, car ce monsieur avec qui j'étois en relation, et qui m'avoit envoyé un mémoire détaillé sur sa patrie, me parut fort instruit et très poli. Il eut même la complaisance de me remettre un manuscrit de deux cents ans, qui me seroit utile s'il était plus lisible. Nous fûmes ensemble dîner chez M. de la Foretile dont j'avois fait la connoissance à Pont-à-Mailli ; le repas entre trois gens de lettres fut délicieux. Comme je voulois partir le soir, mon hôte eut la bonté de me prêter son cheval jusqu'à Monceaux-l'Étoile ; « voulant du moins, dit-il fort honnêtement, faute de mémoires, contribuer au soulagement d'un pèlerin qui se donne tant de peine pour instruire ses compatriotes. »

M. Touvant de Boyer m'ayant annoncé à M. le marquis de Vichy-Champrond, je me rendis de Marcigni à son château. Ma plume ne peut exprimer tous les sentimens de mon cœur envers ce digne seigneur, ni la manière affable dont il me reçut et me traita pendant deux jours. Il suffît de dire qu'il est très riche, étant fils unique, et héritier des Brulard, et très généreux, l'ami des lettres et de ceux qui les cultivent, d'une piété tendre et éclairée et qu'il n'a que trente-six ans. Si par les fruits on juge de l'arbre, quelle idée n'aura-t-on pas de cet autre Paulin [1], quand on saura qu'il a dépensé 20,000 livres pour décorer le temple du Seigneur. Il a construit au fond du sanctuaire une chapelle qui est un vrai bijou, où il doit placer le mausolée en marbre de Mme de Saint-Georges, sa jeune épouse, morte l'an passé, le sien et celui de M. son père, auxquels travaille Coustou à Paris.

1. Saint Paulin de Nole, si connu par la construction de plusieurs basiliques non moins que par ses poèmes à la louange de saint Félix.

Je lu sur le pied d'un magnifique ostensoir : Ex dono marchionis de Vichy anno doloris primo. Cette dame marchoit à grands pas dans le chemin de la vertu, lorsqu'une mort prématurée l'enleva en 1775. Elle a été si regrettée que, le jour du patron, terminé ordinairement par une fête baladoire et par d'autres jeux de village, les paysans d'une commune voix répondirent aux étrangers, qui venoient y prendre part : Il n'y a pas de fête cette année, la paroisse est en deuil, notre mère est morte... « Aurois-je assez de sang et d'argent, me dit lui-même M. le marquis, en me racontant ce beau trait de ses vassaux, pour payer de pareils sentimens ? »

Aussi est-il le père plutôt que le seigneur de ses sujets : il ne, souffre parmi eux aucun procès, il en veut être l'arbitre. Il n'y a qu'un cabaret dans ce lieu de passage, mais seulement pour les étrangers. Les malades trouvent au château tous les remèdes gratis ; toujours un pot au feu pour eux. Afin de perpétuer le bien, il fonde un hôpital et trois sœurs grises qui viendront dans peu ; en attendant, il répand l'argent en occupant 50 ouvriers à travailler à son château, ayant renversé l'ancien où étoit né l'illustre Claude de Saint-Georges, mort archevêque de Lyon en 1715.

La liberté, la gayeté régnent dans cette maison, ainsi que la piété. Une riche bibliothèque, formée par cet homme unique, offre à lui et à ses amis un utile délassement. Elle renferme des morceaux précieux en manuscrits, en belles éditions, en livres rares. J'y vis entre autres les Heures du duc Jean, écrites en 1407, enrichies de vignettes dorées, d'un coloris et d'une fraîcheur admirables. Au bas de chaque mois du calendrier sont quatre vers dignes du tems : voici ceux du mois d'aoust :

Pierre cloison y ettoit : (Saint-Pierre-ès-Liens)
Après Laurens qui bruloit :
Marie alors se prit à braire : (l'Assomption)
Barthelemi fait Jehan taire.

Je m'avisai d'y chercher la fête de saint Lazare, qui n'y est pas, non plus que dans un missel imprimé en 1556 [1] par ordre de l'évêque Marcilli de Cypierre ; il n'en est fait aucune mention dans un bréviaire in-folio, carta magna, en deux volumes imprimé en 1488, ni dans un petit livre d'office manuscrit du cardinal d'Amboise. J'ai observé la même omission à Beaune dans le martyrologe d'Usuard, manuscrit du quatorzième siècle à la bibliothèque du Chapitre, et dans un missel manuscrit in-folio du même tems, possédé par M. Faure, curé de Couches ; la messe même de la Conception de la Vierge ne s'y trouve point.

Je fis remarquer à M. de Vichy que, dans tous ses manuscrits et même dans le missel imprimé en 1556, on voit aux litanies des saints, après saint Jérôme, saint Germain d'Auxerre et une messe en son honneur, tandis que le bréviaire a retranché le grand évêque, l'ornement de l'Église gallicane, la gloire de la Bourgogne, pour y substituer un nouveau saint espagnol [2]. L'étonnement cessera quand on sçaura que ce bréviaire a été rédigé sous un évêque tout ultramontain [3], par un moine de Perrecy et deux jésuites. Heureusement que M. de Marbeuf [4] va nous en donner un autre où tout sera remis à sa place. On assure qu'il en a confié la rédaction à un sçavant de Paris (M. l'abbé Rondet) qui renverra saint Ignace à Loyola, suprimera la Révelace de saint Lazare avec ses prétendus miracles en 1128 [5], la fête moderne du Sacré-Cœur, les réclames ridicules, les saints apocryphes, et ajoutera des canons à primes, etc., etc.

1. Pierre de Marcilly ne fut évêque d'Autun qu'en 1558. Aucun missel ne fut imprimé pendant son épiscopat. Il y avait eu en 1556 une édition donnée par les soins de Philibert d'Ugny, son prédécesseur. Ce missel contient la messe de saint Lazare, au ler septembre (fol. ccvii), contrairement à l'affirmation de Courtépée.
2. S. Ignace de Loyola.
3. Antoine-François de Blitersvick de Moncley, évêque d'Autun, de 1721 à 1732, transféré en 1732 à Besançon où il mourut en 1734. Il avait fait publier en 1726 une édition du bréviaire diocésain qui fut vivement critiquée par l'école janséniste.
4. Yves Alexandre de Marbeuf, évêque d'Autun de 1767 à 1789.
5. Ou plutôt en 1147.


Les Vichi sont fort anciens ; leur terre de Champrond en Mâconois a été érigée en comté en 1644, en faveur de Gaspard de Vichi, gouverneur du Pont-du-Saint-Esprit. On voit Théobald de Vichi témoin de la fondation de l'abaye de Saint-Rigaud, faite en 1065 par Artaud, fils de Boson, comte de Périgord et de la Manche. Les seigneurs de Vichi ont donné des revenus considérables à l'abaye de Cusset où ils avoient leur sépulture.

Damas de Vichi, sire de Cusset, suivit saint Louis en son voyage de la Terre sainte, et fit son testament en 1279. Jean de Vichi échangea la terre de Vichi contre celle de Jansac avec le duc de Bourbon en 1344. Parmi les chevaliers de l'Écu d'or ou de N.-D. du Chardon institués en 1370 par Louis II duc de Bourbon, seigneur de Beaujeu et de Dombes, pour la principale noblesse de son pays, dont la devise étoit l'Espérance, on y voit Henri de Montagu, Guichard, dauphin d'Auvergne, Hugues de Chastellux, l'aîné de la Palice, Guillaume de Vichi...

Saint-Julien de Baleure, page 358, dit que presque tous les Vichi-Champrond « ont porté le nom de Carados, qu'Antoine de Vichi, gentilhomme sage et vertueux, étoit fils de Carados de Vichi et neveu de Théode de Vichi, doyen de Saint-Jean de Lyon, il y a deux cents ans. Leurs armes sont de vair purement. »

J'eu l'agréable surprise de rencontrer, chez M. le marquis, M. Batteau fils, avocat de Dijon, un de nos anciens disciples. Je fus charmé de le voir placé dans une si bonne maison, et, quoique par ses talens il soit recommandable, j'osai le recommander comme le fils unique d'un bon père qui m'a donné des marques non équivoques d'une amitié sincère. Heureux le fils s'il se conduit bien ! [1]

1. J'aprends hélas ! qu'il est mort (17 mars 1777.) (Note du manuscrit.)

En bon patriote qui célèbre les belles actions d'humanité, pour les rendre des semences de vertus, je témoignai à M. de Vichi combien j'étois fâché qu'il se fixât dans un petit coin du Brionnois, qu'il fécondoit par sa présence et ses libéralités. J'aurois désiré que, semblable à nos premier-ducs qui passoient deux mois dans un château, deux dans un autre, il voulût bien venir en Bourgogne, séjourner quelque tems dans son magnifique château de la Borde, près Beaune, ensuite à Sombernon, château favori des Brulard, à Mâlain, à Savigni, ou à Chamesson, afin que tous ses vassaux jouissent alternativement du bonheur de voir un si digne seigneur, et se ressentir de sa munificence. Il me pardonna cette saillie patriotique et me parut fort attaché à son Monceau.

Si la pluye du samedi ne m'y avoit retenu, je comptais voir un château voisin, où logea saint Louis, à M. Larcher jeune, seigneur d'Arci, descendant de ce vertueux magistrat Larcher, immolé, avec le président Brisson, à la fureur des Seize.

Brisson, Larcher, Tardif, honnorables victimes,
Vous n'êtes point flétris par ce honteux trépas ;
Mânes trop généreux vous n'en rougissez pas,
Vos noms toujours fameux vivront dans la mémoire ;
Et qui meurt pour son Roi, meurt toujours avec gloire.
(Henriade, ch. IV.)

Mais le mauvais tems me cloua dans la bibliothèque jusqu'à la nuit. Comptant le lendemain obtenir mon congé, je dis la messe le dimanche au château, à sept heures, où le seigneur assista. Il me fit tant d'instances qu'il fallut promettre de dîner avec lui. Mais il me quitta bientôt pour monter à la paroisse et entendre la grand'messe, me priant de l'excuser, se croiant obligé de donner cet exemple.

Je me rapellai alors la même conduite de M. le comte de Jaucourt, qui ne profite pas de son aumônier et descend toujours à la paroisse d'Arconcey pour la messe et les vêpres. Heureux les peuples qui ont de pareils seigneurs ! Mais hélas ! qu'ils sont peu communs ! parce que la piété est trop rare et l'intérêt trop dominant.

Enfin j'obtins mon congé à condition de revenir à Pâques, et je partis à deux heures, embaumé de la bonne odeur des vertus, chantant dans les bois le cantique : Bénissez le Seigneur suprême, petits oiseaux... et pensant à l'hôte généreux que je venois de quitter, j'ajoutai ce couplet :

Bienheureux qui dans cet azyle,
Coule les jours de son loisir !
L'hôte fait oublier la ville,
Et d'obliger fait son plaisir.

Il voulut bien me donner un cheval qui, en trois heures, me rendit à Digoin. Ce bourg sur la Loire, avec un port très fréquenté, a 1,500 communians. Quatre routes y aboutissent ; et j'ose prédire que dans vingt ans ce sera une ville aussi grosse que Beaune. M. Maineaud de Bisfranc [1], d'une antique probité, frère d'un excellent oratorien mort économe à Saint-Honoré, père d'un jeune conseiller au parlement qui promet beaucoup et fort estimé à Dijon [2], m'accueillit avec bonté.

1. Hugues Mayneaud, seigneur de Bisfranc, Taveau et Pancemont.
2. Jean-Baptiste Mayneaud de Bisfranc, né à Digoin le 5 septembre 1755, reçu conseiller au parlement de Bourgogne le 16 décembre 1776, président le 29 juillet 1782, nommé comte de Pancemont par Napoléon, premier président de la cour de Nîmes, député, conseiller d'État, décédé le 23 février 1836.


Ayant trouvé chez lui M. le curé de la Motte-Saint-Jean, je le suivis en son village perché sur une haute montagne à demi-lieue de Digoin. Je vis son église au flambeau, le tombeau du comte de Coligni et son cœur, son magnifique château à M. le duc de Cossé. Je revins, en traversant l'Arroux, sur les huit heures du soir à Digoin. Après avoir visité l'église, le curé, la nouvelle manufacture de fayance, M. Laligant, médecin habile (de Mimeure) qui a la plus belle maison du lieu, jadis apellée le château de Morillon, je partis à neuf heures du matin par la grande route d'Autun.

Je m'arrêtai à Saint-Nizier [1] où le curé de Morillon me paya deux volumes pour lui, un pour M. de Villeneuve, curé de Saint-Agnan-sur-Loire, son voisin. Je pris un petit déjeuner, pressé par le bon prêtre qui faisoit les honneurs de son confrère absent, et j'arrivai à Gueugnon, à une heure. Je renvoyai là mon conducteur et le cheval. Ce gros village bien bâti est remarquable par ses forges, son canal, la pêche du saumon depuis mars en juin : je vis à l'église la tombe de Jean Hector du Fay de la Tour-Maubourg, maréchal de France en 1749, mort riche en 1764, âgé de quatre-vingt-trois ans, plein de projets pour fonder un hôpital, sans avoir rien exécuté pour les pauvres ; l'enfer, dit saint Bernard, est rempli de bons projets. Je gémis de ce qu'un si grand seigneur, sans enfans, n'avoit rien fait d'utile à l'humanité. On a crié beaucoup contre lui d'avoir creusé son canal de 200 toises, imposé un droit sur les batteaux, et élevé ses digues qui empêchent le saumon de remonter dans l'Arroux au-dessus de Gueugnon.

1. Il s'agit sans doute ici de Rigny-sur-Arroux dont l'église est sous le vocable de saint Didier.

Je m'enfonçai seul à pied dans les bois pour arriver à Perreci, bourg du Charolois, fameux par un riche prieuré de bénédictins, fondé par le comte Eccard en 876, uni à Saint-Benoît-sur-Loire, désuni en 1721, agrégé à la congrégation de Saint-Vanne en avril 1776, mais trop tard, car il est fort menacé de sa suppression par M. l'évêque d'Autun qui prétend l'unir à son petit séminaire. Les moines, les habitans, les paroisses voisines ont formé opposition à l'arrêt du conseil, à cause d'une aumône de 10 à 1,200 livres que font les moines. Mais le pot de terre a beau lutter contre le pot de fer, il se brisera tôt ou tard.

Il n'y a plus que quatre religieux, dont deux prêtres. Je vis là le frère Hilarion Vilette qui a culbuté le fameux dom Brigaud, et qui est la tête de la communauté, où l'office se fait régulièrement. Il me reçut très honnêtement, me blâma d'avoir couché à l'auberge, m'ouvrit les titres et le cartulaire, et, pour me retenir le mardi, m'offrit un cheval pour la route du lendemain. Ayant travaillé trois heures après diné, je fus me délasser en me promenant sur la chaussée de l'étang long de 4,000 pas, qui fait aller forge et fourneau établis depuis 1634.

Le prieuré étoit autrefois une espèce de forteresse bien fermée : la réforme y fut mise par M. Louis Berryer, de Paris, ad instar de celle de Sept-Fonds, en 1698. Il y a eu jusqu'à 30 religieux qui faisoient l'édification du pays, mais l'homme ennemi y sema la zizanie : l'esprit jésuitique du cardinal de Fleuri et de Gaspard de la Valette [1] fit lâcher des lettres de cachet, défendre la réception des novices, et a rompu ce pont de miséricorde, selon l'expression de saint Augustin. L'abbé réformateur, avant de faire profession, donna quatre bons domaines à sa maison, et les substitua à l'hôpital de Dijon, en cas d'abolition de la réforme et du monastère.

Dom Brigaut, qui ne s'appliquait qu'à amasser de l'argent et à tourmenter ses moines, a laissé les bâtiments en ruines, a vendu deux belles cloches à Saint-Sulpice de Paris, et renvoyoit les novices.

Le 23 octobre je quittai Perrecy pour me rendre à Sanvigne où étoit un château fort renomé en Charolois. Le frère Benoît, célérier et archiviste intelligent, ne pouvant me quitter, disoit-il, me suivit à pied deux heures après et vint diner chez le curé (M. Mathon du Bois-Sainte-Marie) qui nous régala. Le curé de Dompierre [2], un de mes élèves à Autun, que je n'avois pas vu depuis vingt-quatre ans, étoit de la compagnie ; il ne cessoit de me témoigner sa joye, et en même tems sa reconnoissance des bontés qu'il disoit que j'avois eu pour lui dans son enfance. Le curé s'est bâti une belle maison et laisse son église dans le dénument. Je grimpai sur les ruines du vieux donjon d'où je jouis d'une vue très étendue des quatre côtés.

1. Gaspard Thomas de La Valette, évêque d'Autun, de 1732 à 1748.
2. Jean-Baptiste-François Berger, curé de Dompierre-sous-Sanvignes, depuis 1771.


Ayant pris une notice de la paroisse qui renferme quinze étangs, je tournai mes pas du côté de Montcenis, en traversant toujours des bois, et n'y arrivai qu'à la nuit. Je mis mon cheval à l'auberge, payai son gite avec celui du domestique du prieuré, et tirai chez M. Garchery, procureur du roi, bon père, citoyen zélé, magistrat instruit, avec qui j'étois en relation. Ses mémoires, ses médailles trouvées dans le pays m'amusèrent et m'instruisirent.

Je visitai le lendemain l'église fort jolie, les Ursulines, l'hôpital, et le vieux château en ruines. M. de la Chaize, subdélégué, seigneur engagiste de la ville (et maire en décembre 1776) me retint poliment à dîner [1]. J'eu le plaisir de trouver chez lui deux respectables capucins, nos anciens associés et zélés collaborateurs qui nous ont abandonnés. Mon hôte eut la complaisance de me conduire aux mines de charbon de terre qu'il fait exploiter, et qu'il avoit remises à une compagnie de Paris trop infidelle.

1. François de la Chaise, fils de François de la Chaise et de Anne Père, né a Montcenis le 21 octobre 1727, marié à Marguerite Prost en 1755, subdélégué de l'intendance de Bourgogne à Montcenis en 1767, devint la même année seigneur engagiste de la baronnie de Montcenis qu'il acquit de la veuve de Jules-Mathieu de Rochemont ; il fut le premier concessionnaire des mines de houille du bailli de Montcenis, et décéda à Mirande près de Dijon le 17 ventôse an II, laissant une nombreuse postérité.

Je fus charmé de voir ces immenses travaux, dix galeries sous terre bien apuyées par de gros pieux et des traverses ; j'aperçus de laborieux Vulcains enfouis là dedans comme des taupes, noirs comme des cyclopes qui n'ont de la figure humaine que les yeux et les dents, travaillant à la faible lueur d'une chandelle, les uns à couper les blocs de charbon, d'autres à les traîner sur des brouettes du fond de l'antre à son entrée. Il y en a des tas immenses ou en poussière, ou en gros morceaux. Je perçai plus loin sous un aqueduc de 200 toises pour dériver les eaux de la mine ; il n'est pas encore fini. Depuis douze ans que M. de la Chaize y fait travailler, il n'est arrivé aucun accident à ses mineurs.

C'est une source de richesses pour ce pays très pauvre, sans comerce et sans industrie. On a fait en mai dernier, à la forge d'Aizy-sous-Rougemont, en présence de M. de Buffon et de six maîtres de forges, l'essai de ce charbon qu'on a brûlé à moitié, et dont on s'est servi ensuite pour fondre la mine de fer : on en a tiré deux gueuses dont le fer s'est trouvé très bon. Si cela peut réussir dans toutes nos forges voisines, on épargnera bien du bois, et on rendra un grand service à la province où l'espèce devient rare et augmente tous les jours de prix.

Montcenis avoit une forteresse du tems de nos ducs, qui résista aux troupes de Louis XI, et fut démolie par ordre de Henri IV. Cette petite ville, royaliste pendant la Ligue, a un bailliage depuis plus de quatre cents ans, composé de quarante-une paroisses ; elle n'a guères que huit à neuf cents communians. Les familles anciennes qui sortent de Montcenis sont : les Durand, Venot, dont un maire à Dijon en 1619, Saint-Antost, Bernard de Montessus, Boyveau, Cochet, dont le président Cochet de Saint-Valier [1], né à Beaune, mais originaire de Montcenis sous le nom de Couchet ; Villedieu de Torcy, dont deux conseillers de l'ancienne roche, etc.

1. Melchior Cochet de Saint-Vallier, comte de Brioude, président au parlement de Paris en 1715.

Je partis de Montcenis le vendredi 25 octobre, à pied, par un brouillard épais, et fis trois mortelles lieues pour me rendre à Couches. M. le curé, aimable languedocien (le P. Faure) et bien instruit, m'accueillit en véritable Abraham ; Il a de très bons livres ; c'est domage que la santé ne réponde pas à son zèle [1], et que sa paroisse de trois mille cinq cents communians [2], un peu indocile, ne sente pas assés le prix d'un bon pasteur. M. Tubet, son prédécesseur [3], l'a chargé d'une pension de 600 livres qu'il a assés mal gagnée.

1. Il a succombé sous le poids des travaux du ministère eu mai 1777 et a eu pour successeur le curé de l'Étang, ex-jésuite. (Note du manuscrit.) Pierre Faure, curé de Couches, eut en effet pour successeur, en 1777, François George, curé d'Etang.
2. En comprenant le Creusot qui dépendait de la paroisse de Montcenis.
3. Toussaint-Antoine Thubet, curé de Couches de 1749 à 1767.


Je voulu voir la place du temple des Hugenots démoli par M. de Roquette en 1685 ; la rampe de marbre du sanctuaire de l'église en a été tirée. L'hôpital occupe la maison du ministre, bâtie en 1565. La dernière hugenote est morte dans le sein de l'Église en 1773. Je vis au presbytère les actes de mariage, sépulture et baptême des protestans : parmi les anciennes familles hugenotes sont les Rochemont, Lesage, Rey, Jouffroi, de Truchis, Armet, etc. ; Jean Terasson, ministre de l'Église réformée d'Arnai-le-Duc, y venoit faire ses fonctions en 1667-1670.

J'entrai dans le château où Claude de Montaigu, descendant de nos premiers ducs, et Louise de la Tour, sa femme, fondèrent en 1464 un chapitre dont il ne subsiste plus que le prévôt et deux chanoines. La chapelle est très jolie ; j'admirai le retable en bas-relief doré, où il y a plus de 150 figures, représentant la naissance du Sauveur, l'adoration des bergers et des mages, etc., etc. ; ce morceau précieux est bien conservé et mérite toute l'attention des seigneurs. Les armes de Bourgogne sont aux clefs de la voûte et à l'entrée du château dont il ne subsiste plus que trois tours. Les chanoines font l'office en l'église de Saint-Nicolas, hors du bourg, où étoit l'ancienne léproserie.

Je revins au prieuré de Saint-Georges fondé en abbaye au huitième siècle. Vinitaire souscrivit, indignus abbas Coltiensis, à un privilège de l'abbaye de Bèze en 830. Elle fut soumise à l'Église d'Autun par un diplôme de Charles le Chauve en 843 ; l'évêque Rotmond, au dixième siècle, la convertit en un château qu'il donna à ses enfans, au raport de Hugues, croniqueur de Flavigni ; fut unie comme prieuré à cette abbaye en 1027, et réunie en 1624 au collège d'Autun qui en jouit encore et en tire plus de 20,000 livres de rente. La chapelle et les bâtiments sont en pauvre état, mais les 25 cuves sont bien entretenues, ainsi que les caves. Le fînage de Couches est une fontaine de vin très abondante qui fournit plus de 15,000 tonneaux par an. Les vignerons n'y sont pas riches ; les forains tirent de ce canton au moins 200,000 livres chaque année.

Je quittai, malgré moi, mon hôte généreux qui me prêta son cheval jusqu'à Chagni, où j'arrivai le samedi à onze heures. J'avois intention d'aller coucher à Demigni et d'embrasser là M. Caillet, excellent professeur de notre collège, et M. le vicaire Brédault [1], qui vient d'être nomé curé de Lusigni ; il sçait allier à l'esprit de son état une connoissance étendue de l'antiquité, et je lui ai l'obligation de bonnes notes et corrections sur le Beaunois. Je comptois aussi rendre visite à M. Grozelier, le mousquetaire, en son domaine de Merceueil, et je lui dois, ainsi qu'à M. de Baissey son ami, des remarques très intéressantes sur Beaune.

1. Voir plus haut, p. 33.

Mais je me sentis si fatigué, si pressé par le tems de la rentrée des classes, que, profitant de la Turgotine qui passoit à midi, je me rendis à Beaune, et brûlant mes amis qui m'auroient sûrement arrêté, je m'embarquai pour Nuys où j'étais attendu par un citoyen respectable qui m'avoit fait promettre à Dijon de finir par lui mes courses. C'est M. de Nuys, entreposeur du tabac, dont nous avons les deux fils au collège, qui a un beau domaine, et un excellent cœur. J'ai été chez lui trois jours comme un coq en pâte, bien couché, et jouissant d'une entière liberté. Je circulai dans la ville, dépouillai le cartulaire du chapitre chez M. le doyen Morillot, visitai M. Duplessis, ex-oratorien, seigneur d'Agencourt, passai au château de la Berchère, séjour des illustres premiers présidents Le Goux, et qui apartient aujourd'hui à M. Joly de Bévy, président au Parlement, magistrat digne de l'ancienne Rome. [1]

C'est dans le délicieux séjour de Nuys que j'ai tracé sans aprêt ce fidel récit de mes voyages. Je l'ai fini à Dijon où je me suis transporté le 30 octobre, en bénissant mille fois la Providence, qui dispose de tout avec douceur, de m'avoir préservé d'accident pendant une course de deux mois, où j'ai fait 140 lieues, et d'avoir disposé favorablement pour mes projets tant de bons curés, de sages seigneurs, d'honnêtes gens de lettres qui m'ont ouvert leur table, leur cœur et leur portefeuille. Je n'ai plus qu'un souhait à former : c'est de travailler seul et d'être délivré d'un associé insociable [2], qui ne fait rien, ne veut rien faire, me contrarie en tout et devient pour moi un buisson ardent, hérissé d'épines poignantes : Ab homine iniquo et doloso crue me, dis-je tous les jours au Seigneur et j'espère qu'il exaucera ma prière, mais ce ne sera pas sans épuiser ma bourse. [3]

1. Louis Philibert Joly de Bévy, né à Dijon, le 23 mars 1736, reçu conseiller au parlement de Bourgogne, le 18 janvier 1755, président le 13 février 1777, décédé à Dijon, le 21 février 1822.
2. Edme Béguillet, auteur d'une Histoire abrégée des guerres des deux Bourgognes [2 vol. in-12, 1772), d'un Précis de l'histoire de Bourgogne, et de plusieurs autres ouvrages, collabora aux deux premiers volumes de la Description du duché de Bourgogne, et mourut à Paris en 1786.
3. Ce n'est que le 21 avril 1777 que la colombe est sortie des griffes du vautour, mais toute éplumée. (Note du manuscrit.)


Pardonnez, mon cher ami, la longueur de ma narration : je n'ai pas eu le tems de la faire plus courte et vous scavez que les voyageurs aiment à raconter leurs aventures. Vous conviendrez du moins qu'il faut être bien animé de l'amour de la patrie, et d'un zèle actif à répondre à ses engagemens envers le public, pour avoir entrepris une course aussi longue, dans des pays si éloignés, par des chemins et des bois souvent dangereux, n'ayant quelquefois que mon bon ange pour compagnon.

Mais la récolte que j'ai faite en bien des endroits, la réception gracieuse que j'ai presque partout éprouvée, la considération qu'ont attirée au pauvre pèlerin son goût pour les lettres, son ouvrage répandu, le motif de ses courses, tous ces avantages m'ont fait oublier mes fatigues, m'ont encouragé à continuer mes recherches, et me pénètrent de la plus vive reconnoissance envers tous ceux qui ont bien voulu m'accueillir et m'instruire.

Valeas et ames. C.

Dijon 3 novembre 1776, recopié en février 1777.

II. RÉCIT DE MES COURSES EN CHALONOIS, EN CHAROLOIS ET BRIONNOIS PENDANT LES VACANCES DE PÂQUES, DEPUIS LE 22 MARS AU 10 AVRIL 1777.

Désirant vérifier sur les lieux 5 ou 6 articles de villes que j'avois faits deux fois, et parcourir quelques endroits du Charolois que je n'avois pu voir les vacances dernières, je me rendis à Chalon, la veille des Rameaux, par la diligence. J'y fis connoissance avec M. le chanoine Marlot (Dijonnois, fils du maire [1]), le seul qui s'occupe de science, de physique surtout, et qui ait un cabinet de machines, de livres et d'histoire naturelle.

Pour prolonger la conversation, il m'invita à souper avec mon hôte, M. Petit, curé de Sainte-Marie. J'eusse désiré connoître la maison où Job Bouvot [2], fameux jurisconsulte, demeuroit, et qui, comme protestant, fut enterré dans sa cave. Chose étonnante ! j'en parlai à dix personnes qui ne connoissoient pas même Bouvot, et on ne put m'indiquer sa maison. Je fus dédomagé au collège par l'entretien de M. l'abbé Paris, professeur de seconde, bon littérateur, fort doux et fort poli. Il m'offrit après la messe à déjeuner, le dimanche, me montra ses livres, me parla en homme de goût de ses exercices littéraires, et me demanda une note de ce qui pouvoit m'intéresser à Chalon et aux environs. Il m'aprit que M. Bizouard, professeur de rhétorique, mon ancien ami, alors absent, avoit un mémoire manuscrit sur le collège, composé par feu M. le conseiller Barrault, lors de l'expulsion des Jésuites, et envoyé au Parlement en 1763 ; M. Bizouard me l'a remis à mon retour. Il y a des anecdotes curieuses sur les cy-devant [3], qui employèrent pendant trente ans les ruses, les ordres et les coups d'autorité pour s'introduire en cette ville de commerce contre le gré des habitans. Ils n'en vinrent à bout que par le crédit de Henri-Jule prince de Condé qui se rendit exprès à Chalon en 1632, afin de forcer la ville à les recevoir ; ce qu'elle ne fit pourtant qu'en 1634. Ils entrèrent avec 600 livres de revenu, et en sont sortis en 1763 en ayant 7,400 livres, outre les bâtimens neufs.

1. Claude Marlot, vicomte maïeur de Dijon de 1750 à 1763, date de sa mort, V. Mercure Dijonnois, publié par G. Dumay, p. 39, 169, 170.
2. Né en 1558, mort en 1638.
3. Les Jésuites.


M. Barrault remarque que depuis qu'ils ont été en possession du collège, il n'en est sorti aucun homme de lettres ; au lieu que les anciens maîtres, dont on étoit content, avoient formé les sçavans jurisconsultes Hugues Décousu, Job Bouvot, Hugues Doneau dont parle Bayle, M. Durand et autres auteurs célébrés par le P. Jacob [1]. Il ajoute « que depuis les Jésuites, les lettres ont été totalement négligées à Chalon dont le collège étoit des plus foibles du royaume. »

J'apris aux Chalonois la nouvelle de la dénonciation faite en parlement, contre les ex [2] par le président Angrand ; ils n'en sçavoient rien encore ; le prédicateur du carême, ex-jésuite, leur avoit dit la veille qu'ils seroient bientôt rétablis.

1. Louis Jacob, religieux carme, auteur du De claris Cabilonensibus scriptoribus Paris, 1652, in-4°.
2. Les Jésuites.


Le beau tems m'engagea à quitter Chalon dès le lundi matin 24 mars ; je fus dîner à Givry chez M. le curé. Je vis en gémissant son église à moitié faite et sans ouvriers. Ce bourg bien bâti a une place d'où l'on voit les quatre portes ; il jouit d'un avantage précieux dont sont privées les villes de Dijon, de Beaune, de Chalon : c'est-à-dire d'une belle fontaine qui jette continuellement par quatre tuyaux. La porte de l'horloge est neuve et fort bien faite. En creusant les fondations on trouva sous une arcade les ossemens d'un chevalier avec de vieilles armes, une molette d'éperon, des étriers, et les restes d'une selle enterrés avec lui. L'abbé le Bœuf dit qu'on mettoit aussi dans le tombeau d'un chevalier son faucon ; on trouva les os d'un pareil oiseau dans le sépulcre d'un noble près d'Auxerre.

J'entrai sur le grand chemin dans l'ancienne léproserie apellée au neuvième siècle Deus adjuva me, et maintenant Maison-Dieu. Je l'ai citée au 1er volume page 348, dans le pagus Cabilonensis, sans avoir pu découvrir le lieu et le nom actuel, quoique j'en eu écris à trois Chalonois qui ne purent m'en rien dire ; elle fut unie à l'abbaye de Saint-Pierre, et l'a été depuis à l'hôtel-Dieu, à condition d'y recevoir deux malades de Givry.

J'arrivai à Saint-Dézert (Saint-Isidore) ; n'ayant pas trouvé le curé, je le vis au retour et j'en parlerai. Je découvris de là Jambles, le château de M. Cortois de Quincey [1] et Moroges qui a donné le nom à d'anciens seigneurs, conseillers de nos ducs, bienfaiteurs des Jacobins de Beaune où ils sont inhumés. Ils avoient un hôtel en cette ville dont j'ai parlé au 2e volume, page 609.

Je trouvai sur la grande route le curé de Creuzechault [2], qui poliment me conduisit chez lui ; son presbytère est seul avec l'église sur le chemin. Je fus édifié de son zèle à réparer et embellir le temple du Seigneur. Il me fit voir en son jardin une fontaine couverte dite de Saint-Léger, dont le peuple venoit de loin prendre de l'eau qu'il croit merveilleuse ; le curé, pour empêcher l'abus, l'a renfermée dans son jardin, mais on passe souvent par dessus le mur, malgré ses ordres. À cent pas sur la route est un abreuvoir nourri par une source, creusé par ordre des Élus, et fort utile aux voituriers.

1. Barthélémy Cortois de Quincey, né le 15 mais 1733, pourvu d'un office de conseiller au parlement de Bourgogne le 13 juillet 1754, mort à Dijon le 1er novembre 1799.
2. Cruchaud, autrefois paroisse, aujourd'hui simple hameau de Bissy-sous-Cruchaud, S.-et-L.


Après dîné, le curé eut la complaisance de m'accompagner jusqu'à Sasangi, où je vis le beau château à la moderne de M. le marquis de Damas de Thianges-d'Anlezi, le dernier de sa branche, mais qui n'a point d'enfans, et dont le frère est chevalier de Malte. Il a hérité de cette terre du grand prieur de Champagne, son oncle, qui a fait bâtir le château. Je me promenai dans les jardins à l'angloise, et le concierge, après m'avoir tout montré, voulut nous faire goûter de son bon vin. L'église est seule perchée sur le haut de la montagne ; le village est dans le bas, traversé par la voie publique.

Je me rendis à Cersot, ensuite à Savianges sur Guye, petite rivière qui sort de Sainte-Hélène, sépare le Chalonois du Charolois, et va se jetter dans la Grône. C'est le premier village du Charolois. Le curé (M. la Fouge, cousin de l'oratorien de Dijon) me fit mille amitiés, et m'invita, au retour, à prendre un lit chez lui. Je poussai à Genouilly, où je trouvai le curé de Joncy, et fis d'une pierre deux coups. Malgré la chaleur, je me rendis à Colonges, d'où je grimpai en suant, à travers les bois et les rochers, par un sentier escarpé, jusqu'au Mont-Saint-Vincent, où j'en besoin de trouver un bon gîte chez M. Callard, le coq du lieu. Il est parent de Me de Marcilli, secrétaire du roi, seigneur d'Azu, et d'une antique probité. Je lui avois écris de Dijon, pour le prier de me préparer des notes sur sa patrie.

Je travaillai le lendemain chez M. le maire, son gendre, et chez M. Febvre, notaire. Mon hôte rassembla à dîner les principaux bourgeois qui furent bien aise d'aprendre qu'en 1161 Louis VII, sur les instances de l'abbé de Cluni, vexé, pillé par Guillaume comte de Chalon, vint assiéger cette ville qu'il prit, ensuite le Mont-Saint-Vincent où le comte s'étoit retiré comme dans une forteresse inexpugnable, castrum inexpugnabile. Mais elle fut obligée de se rendre par famine. Le vainqueur, indigné de ce qu'elle avoit résisté trois semaines à une armée royale, mit le feu à la place qui n'a jamais pu se relever. Elle étoit considérable puisque, selon un ancien terrier, il y avoit 18 bouchers. C'étoit la première baronie du Charolois, qui a longtems apartenu aux Vaudrey ; c'est maintenant (depuis 1765) une châtellenie royale, et l'endroit le plus élevé de la province [1].

1. Aussi est-il plus sujet aux funestes effets du tonnerre que tous les autres lieux de ma connoissance, il seroit à désirer qu'on parât à ses ravages par des tiges de fer, comme on l'a pratiqué avec succès : si M. Courtépée en donne l'idée à l'article du Mont-St-Vincent, peut-être pensera-t-on à l'exécuter. (Note ajoutée au manuscrit.)

Quoique cette montagne détachée ne soit dominée d'aucune autre, il y a cinquante puits, et de ses flancs sortent de tous côtés des sourcilles : c'est que les brouillards, les neiges couvrent souvent son sommet, que la terre est spongieuse, et qu'à une certaine profondeur est une marne compacte qui retient l'eau.

Il y avoit autrefois un prieuré de l'ordre de Cluni ; l'abbé est encore décimateur, et il a été obligé de rétablir à neuf le chœur qui a coûté 3,000 fr., et a fait libéralement un bel autel à la romaine. On voit peu d'abbés aussi généreux et aussi bienfaisans que M. de la Rochefoucaut qui vient d'être nommé cardinal ; j'en citerai un trait à Marcigni, qui lui fait honneur.

Ce bourg étoit si peuplé qu'on y comptoit sept ou huit mépartistes pour aider le curé, aujourd'hui seul avec un vicaire ; à peine y a-t-il 700 communians. Les champs, les enclos ont pris la place des maisons ruinées. J'y vis le fief Thésut qui a donné le nom à une famille distinguée, partagée en plusieurs branches : d'Aumont, de Ragi, de Verrey, de Gourdon, de Moroges, etc., et qui a donné plusieurs conseillers au parlement et un conseiller d'état sous la régence. Le terrier de la châtellenie de Sauvement en Charolois, de 1443 est signé de Thesineo.

Je descendis l'après-dîné à Gourdon, où le nouveau curé ex-jésuite, du Puy, me reçut gracieusement ; je lui demandai l'emplacement du prieuré qui subsistait dès 567, uni depuis à la cathédrale du Puy en Velai, et où vécut saint Désiré qui y fut enterré. Je comptois voir ses reliques ; mais à peine connoissoit-on seulement le nom de ce pieux reclus. Je présume qu'il fut inhumé au cimetière en l'endroit où est une belle croix du quinzième siècle, ornée de trois figures, entre autres de celle d'un moine, prieur du lieu, qui l'aura fait élever. Le curé me promit, à l'occasion du premier mort, de faire fouiller dessous cette croix ; mais depuis, j'ai lu dans le tome IV du Gallia Christiana, page 866, que l'évêque saint Agricole, ayant bâti un hôpital proche Saint-Jean-des-Vignes, y fit transférer les reliques de saint Désiré, à la fin du sixième siècle.

M. le curé de Saint-Romain, que je trouvai à Gourdon, me donna la notice de sa paroisse, et je remontai au gîte chez M. Callard, qui eut la complaisance de me prêter son cheval pour me rendre à la Guiche.

Chemin faisant, je remarquai au bout du bois d'Azu une grosse pierre où trois curés voisins, de différents diocèses, sont venus quelquefois collationer, sçavoir : de Saint-Romain-sous-Gourdon, diocèse de Chalon, de Marizi, de celui d'Autun, et du Rousset de celui de Mâcon. Je vis le vaste étang, les bois, le vieux château du Rousset ; je m'arrêtai pour examiner les ruines de celui de la Guiche qui a donné ce nom à une ancienne et illustre maison, dont j'ai parlé cy-devant à l'article de Sivignon, page 58. Je descendis chez les Minimes fondés en 1610 par Henriette de la Guiche, épouse de Louis d'Angoulême, dernier des Valois, auquel elle fit ériger un magnifique mausolée en marbre, fait à Gênes, que je ne me lassois pas d'admirer. Je copiai les inscriptions, et midi sonnoit que j'étois encore à la chapelle, d'où le correcteur me tira pour aller faire la cène avec lui, cinq religieux et le vicaire du Rousset ; je pris de celui-ci une note sur sa nombreuse paroisse qui venoit de perdre son curé infiniment regretté.

Je voulu visiter la bibliothèque, présent des la Guiche et du duc d'Angoulême. Je vis avec une agréable surprise trois manuscrits précieux in-folio sur beau vélin, dont je pris une note. L'un est la première traduction qui ait été faite en françois de la Cité de saint Augustin par Raoul de Prêles pour le bon roi Charles V, au quatorzième siècle. Ce minime ne connoissoit pas ce sçavant, et me dit comment je le devinois - C'est, lui répondis-je, que j'en ai vu une pareille à la bibliothèque du roi ; et je lui lu la préface où Raoul de Presles se nomme, ce qui l'étonna, n'ayant, dit-il, jamais pu rien lire de cet ouvrage. Le deuxième est une traduction de la Légende dorée de Voragine faite au quinzième siècle ; la troisième est le roman de Lancelot du Lac ou des Chevaliers de la Table ronde. Chaque chapitre de ces ouvrages est orné de belles vignettes. Le reste de la bibliothèque - composé de vieux livres en habits déchirés ou pourris.

Bien content d'avoir découvert un pareil trésor, je repris mon bâton et mon petit sac pour me rendre à Champvent en Charolois, paroisse de la Guiche en Mâconnois. Le vieux curé me quitta, après un quart d'heure d'audience, pour porter les sacremens dans un hameau ; quoique riche, il est logé et meublé comme un paysan. Je quittai bientôt ce triste gîte pour arriver à Mornay où le respectable pasteur, qui nous avoit ébergé si honnêtement l'an passé, m'offrit un lit, quoniam advesperascit ; mais je le priai de permettre que j'allasse le demander au curé de Viry [1], où j'arrivai à la nuit. - Je pensois à vous, me dit-il en l'abordant, et je vous lisois dans le troisième volume du suplément de l'Encyclopédie. Vos articles géographiques m'amusent infiniment, d'autant plus que le grand dictionnaire est là dessus très sec et très fautif, et qu'en bon patriote vous n'avez pas oublié la Bourgogne.

1. Hugues Legoux, nomme curé de Viry en 1765.

Je vis encore avec plaisir son cabinet d'histoire naturelle, l'unique qui soit en Charolois. Il me montra une pierre sulphurée, tirée d'une montagne du Lyonnois, qui s'allume à la chandelle. J'en demandai un morceau, dont j'ai fait l'expérience amusante devant plusieurs personnes.

M. le Goux me prêta le lendemain son cheval qui me rendit à sept heures [à Charolles], et à 8 à Changi, désirant y assister au service du vendredi saint. La fatigue, la chaleur des jours précédons, le jeune me firent trouver mal à l'église ; j'allois tomber, lorsque je sortis en chancelant pour prendre l'air et un verre de vin qui me rétablit un peu.

La joye de revoir un bon et vertueux ami me rendit les forces, et je passai la journée tranquillement. Pendant qu'il confessoit, je travaillai quatre heures à dépouiller un manuscrit in-folio sur le Charolois, ses États, ses baillis, ses privilèges, ses fiefs, etc., vendu 24 sols à un perruquier en 1740, pour en faire des papillotes, et que feu M. l'avocat Motin sauva du naufrage pour un écu. C'est un volume précieux pour les droits et les familles du pays, qui a coûté bien du travail au rédacteur. J'en ai extrait plusieurs faits intéressans. Il apartient à M. Motin, curé de Baron [1], duquel M. Martinet l'avoit emprunté pour moi. Je le parcourus encore toute la matinée le samedi saint, et je partis à une heure pour Semur ; je m'arrêtai à Busseul, à Varenne, ancien prieuré des bénédictins de Marcigni.

M. Bouthier de Rochefort y possède un fief et une belle maison neuve, ornée d'une jolie bibliothèque ; il regrettoit fort de ne s'y être pas trouvé pour m'y recevoir. Il venoit de partir quand je passai de Varenne à Sarri, terre et castel à M. de l'Aubespin de la maison de Sainte-Colombe en Forez. Il y possède une excellente prairie de 126 mille toises en surface où l'on embouche 125 bœufs. Le curé, très honnête, me fît mille instances pour me retenir, mais désirant célébrer le saint jour de Pâques à Semur, je profitai du beau tems et de son domestique qui me conduisit à moitié chemin dans les grands bois du Roi. Je les trouvai bien longs, la nuit tombante et n'ayant pour toute compagnie que le geai, le merle et la fauvette dont le chant me désennuya.

Il étoit plus de sept heures quand j'arrivai à Semur où M. de Rochefort m'offrit un lit dont je profitai, craignant l'alcôve en papier volant du bon doyen [2]. Je courus aussitôt l'embrasser et profitai de sa collation avec un capucin d'Arnai quêtant pour son couvent brûlé.

1. Jacques Motin, curé de Baron depuis 1735.
2. V. plus haut, p. 64.


C'est tout ce que je pris chez lui pendant mon séjour, les bourgeois ayant voulu me régaler. M. Terrion, descendant de Pierre Terrion, maire de Dijon en 1641, qui étoit petit-fils de Jean Terrion, châtelain de Rouvre en 1557, nous donna un grand gala avec bonne compagnie ; ensuite MM. Bouthier et Perrin de Pressy. J'eus bien de la satisfaction de rencontrer cette fois M. l'abbé Geoffroy, célèbre professeur de rhétorique au collège de Louis-le-Grand pendant vingt ans. C'est un prêtre septuagénaire encore fort gai, pétillant d'esprit, et qui fait les agrémens de la société ; il coule doucement ses jours dans le sein du repos, des lettres et de l'aisance, jouissant de plus 3,000 livres de rente et d'une grande considération dans le pays. J'ai mangé partout avec lui, et c'est le meilleur plat qu'on pouvoit me donner.

La haute ville, quoique petite, renferme plusieurs maisons bourgeoises qui se réunissent et vivent en bonne union. L'on voit à l'assemblée du soir, chez M. des Forges, jusqu'à 40 personnes comme il faut. Je n'ai pu jouir de cet avantage, me couchant de bonne heure, fatigué de mes courses et du travail de la journée. Je n'ai qu'à me louer des politesses et de l'amitié de ces messieurs, surtout de M. Bouthier, mon hôte, de M. Terrion, de M. Bouthier, procureur du roi, magistrat d'un vrai mérite, et de M. Lhéritier qui réunit aux connoissances et à la politesse une tendre piété. Le premier et le dernier voulurent lire mon Itinéraire. M. Bouthier ne cessoit d'en raporter des traits et souhaitoit le garder. On badina beaucoup sur ce que j'avois dit que « de loin Semur paroissoit une aire d'aigle, ou plutôt un nid de chouette [1]. » - Mais de près, leur dis-je devant M. Geoffroy et des dames, c'est le séjour des Muses, des Grâces et de la bonne compagnie.

1. V. plus haut, p. 65.

M. l'abbé Geoffroy me témoigna être très content de mon deuxième volume, surtout de l'article Collège Godran, qu'il trouva fort curieux, bien écrit, et me félicita de la modération et de l'honnêteté avec laquelle j'avois parlé de ses anciens confrères [1]. Je lui répondis que j'avois été charmé de rendre justice au mérite que j'honore partout, et que si tous avoient été des PP. Oudin [2] et Geoffroy, la Société subsisteroit encore.

Il m'invita à prendre le chocolat à la fleur d'orange le lundi de Pâques. J'avois tant de plaisir à converser avec cet homme de lettres, vraiment estimable, que j'acceptai encore le café au lait avant mon départ, le mardi.

Désirant dire un mot honnête de lui à l'article de Charoles, sa patrie, je le priai de me montrer ses ouvrages ; il fit plus, il me donna trois de ses meilleures harangues : la Ire Sur l'amour de la patrie, la 2e Sur le rang qu'on doit adjuger à l'homme de lettres parmi les citoyens, et la 3e Sur la convalescence du Dauphin. Il me fit voir la traduction de la première, manuscrite, faite par un de ses écoliers, M. de Puligneux, aujourd'hui premier président à Montauban.

Comme je traçois cette esquisse (le mardi 15 avril), je reçois de M. Geoffroy une lettre de Semur, si polie, si bien dictée, que j'ai été enchanté de ce qu'il a daigné me prévenir et penser au pèlerin de Saint-Jacques ; on la trouvera à la fin du cayer [3].

1. L'abbé Geoffroy avait appartenu à l'ordre des Jésuites et se trouvait sécularisé depuis la suppression de la Compagnie.
2. Le père Oudin, né en 1673, mort le 28 avril 1752, jésuite dijonnais, qui avait une réputation méritée et qui jouissait d'une grande considération. V. Mélanges historiques et philologiques, par Michault, t. II, p. 1. Paris, 1770, in-12.
3. Nous omettrons de reproduire ici cette lettre qui, quoique agréablement tournée, ne contient que des compliments et des formules de politesse.


Je ne dois pas omettre ici parmi mes rencontres fortunées, à Semur, l'aimable abbé Dupuy de Saint-Martin, vicaire de la paroisse. Il a hérité de ses ancêtres le goût des lettres ; il me communiqua quelques notes sur sa patrie, ainsi que M. le procureur du roi.

Un siège de neige me retint le lundi dans la chambre ; je ne sortis que pour l'office et voir M. le maire qui a beaucoup de connoissances et auquel je lus mon Coup d'œil sur le Brionnois et mon Essai sur Semur, pour profiter de ses observations. Je fus étonné de trouver là un M. Comeau de Satenot, de la branche de Pont-de-Vaux, qui a épousé une demoiselle Joliaud des Forges. L'attachement que j'ai pour cette ancienne famille, originaire de Pouilly-en-Auxois, me fit faire connoissance avec ce gentilhomme, et lui donner des éclaircissemens sur ses parens de Bourgogne. Jean Comeau de la Serrée fut anobli en 1603.

Enfin, le mardi, après avoir embrassé mes amis, je descendis à Marcigni. De la maison de MM. du Ryer et de la Foretile, qui eurent ma première visite, je courus au prieuré. Je lus mon Marcigni à Mme la Prieure (Anne-Nicole de la Queille de Chateauguai d'Amanzé). Elle fut si satisfaite des anecdotes que j'y avois semées, de la défense que je prenois de ses droits contre les moines, et de ce que je concluois, après le titre de fondation en 1055, les décisions et les arrêts, que c'était non un bénéfice double mais seulement féminin, contre les assertions des auteurs du Gallia Christiana, tome IV, qu'elle me fit mille remercimens et m'offrit la soupe que je refusai. Elle eut la bonté de me dire que si les petits prieurés à sa nomination en valoient la peine, elle m'en donneroit un volontiers. - Ah ! madame, pourvu qu'il me valût un petit bidet pour faire mes courses, le tenant de votre main, je m'estimerois heureux mais, lui dis-je en riant, si j'imprime cet article, je me brouille avec les Clunistes et les Mauristes... s'ils me poursuivent, je me réfugirai à l'ombre de vos ailes dans la maison de saint Hugues... - Venez, me répondit-elle, il y aura toujours ici une chambre et un couvert pour vous.

Cherchant encore à engraisser mon article de Marcigni, je la priai de me permettre un coup d'œil sur son cartulaire. - Montez, me dit-elle, chez mon homme d'affaire ; je vas lui donner ordre de vous faire tout voir. Je fus en cette occasion plus heureux que les bénédictins qui se plaignent au tome IV du Gallia Christiana, page 186, de ce qu'on leur a refusé cette grâce.

En effet, M. Quartier me communiqua les titres ; je passai quatre heures à les parcourir. Je pris une liste des principaux bienfaiteurs, des bénéfices dépendant de la maison (32 cures et 9 prieurés), des prieures et des religieuses les plus distinguées. J'y vis des dames des premières maisons de Bourgogne, du Forez, du Beaujolois : une fille de Guillaume le Conquérant, deux princesses de Bourgogne, une reine de Navarre, une fille de Conon, comte des Ardennes, etc.

Je remarquai dans le cartulaire un Arduin, seigneur de la Roche-Milet, qui plaça Richilde, sa femme, religieuse à Marcigni en 1130, pour 10 s. par an. Une dame Roca donne au couvent 51 poissons en carême pour un obit ; Ildin de Vichy lègue trois ouches à Avrilli pour avoir le bonheur d'être inhumé parmi les moines, en 1120, etc., etc.

Après le dîner chez M. de la Foretile avec notre ami M. du Ryer, à qui j'avois remis le matin son manuscrit prêté en octobre dernier, je retournai au couvent faire mes adieux à Madame, la priant de me montrer le trésor et les reliques de leur saint fondateur. Elle m'ouvrit poliment : j'entrai dans la chapelle et fus peu satisfait des châsses et des reliquaires ; le plus précieux ayant été pillé par les Calvinistes en 1562, et par Casimir en 1576. On me fit voir une partie du voile de la Vierge, dont on me dit qu'on se servoit à Cluni pour apaiser les incendies, un doigt de sainte Marguerite, des cheveux de sainte Barbe, la calotte de saint Benoît qui me parut bien neuve pour être de ce saint patriarche au sixième siècle, un reliquaire de la vraie croix, et l'os du bras de saint Hugues.

Je vis l'image grossière de la Vierge, guimpée comme une religieuse, portant la croix d'or, et qui est regardée comme leur abbesse. Elle est apellée dans un titre de 1150, qui fait mention de 99 religieuses, nostra centesima. Madame m'aprit que tous les jours on servoit sa portion qui étoit donnée aux pauvres. J'aperçus aussi dans un coin la figure enfumée de saint Hugues que les moines faisoient porter en triomphe dans la ville, le jour de sa fête, sur un brancard, par deux mépartistes. Mais comme on se moquoit de ceux-ci en les apellant les mulets de saint Hugues, ils ont renoncé à cet honneur dévolu depuis aux moines qui étoient charmés de dominer sur le clergé.

Il y avoit encore 50 religieuses en 1607 : il n'y en a plus que 13 ; on ne reçoit que des filles nobles de quatre générations. On vient de renverser le vieux bâtiment pour en faire un neuf : l'église construite et dédiée en 1081 n'est pas digne d'un bénéfice aussi riche. On y attend M. l'abbé de Cluni le 18 avril, d'où il doit aller tenir le chapitre. Il a donné un trait éclatant d'équité et de générosité dans le grand procès de la prieure contre les moines qui prétendoient la dominer et regardoient Marcigni comme un bénéfice double. M. de la Rochefoucault, archevêque d'Albi, avoit été nommé, par son oncle le cardinal, prieur de Marcigni. Mais ayant reconnu par les titres l'injuste prétention des moines, il agit au conseil contre eux, et pour ainsi dire contre lui-même, puisque par l'arrêt du grand conseil il perdit son prieuré, et que le bénéfice fut déclaré purement féminin, et qu'il fut condamné à mille écus de dépens. Madame, touchée d'une modération si rare, voulut les lui remettre, mais il a tout payé ; il doit passer à Marcigni pour finir un autre procès intenté par les moines à Madame la prieure. (J'ai eu le plaisir de le voir aujourd'hui descendre de carosse chez Mme Rigoley, le 16, à une heure.)

C'est à l'occasion du premier procès gagné par la prieure qu'un avocat, juge de Marcigni, nommé Nicodême Gambrial de la Chassagne, dit à M. de Rouen dans son compliment : - Monseigneur votre désintéressement a toujours été profitable à cette maison, puisque Votre Grandeur en a extirpé jusqu'au moindre adminicule de la masculinité... C'est le même à qui on présenta une médaille sur laquelle on lisoit : Conventus cleri gallicani, qu'il traduisit ainsi : le couvent de sainte Claire de Gaule. Ces deux traits, dont nous régala M. du Ryer à dîner, me parurent si plaisans, que je les retins pour en égayer mon itinéraire.

De Marcigni je fus coucher à Monceau-l'Étoile où j'eus le plaisir de revoir en bonne santé M. le marquis de Vichy, avec M. de Marnézia, son ami, gentilhomme comtois, neveu de Mgr l'évêque d'Evreux : il est très aimable et très instruit, des académies de Besançon, de Lyon et de Nanci. Comme il avoit lu le suplément à l'Encyclopédie et mon deuxième volume à Monceau, il me fit politesse et des propositions fort honnêtes pour entreprendre un autre ouvrage, qui seroit assés de mon goût, si Dieu me donnoit assés de santé, de forces et d'argent ; car il me faudroit ces trois choses pour exécuter un tel projet, encore ne seroit-ce qu'après avoir rempli ma carrière pour la Bourgogne. Sur ses promesses d'intéresser pour moi M. M. je m'engagai à m'occuper de loin de ce projet et à le réaliser dans trois ans, quand j'aurai fini mon sixième volume sur la Bresse, le Bugey, Gex et les Dombes. [1]

Ma joye fut troublée en ne trouvant plus au château notre élève M. Battault, mort tristement depuis 15 jours, à 25 ans, regretté de tout le voisinage pour son esprit, sa politesse et sa facilité à s'énoncer sur tout sujet.

Le mardi 2 avril, après dîner, je fus de Monceau [2] visiter le château d'Arci occupé jadis par une branche cadette de la maison de Semur, pris et repris pendant la Ligue, rebâti en 1768, un peu plus loin, par le seigneur qui, mort l'année suivante, l'a laissé imparfait. Son fils unique, jeune encore, le finira peut-être ; ce seroit le plus régulier du Brionois. Je vis dans l'ancien le portrait original de Claude Larcher, conseiller de grande chambre, que les Seize firent pendre avec Brisson et Tardif en 1591. On lit au dessus : pro Rege et patria morte probata fides. À côté, sont quatre tableaux des Larcher, ses descendans, entre autres celui de Michel, son fils, conseiller d'Etat, président en la Chambre des comptes en 1616. Messieurs Larcher ont acquis cette terre, sous la Régence, de M. Valadoux qui l'avoit eu de Paul Guillart, petit tyran faisant la fausse monoye sous la Ligue.

1. On voit que Courtépée avait projeté de faire pour le comté de Bourgogne une description analogue à celle du duché.
2. J'ai vu à l'église le médaillon et l'épitaphe de Mme de Vichy. On lit dans celle-ci ces mots touchans : Abel Carolus Mis de Vichy, heri nobilis potensque, nunc vermis, vitam agens fecit. 1777. (Note du manuscrit.)


Je regrettai beaucoup de ne pas trouver au logis M. Vulphey, médecin, ex-oratorien, qui a élevé le jeune seigneur. Il étoit parti depuis peu pour Cluni sa patrie. Je lui ai écris de Monceau pour me plaindre de mon étoile, et le prier de m'envoyer des notes sur Arci et les environs.

Arci étant de la paroisse de Vindecy, je me rendis à ce village, et trouvai un aimable curé [1] (né à Champlitte, diocèse de Dijon) qui avoit mon premier volume et désiroit le deuxième que je lui ai procuré depuis Parai. Il est seigneur dans tout son pourpris, apellé dans son terrier de 1568 la Motte noble. J'y vis que Charle Alliboust [2], évêque d'Autun, Hugues Alliboust, son neveu, grand chantre, avoient été curés de Vindecy, ainsi que Charles Pigenat [3] ; ce bon chanoine d'Autun étant royaliste fut chassé de la ville par le duc de Nemours, tandis que son frère P. Pigenat, jésuite [4], souffloit avec fureur le feu de la Ligue à Paris.

1. Jean-Baptiste Caillot, curé de Vindecy depuis 1766.
2. Charles Ailleboust, évêque d'Autun de 1572 à 1583.
3. Il se nommait Lazare, et non Charles, comme le dit Courtépée.
4. Odon Pigenat, jésuite, qui mourut non pas « enragé », comme ou l'a écrit souvent, mais « enragé ligueur », ce qui est assez.


C'est le seul auquel le généreux Henri IV ne voulut point pardonner, et qui mourut, odieux à tout le monde, dans les Pays-Bas espagnols. [1]

Je me promenai dans le vaste jardin du curé qui, par ses travaux, a fait d'un marais infect, en le desséchant, un endroit aplani, cultivé et rendu aussi agréable qu'utile. En la chapelle seigneuriale et l'église sont les armoiries des anciens seigneurs Leviste, Guillart, Valadoux. Sur le vaste étang de Dio ou Diou tombent des oiseaux de passage et même des cignes dont on tua quatre l'an passé. Beaucoup de vanneaux, de pluviers dorés, le long de la Loire qui confine à cette paroisse de 250 communians, avec six foires.

Je revins coucher à Monceau. Le curé de Saint-Christophe [2], qui étoit venu faire sa cour à M. le marquis, ayant vu dans ma chambre mon Itinéraire, l'avoit comuniqué le soir au seigneur. Celui-ci le lut la nuit et me le raportant le lendemain à huit heures, me dit : - Vous êtes cause que je ne me suis endormi qu'à trois heures, et j'en suis bien aise. Laissez-moi de grâce ce manuscrit, je veux le faire copier tant il m'a plu. Je le priai de me permettre que je le fisse voir à mes amis de Suin, de Changi et de Viry que je devois joindre le lendemain. M. le chevalier de la Guiche, à qui j'en lu quelques articles, de Suin, de Sivignon surtout, me fit à Saillant la même prière suivie du même refus ; cet ouvrage n'étant pas destiné au grand jour, seulement pour mes amis, et en ayant besoin pour nourrir mes villages de quelques traits.

1. Ou peut-être à Bourges. V. Hist. de la Réforme et de la Ligue à Autun, par H. Abord, t. II, p. 323, 324.
2. Grégoire Brossette.


Monceau me vit quitter avec regret un séjour si délicieux, pour passer l'Arconce et me rendre à Versaugue ; c'est l'ancienne mère-église de Monceau où sont inhumés les Saint-Georges, entre autres celui qui fut tué par les ligueurs près de l'Hôpital-le-Mercier, en revenant du château de la Motte-Saint-Jean. De là je descendis à Selore, beau château bâti par MM. Lenet et Beaudinot, maintenant à M. Verchère d'Arcelot, président au parlement [1], originaire de Marcigni. Je traversai le bois de Putières où d'Amanzé, royaliste, au sortir d'Anzi, fut battu par une troupe de ligueurs.

Je vis Conde où étoit jadis un prieuré de Bernardins dépendant de la Bénissons-Dieu. Je repassai l'Arconce, et j'arrivai à l'Hôpital-le-Mercier dont le digne curé étoit à l'extrémité quand je passai les vacances, et dont j'ai célébré la résurrection ; il étoit encore convalescent, me fit mille amitiés, me communiqua ses notes sur Autun et sur le Brionnois [2]. Je lui laissai en revanche ma critique en huit cayers de l'Histoire d'Autun par le froid Gagnare [3], dont il me parut fort curieux.

C'est un des plus respectables pasteurs du diocèse d'Autun, plein de connoissances dans l'antiquité ecclésiastique, et qui a mérité par ses vertus l'estime de tout le canton ; ayant pris médecine ce jour-là, M. de Musy qui est seigneur en partie, élève de la pension d'Effiat, descendant d'un Humbert de Musy seigneur de Pirajoux en Bresse en 1359, voulut me donner à dîner. Je revins ensuite causer avec M. Duchêne que je ne pouvois quitter, mais l'heure me chassoit.

Je m'arrêtai à Saint-Yan, dont le curé m'avoit fait politesse l'an passé, uniquement pour le saluer. J'y trouvai M. le curé de Saint-Germain-de-Rive, que des procès avoient fait quitter Maulevrier [4] : il me donna la notice de sa paroisse, se plaignant de ce qu'ayant été à Pont-à-Mailly, je l'avois brûlé.

1. Antoine-Louis Verchère d'Arcelot, né le 7 avril 1750, reçu conseiller au parlement le 26 novembre 1768, président le 20 février 1777, décédé en 1830.
2. Jean-Marie Duchène, prêtre laborieux et érudit, qui a laissé des mémoires historiques manuscrits, dont il existe plusieurs copies. V. plus haut. p. 53.
3. Philibert Gagnare, auteur d'une Histoire de l'Église d'Autun, Autun, 1774, in-8°.
4. Maulevrier, paroisse de Melay (Loire).


Le soleil couchant me fit promptement enfiler la route de Parai, où j'arrivai à sept heures. M. de Boyer, que j'avois vu la veille à Monceau, m'attendoit à souper ; je lui lu auparavant mon article de Parai, pour le vérifier sous ses yeux clairvoyans.

Comme je connoissois cette ville, j'en partis le vendredi à sept heures, et me rendis par Lugni à Changy, où je trouvai cinq curés qui m'attendoient. Je passai la journée à causer avec eux, à lire les nouvelles que nous avoit aportées l'apôtre de Suin. M. le curé de Viry me remit le sceau des comtes du Charolois, que je ferai graver comme celui des maires de Dijon.

Nous partîmes trois pour la foire de Charoles, où je soutirai le curé de Dio. M. le chevalier de la Guiche m'invita fort à l'aller voir à Saillant ; sensible à sa politesse, je lui dis que je ferois plus, me proposant d'être son aumônier le dimanche de Quasimodo.

En effet, au sortir du dîner chez M. le docteur Guytet, avec M. le Prévôt, je m'en vins dire adieu à mon hôte de Changy, et je partis le lendemain dès les six heures du matin sur son cheval : le froid rigoureux, qui avoit gelé la terre de deux pouces, me força de descendre à l'hôpital de Charoles pour me chauffer ; j'y fis mes adieux au sage abbé Gros, lui serrai la main le priant de m'excuser de ce que dans la vivacité je l'avois apellé Rodriguez. - Bon, me dit-il, verba volant, je ne vous en aime pas moins. Je lui répondis :

Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie.

J'arrivai à Saillant tout gelé, je dis la messe à dix heures dans une jolie chapelle du château bâti par l'infortuné chancelier Guillaume Hugonet, mâconnois, qui périt à Gand victime des intrigues de Louis XI et de la fureur des Gantois, malgré les prières et les larmes de Marie de Bourgogne. J'ai la lettre si touchante qu'il écrivit, la veille de sa mort, à sa femme restée à Saillant. Ses armes sont sur la porte du château, et au beau vitrail de l'église de Viry, où il est peint avec saint Charlemagne son patron, et de l'autre côté sa femme au pied de sainte Catherine qui tient un cierge allumé qu'un petit diable rouge s'efforce d'éteindre avec un soufflet.

Le curé vint me joindre et me fit voir la bibliothèque du seigneur qui vit là en philosophe, retiré du grand monde, et qui sent bien son homme de condition par l'affabilité, les lumières et les sentimens. Nous n'étions pas plus que les Grâces à table, comme le désiroient les anciens, et le dîner fut très agréable, et j'ose le dire trop somptueux pour un pays de bois ; on nous y servit des asperges, dont je n'ai pas encore goûté à Dijon quinze jours après.

M. de la Guiche me pria de lui lire quelques articles de mon itinéraire, qui lui plurent tellement qu'il m'en demanda d'autres, et enfin vouloit avoir mon manuscrit ; mais ayant jetté un coup d'œil sur la pendule qui marquoit deux heures, et lui ayant dit que j'avois 7 lieues à faire pour aller coucher à Savianges, il m'embrassa tendrement et me fit promettre de venir me reposer chez lui les vacances prochaines, au sortir du Mâconois.

Je montai à cheval et bientôt je découvris Saint-Bonnet-de-Joux, et ne m'arrêtai qu'à Joncy pour rafraîchir le cheval et réchauffer le cavalier. C'est un bourg, avec foires et marchés, moitié en Charolois, moitié en Mâconois. Je vis le château, ancien manoir des palatins de Dio, des Rochebaron, maintenant de M. Cottin, conseiller au parlement, un de nos disciples, fils d'un des plus respectables magistrat de Dijon. [1]

1. Jacques Cottin de Joncy, né le 30 janvier 1756, reçu conseiller au parlement le 7 juillet 1775, mort à Paris en 1798. V. Mercure Dijonnois, publié par G. Dumay. p. 303.

La nuit me surprit à Genouilli, et je n'arrivai, en tâtonnant, à Savianges qu'à huit heures et demie. J'étois si las et si refroidi, que le grand feu me fit trouver mal, et je fus obligé de sortir pour prendre l'air. Je soupirois plus après le lit qu'après la table. Le repos me rétablit, et me mit en état le lendemain, fête de l'Annonciation, d'aller à pied à Marcilli ; car je renvoyai de Savianges le cheval du curé de Changi, ne voulant pas abuser de la complaisance de mon ami. J'entrai dans le vieux donjon des Dames de Marcilli : cette baronie échut à Hugues Damas de Cousan, vicomte de Chalon, par son mariage avec Jeanne de Bourgogne en 1208. C'est le chef des différentes branches de Damas de Crux, d'Anlezy, de Thianges, d'Antigni, etc. Je dis la messe à la paroisse, et partis d'abord après pour Sasangi, et de là fus dîner à Cœurchault [1], comme je l'avois promis au curé. Mais je me sentis si fatigué des montées continuelles que je ne pu rien manger. Après m'être reposé quatre heures, je me rendis à Rosey.

C'est un endroit délicieux du Chalonnois, par les vins, les fruits, la situation et la salubrité de l'air. Le magnifique pavillon du seigneur (M. Clerguet de Loizey) attira mes pas ; j'y vis une bibliothèque de 6 à 7,000 volumes bien logés ; mais ce qui me fît encore plus de plaisir, c'est la maison de providence, où il a établi trois sœurs grises pour l'instruction des enfans et le soulagement des malades ; bel exemple pour tant de riches seigneurs qui tirent la substance des villages, mangent leurs revenus à Paris et ne laissent souvent pas une goutte d'eau à la fontaine qui les abreuve.

Si M. Juillet, conseiller à la Table de marbre, eût été en son joli domaine, je l'y aurois salué : j'entrai à l'église, propre et bien ornée, et au presbytère où le maître me fit un bon accueil.

1. Cruchaud, V. plus haut, p. 82.

Je tirai de là à Saint-Dézert, où je rencontrai cette fois le pasteur. Je vis dans ses papiers les lettres originales de Thibaut de Neuchatel, maréchal de Bourgogne, qui permet, en 1642, aux habitans de réparer les fortifications de leur église, où, de toute ancienneté, ils se retiroient en tems de guerre ; pareilles lettres confirmatives du duc de Bellegarde en 1620, du prince de Condé en 1633, et du duc d'Epernon en 1655. Les murailles assés hautes flanquées de cinq tourelles subsistent encore. Ainsi étoient autrefois fortifiées les églises d'Is-sur-Tille (V. ce bourg, t. II, p. 412), d'Avrilli en Brionnois, de Saint-Bonnet-de-Joux et autres. C'étoit un azile pour les malheureux paysans en tems de guerre.

Des fenêtres du presbytère je découvris le village et le coteau de Montbogre dont le vin est renommé ; mais il n'est bon qu'à la 4e feuille. Sur tout ce qu'on me dit des antiquités découvertes à Cule en Montagne, je promis de les aller visiter, accompagné du curé de Saint-Dézert, neveu de celui de Cule.

Celui de Savianges m'ayant donné rendez-vous pour souper chez son frère, bailli de Givry, je résistai aux empressemens qu'on me fit à Saint-Dézert, et je me rendis à sept heures à Givry chez M. La Fouge, homme de la vieille roche (homo antiquae virtutis et fidei), qui nous régala de son bon vin à souper, en bonne compagnie, et me donna un lit dont j'avois encore plus besoin.

Je comptois dîner chez lui le mardi, lorsque M. le curé de Givry, que je fus saluer, m'engagea à le suivre à Saint-Jean-de-Vaux, où dévoient s'assembler huit curés. Je l'accompagnai avec plaisir dans l'espérance d'une bonne récolte. Mes pas par monts et par vaux ne furent pas perdus ; je trouvai dans ce vallon un curé poli, modeste et généreux, et des confrères très estimables. Ils commencèrent la conférence sur des affaires de paroisse et de cas de conscience, à onze heures : je me retirai au jardin pour lire mon bréviaire, et ensuite à l'église, et rentrai à midi à la cure où le diner m'attendoit.

Les convives m'excitèrent à leur parler de mes voyages, de l'histoire de Bourgogne. Un d'entre eux me dit que la Rosière de Salenci l'avoit toujours frappé, qu'il auroit établi chez lui cette fête, s'il avoit eu un exemple dans la province. - Vous en avez un, lui dis-je, à Neuilly proche Dijon. Je leur racontai les traits de cette sage institution raportée au 2e vol. p. 448, avec des termes si énergiques, que je les fis presque tous pleurer. Ils me firent répéter ces quatre vers que je fis le jour de la distribution de la médaille, dont je fus témoin en 1773 :

Quel spectacle nouveau vient enchanter mes yeux !
Un généreux Médard présente la couronne, [1]
La vertu la reçoit et la vertu la donne.
Les mœurs de Salenci renaissent en ces lieux.

1. Allusion, à saint Médard, évêque de Noyon, qui avait institué la récompense accordée à la rosière de Salency.

- Je louerois ces vers, me dit modestement M. le comte de Neuilli, si je n'y étois pas loüé. Je leur citai les fêtes Céréales, sagement instituées par le généreux curé de Chevanai près Sombernon, qui sont si bien célébrées dans les affiches de Dijon et qui mériteroient de servir de modèles à tous les curés riches. Je leur fis alors l'énumération des travaux de ce digne pasteur pour réparer les chemins publics à la tête de sa paroisse, portant lui-même les pierres, les encaissant, et dirigeant toutes les opérations, les secours qu'il a donnés avec un de ses bons voisins à un fermier brûlé, etc. Mon enthousiasme parut passer dans tous les cœurs et il me sembloit que chacun se disoit en lui-même : Non poteris quod iste ? Puissent-ils le dire aussi efficacement que saint Augustin ! Enfin on peut convenir que la conversation dans cet agape fut l'éloge de la vertu et de la bienfaisance, car je n'oubliai pas ce que j'avois vu à Monceau, à Rosey, à Arconcey, etc... Le bon vieux curé de Saint-Denis-de-Vaux (M. Marchand, d'Autun) m'embrassa trois fois, me remercia ainsi que celui de Jambles et mon hôte, d'être venu égayer leur assemblée, et me prièrent tous de les venir voir les vacances. - Dans l'incertitude de ma route, trouvez bon, leur dis-je, Messieurs, que je vous soutire l'un après l'autre, et dans une heure j'eu la notice de sept paroisses.

Un trait que je ne dois pas omettre, c'est que le digne curé de Saint-Jean-de-Vaux a deux hameaux considérables à une demi-lieue de sa paroisse, et qui en sont séparés par deux ruisseaux : quand ils se gonflent on ne peut aborder. Il a donc résolu d'y ériger une cure, d'y bâtir une église à ses frais et de la détacher de l'église-mère. Le décret d'union est homologué ; les seuls chanoines de la cathédrale s'y oposent à cause de la bâtisse dont ils doivent leur cotte part comme décimateurs. Voylà comme le bien trouve des entraves ! et de la part de ceux qui devroient être les premiers à les lever et à y applaudir ! L'affaire est à l'intendance.

Je remerciai beaucoup M. le curé de Givry de m'avoir procuré une si bonne occasion d'avancer mes projets, et je pris la route de Saint-Martin-de-Vaux, où je vis le pasteur âgé de quatre-vingt-sept ans, encore plein de gayeté et d'esprit, dont j'ai célébré la générosité dans un tems de famine. Voir ma lettre que Fréron a insérée dans son dernier volume, 1775.

De là je tirai, accompagné de MM. de Draci et de Chatenoi, à Melcey ; j'eusse voulu y voir les vestiges du temple quarré, très ancien, dont parle D. Martin dans la Religion des Gaules, et le dixième de l'Encyclopédie. Mais le vieux curé, un peu sourd, qui ne connoit que son bréviaire et ses ouailles, ne put m'en rien dire. Celui de Draci-le-Fort nous conduisit à son village bien bâti, qui a des carrières, pierres et fours à chaux, avec un ancien château vendu depuis peu par M. Fyot de la Marche à M. le Clerc, Bugiste.

Enfin nous n'arrivâmes qu'à la nuit à Chatenoy-le-Royal, où je fus ébergé par mon conducteur zélé et instruit. C'est le seul curé, après celui de Saint-Symphorien et celui de la Marche-sur-Saône, que j'ai trouvé avoir un manuel de son bénéfice aussi en règle, qui rapelle les fondations, les droits, les revenus, les procès, la bâtisse de l'église et du presbytère, etc. J'y vis que cette cure fut unie à l'aumônerie de l'abaye de Saint-Pierre en 1505 ; que l'aumônier étoit curé primitif et patron dès 1283. Les moines en ont joui jusqu'en 1660. Il n'y avoit en 1762, lorsque M. Meneault a été nommé, que 263 communians, maintenant 336, à cause de plus de 200 journaux de terre défrichés. Par une transaction de 1497 les paroissiens donnoient pour la bénédiction nuptiale 3 s. tirés de la bourse de l'épousée. Les femmes conservent encore l'usage de porter la bourse où il y a 13 pièces que le curé bénit. Le lendemain des noces on offroit deux portions de pain, deux pintes de vin bon et loyal ; le curé avoit deux blancs pour sépulture d'enfans. Je vis qu'alors la livre de pain valoit cinq deniers.

Le curé voulut me conduire jusqu'au grand chemin et me faire voir le beau pont, chef-d'œuvre de M. Gauthey, sur la Talie. J'entrai à Chalon à dix heures, le mercredi 9 avril. Mon premier soin fut d'arrêter ma place au bureau des carosses, gémissant depuis huit jours d'occuper à mon emploi un de mes honnêtes et zélés confrères qui s'étoit obligeament chargé de ma besogne au collège.

Après le dîner chez mon hôte de Sainte-Marie, je courus au séminaire de l'Oratoire où le P. La Tour, mon ami, m'ouvrit ses titres ; j'y glanai encore quelques épies. J'y vis avec plaisir l'éloge du P. Edme Cloiseau, natif de Clameci, mort en 1728, ayant été 52 ans supérieur et grand vicaire sous trois évêques, et dont la mémoire est précieuse à tout le diocèse. Voyant un jour M. Félix [1], qui partoit pour Paris, vêtu d'un habit tout violet à boutons d'or. - Oh, Monseigneur, dit-il, prenant la cotte de la manche, vous resemblez à un colonel de dragon. Le prélat frapé de la justesse du reproche, rentre sans mot dire dans sa garde robe, prend une soutanne, et quitte cet habit mondain qui ne reparut jamais depuis. Je ne sçais à qui le trait fait plus d'honneur, ou au grand vicaire, ou à l'évêque.

1. Henri-Félix de Tassy, évêque de Chalon, de 1677 à 1711.

Le P. Louis de Rymon, né à Saint-Gengoult, mort à Chalon en 1694, âgé de quatre-vingt-cinq ans, avoit été trente-sept ans supérieur et grand vicaire sous MM. de Maupeou [1] et Félix. Comme il étoit d'un caractère doux et honnête, M. de Maupeou, plus sévère, lui reprochoit sa facilité. - Monseigneur, répondit-il, Jésus-Christ n'a pas dit : Aprenez de moi à être sévère, mais à être doux et humble de cœur. - Je crains bien, répond l'évêque, que nous ne soyons punis l'un et l'autre pour avoir été trop doux et faciles. - Hélas ! répond l'oratorien, si nous avons à être condamnés, il vaut beaucoup mieux que ce soit pour trop de douceur que pour trop de sévérité ; car pour lors nous pourrons dire : Seigneur, du moins traitez-nous comme nous avons traité les autres, puisque vous l'avez ainsi promis dans votre Évangile.

1. Jean de Maupou, évêque de Chalon de 1658 à 1677.

Antoine Papillon, Dijonois, a été quarante-neuf ans directeur de cette maison, et y est mort âgé de soixante-dix-sept ans en 1736. Henri-Félix a posé la première pierre du séminaire en 1678, et y a laissé sa bibliothèque.

Plus heureux qu'à mon premier passage, je rencontrai M. Bizouard au collège : nous causâmes fort amicalement. Il me donna le mémoire de M. Barrault, dont j'ai parlé, avec 9 livres pour trois volumes envoyés à M. son frère, principal à Pont-de-Vaux. Celui-ci se plaint dans sa lettre, très honnête, de ce que j'ai mieux traité Beaune que Dijon pendant la Ligue, parce que la vérité l'exigeoit. Il me marque que la Notice historique des vins de Bourgogne, page 543, l'a enchanté, qu'elle mérite une couronne de pampre et une feuillette de vin des Beaunois... Heureux si elle me mérite des lecteurs ! car la fourmi n'est pas prêteuse. Enfin j'arrivai le 10 à Dijon, bénissant le Seigneur de m'avoir préservé d'accidents dans mes courses de 70 lieues en trois semaines.

Fini à Dijon, le 17 avril 1777.

Lire la suite des Voyages en Bourgogne : III. ITINÉRAIRE D'UN VOYAGEUR CURIEUX QUI A PARCOURU L'AUXOIS, L'AUTUNOIS, LE CHAROLOIS, PARTIE DU MÂCONNOIS, DU BEAUJOLOIS, DE LA DOMBE, DU LYONNOIS, DU FOREZ ET DU BRIONNOIS, EN SEPTEMBRE ET OCTOBRE 1777.

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