gif

Les événements de l'année 1783 en Bourgogne et en Europe

Explosion du Laki en 1783 Explosion du volcan Laki en 1783

Voici les remarques faites par Mr Delacroix, curé d'Azolette dans le Haut-Beaujolais à propos de l'année 1783 :

" L'année 1783 fut remarquable par plusieurs grands événemens, la paix fut conclue entre la France, l'Angleterre et les Etats-unis d'Amérique. La Sicile et la Calabre furent bouleversés par de fréquens et violens tremblements de terre. La ville de Messine fut presqu'entièrement abîmée ; on fait monter à environ cent mille âmes, le nombre de ceux qui périrent dans les différentes secousses qui bouleversèrent une grande partie de l'Italie méridionale, nous eumes ici en février de cette même année des vents très violens, qui se soutinrent depuis le commencement jusqu'à la fin de ce mois. C'est précisément à cette époque que le fond de l'Italie essuya les plus violentes commotions. Ces désastres ne pouvoient manquer de faire grand bruit dans toute l'Europe. Dans ce païs-ci, le peuple se persuada que nous allions être tous engloutis ; pleins de cette idée, quelques-uns se confessèrent comme devant bientôt mourir. J'en ai trouvé qui m'ont demandé très sérieusement si je ne savois pas qu'il devoit y avoir un tremblement de terre général qui devoit nous abîmer. Il est aisé de sentir que cette opinion du peuple avoit son origine dans les calamités qui désoloient l'Italie. Quoiqu'il en soit, il y eut effectivement dans ces montagnes une très légère secousse de tremblement de terre le dimanche 6 juillet, vers les dix heures du matin, elle fut si peu sensible que je ne m'en apperçus pas. Cependant plusieurs personnes, les bergers surtout qui étoient dans les champs, ceux qui gardoient pendant le service divin à Proprière, à Saint-Germain et ailleurs, dirent avois senti une secousse, et avoir entendu un bruit semblable à peu près à celui que feroit un char roulant. Je suspendis mon jugement à cet égard, je pris une connoissance exacte du jour et de l'heure et je fus convaincu de la vérité du fait, après avoir reçu plusieurs lettres de Bourgogne, qui toutes convenoient sur l'heure, le jour et le moment précis où la secousse s'étoit fait sentir ici ; la commotion fut bien plus sensible à Beaune, à Chalon, à Senecy, etc., que dans nos régions, et la frayeur aussi par conséquent. Cette commotion fust préceddée d'un phénomène singulier, lequel ne l'annonçoit pourtant pas. Dès le quinze juin l'air se couvrit d'une espèce de brouillard très peu dense qui n'empêchoit pas que le soleil ne dardât tous ses feux, mais il étoit d'une rougeur sanguinolente, cela dura ici environ quinze jours et près de trois semaines en Bourgogne ; personne ne se souvenoit d'avoir vu de semblable, en été surtout. Quelques physiciens prétendirent que ces vapeurs qui occasionnoient cette rougeur extraordinaire du soleil, étoient une suite des tremblements de terre de Messine et de la Calabre ; mais ce qui paroit détruire cette opinion, c'est que ces vapeurs et cette couleur écarlatte dans le soleil furent aussi sensibles à Stokolm et dans tout le nord de l'Europe qu'ici. La récolte de toutes les espèces de grain fut très médiocre, le froment valut cinq livres, mesure de Chauffaille, et le seigle, trois livres douze sols. On recueillit pourtant tout sans accident. "

Le curé de Verjux, au nord-est de Chalon-sur-Saône, observe également ces phénomènes et écrit dans le registre paroissial :

" Le six juillet mil sept cent quatre vingt trois, nous avons éprouvé à Verjux un tremblement de terre, très sensible, sur environ les neuf heures trois quarts du matin, accompagné d'un bruit souterrain effrayant comparé à un coup de tonnerre continu pendant plus de deux minutes. L'église où tous les paroissiens et beaucoup d'étrangers assistaient à la messe de paroisse, celle du quatrième dimanche après la pentecôte, a été fort agitée, de manière que le peuple consterné a pris la fuite, il n'y a cependant eu aucunes ruines dans la paroisse. Le même événement a été éprouvé a la même heure dans toutes les paroisses voisines. Ce tremblement a été précédé par des brouillards extraordinaires en plein été, qui ont tenu durant plus de trois semaines, à voiler chaque jour le soleil le plus ardent dans tout le cours de ces trois semaines ; à persévérer chaque nuit, où la lune et toutes étoiles étaient pleinement voilées ; ils commencèrent à se dissiper le jour du tremblement, où le soleil paru dans tout son éclat dès le grand matin, et dès le lendemain il paraissait en être plus mention, quoiqu'ils aient continué quelque temps, mais moindres. Ce qui a été suivi de fièvres qui se sont déclarées dés le mois d'août, sans être mortelles, pour le plus grand nombre mais qui abattaient toutes les forces et pour longtemps. Léger curé. "

Le curé de Chagny (71) observe également les évènements de ce 6 juillet 1783 et note dans les registres paroissiaux :

" Le six du mois de juillet mil sept cent quatre vingt trois, sur les neuf heures cinquante minutes du matin l'on a éprouvé deux secousses du tremblement de terre suivies d'un bruit fort considérable, la terre étoit couverte d'une espèce de brouillard appelé par le vulgaire Chatebrun(?), ces brouillards régnoient depuis près de vingt cinq jours, ils ne mouilloient point et à peine aperçoit-on le soleil surtout à son coucher, il étoit rouge et comme un corps opâque. "

Le curé de Chiroubles (69), dans le Beaujolais, consigne également dans les registres paroissiaux :

" Ces brouillards étaient secs et tellement secs qu'ils ne ternissaient point une glace et ne liquéfiaient point le sel, mais si épais qu'en plusieurs endroits à peine voyait-on pour se conduire "

Le phénomène singulier, le brouillard sec, que décrivent les curés d'Azolette, Chagny, Chiroubles et Verjux, est du à l'éruption du Laki, qui eut lieu le 8 juin 1783 en Islande. A l'époque, ce brouillard était communément attribué aux tremblements de terre en Calabre. C'était par exemple l'hypothèse émise par le physicien américain Benjamin Franklin. Le naturaliste français, M. Mourgue de Montredon, est considéré comme le premier, à l'extérieur de l'Islande, à avoir fait le lien entre le brouillard sec observé en Europe et l'activité volcanique du Laki, théorie qu'il exposa lors d'une communication à la société royale des sciences de Montpellier le 7 août 1783.

La figure suivante présente les dates de juin 1783 et les sites des rapports relatant la première apparition en Europe du brouillard sec chargé de soufre. Les points montrent la localisation des observations ; les nombres représentent la date d'observation ; les points sans aucun chiffre indiquent des sites d'observation où la date d'observation n'est pas spécifiée.

Explosion du Laki en 1783

D'après cette figure, le brouillard sec a été observé en Bourgogne du Sud le 17 juin. Le curé d'Azolette observe ce brouillard exactement à la même date.

L'éruption du Laki a engendré une pollution atmosphérique d'échelle continentale. On estime que 100 Téra-grammes (100 mille milliards de grammes) d'oxyde de soufre ont été émis dans l'atmosphère, alors que l'explosion du Pinatubo en 1991 n'a produit "que" 20 Tg et que jusqu'en 2001, l'industrie mondiale n'avait produit que 75 Tg. Une partie de cet oxyde de soufre se transforma en acide sulfurique, créant le brouillard sec, non saturé d'humidité, observé notamment en Bourgogne.

Cett éruption a eu un impact grave sur l'environnement et a provoqué des maladies, de manière tout a fait similaire aux conséquences attendues en cas d'accident avec des polluants modernes.

On estime que 20 % de la population de l'Islande fut décimée. En Europe, il y eu plus de 50.000 morts. Par contre l'analyse des registres d'état civil de Chauffailles, Mussy-sous-Dun, Saint-Maurice-lès-Châteauneuf, Saint-Germain-la-Montagne, communes situées en Bourgogne du Sud, n'a pas permis de révéler une surmortalité au 2ème semestre 1783.

Le climat fut cependant perturbé durablement puisque le curé d'Azolette décrit ainsi l'année 1785 : " L'hiver de 1785 sera longtemps mémorable par la grande abondance de ses neiges. La campagne fut couverte durant six mois, à peu près ; c'est-à-dire depuis le mois de décembre 1784 jusques vers la fin d'avril 1785. Comm'il en étoit beaucoup tombé durant l'hiver de 1784, on n'eut jamais imaginé que le suivant en donneroit encore une plus grande quantité. On fut trompé. Il en tomba à deux ou trois reprises jusqu'à 13 ou 14 pouces ; ce qu'il y a de singulier, c'est que le païs plat, à notre couchant et à notre levant, en eut une plus grande quantité que nous. Il s'en fit partout en rase campagne, comme dans nos montagnes, des amas très considérables, ces amas furent surtout occasionnés par une bize violente qui s'éleva le dimanche de la Passion, 13 mars, à la suite d'une grande chûte de neiges, les chemins se trouvèrent obstrués partout dans la plaine comme dans les montagnes, c'est un fait dont je pourrois prendre à témoin toutes les provinces qui nous environnent. Ces neiges du mois de mars ne furent pas les dernières, les chûtes du mois d'avril ne furent guère moins abondantes. On m'en croira si l'on veut, mais je certifie que le 14 avril, étant à Chalon-sur-Saône, j'ai vu de mes deux yeux, sur la place du Châtelet, un tas de neiges de la hauteur au moins de 14 pouces. Il y auroit à parier que pareille chose ne s'étoit vue depuis plus d'un et peut-être de deux siècles. "

Remerciements à Michel Lecouteur pour nous avoir signalé le lien entre le brouillard sec décrit par le curé d'Azolette et l'éruption du Laki, à Jocelyne Brivet, à Jean Mortamet et aux membres du groupe Histoire & Généalogie du Sud-Brionnais.

Références:

o Inventaire sommaire des Archives Départementales du Rhône antérieures à 1790, Série E Supplément, Archives anciennes des communes, Tome 2 (1906) ; commune d'Azolette, E suppl. 81 (GG2), F° 219, 226, 233, 242 et 251.

o Registre paroissial de Chagny, Baptêmes et Mariages 1781-1785, AD71, p. 82/190.

o Registre paroissial de Verjux, 1770-1791, AD71, p. 148-149/250.

o John Grattan, Roland Rabartin, Stephen Self, Thorvaldur Thordarson, Pollution atmosphérique volcanique et mortalité en France de 1783-1784, Volcanic air pollution and mortality in France 1783-1784, Comptes Rendus Geoscience, 337, pp. 641-651 (2005).

o M. Mourgue de Montredon, Recherches sur l'origine & sur la nature des Vapeurs qui ont régné dans l'Atmosphère pendant l'été de 1783, Histoire de l'Académie Royale des Sciences (1784), BNF/Gallica.

o Benjamin Franklin, May 1784, Meteorological Imaginations and Conjectures (http://franklinpapers.org/) : " During several of the Summer Months of the Year 1783, when the Effect of the Suns Rays to heat the Earth in these northern Regions should have been greatest, there existed a constant Fog over all Europe. This Fog was of a permanent Nature; it was dry, and the Rays of the Sun seem'd to have little Effect towards dissipating it, as they easily do a moist Fog arising from Water. They were indeed rendred so faint in passing thro' it, that when collected in the Focus of a Burning Glass they would scarce kindle brown Paper; Of course their Summer Effect in heating the Earth was exceedingly diminished. "

Compléments :

o Les événements de l'année 1783 en Beaujolais, Bourgogne et Europe : l'explosion du Laki, volcan islandais (article de Patrick Martin paru dans la revue Généalogie & Histoire du Centre d'Études Généalogiques Rhône-Alpes (CEGRA), n° 162/163, pp. 50-54, 2015).

o Conséquences de l'éruption du Laki en Seine-Maritime de 1783 à 1786, présentation de Michel Lecouteur.

o Notes du curé d'Allainville-aux-Bois (Yvelines) sur l'apparition du brouillard vers le 15 juin (article de Philippe Beauvillier paru dans le magazine web Histoire-Généalogie).

o Notes du curé de Brûlon (Sarthe) : " Pendant les mois de juin et de juillet 1783 dans presque toute l'Europe l'atmosphère était remplie d'une espèce de brouillard, ou plutôt de vapeurs qui dérobaient le soleil, et quand on l'apercevait on le regardait aussi fixement que la lune, sans être aucunement ébloui. Tout le peuple en était épouvanté et disait que nous allions avoir le jugement. Les phisiciens ont attribué ces vapeurs aux explosions de la Cicile.
Dans le mois d'août et le reste de l'automne les trois quarts du monde ont été malades. On en trouvait jusqu'à quatre, cinq et même six malades par chaque maison ; et cela universellement. Heureusement il ne mourrait personne. On attribuait la cause de ces maladies ou à la mauvaise qualité des grains de la dernière récolte, ou au défaut de froid de l'hyver précédent qui à la vérité ne fut que pluvieux, ou aux vapeurs exhalées de la Cicile, ou enfin aux chaleurs qui pendant plusieurs jours ont été excessives. Peut-être que le tout y a contribué. " Archives départementales de la Sarthe, BMS 1760-1792 (suite), p. 197/472.


o Notes du curé d'Asnois (Vienne) : " Le 16 juin 1783 il a paru une fumée en manière de brouillard qui empechoit les rayons du soleil de parvenir jusqu'à nous le matin jusqu'à six et sept heures et le soir une heure avant soleil couché et le soleil paroissoit pour lors extrêmement rouge ce qui a duré jusqu'au 7 juillet, évènement si extraordinaire que les anciens qui existent actuellement ne se rappellent point dans la mémoire avoir vû jamais chose pareille, la susdite fumée paroissoit un peu tout le jour et la nuit pendant 3 semaines environ. " Archives départementales de la Vienne, Asnois, BMS 1783-1792, p.  10/127. (Acte mentionné par Thierry Suant, Revue Hérage du Cercle Généalogique Poitevin, n° 136, pp. 21-22, 2017).

Observations du curé de Chiroubles pour l'année 1783

gif