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Les peintures de la chapelle de Sancenay à Oyé

Par François Ginet-Donati,
article paru dans la Revue du Bourbonnais-Brionnais, de la Lodde au Sornin (1913).



La chapelle seigneuriale de Sancenay s'élève à proximité de l'ancien château dont on voit encore les ruines ; deux pans de murailles profilent leur silhouette sur un fond de verdure à deux cents mètres de la chapelle.

Dès le XIe siècle les anciens titres mentionnent la baronnie de Semur-Sancenay, dont le dernier baron fut Léonard de Semur qui mourut en Piémont vers 1626. A sa mort la seigneurie de Sancenay passa au marquis de Tenay, seigneur de St-Christophe.

Ce fut vers cette époque que Laurent de Tenay qui avait épousé le 9 décembre 1613, Catherine Chauvigny de Blot, fit décorer sa chapelle de peintures qui se voient encore aujourd'hui.

Le grand plafond de bois à voussures (nous trouvons des exemples de ces plafonds dans les églises de St Martin-la-Vallée et d'Urbize.) de 1 m. 50 de rayon, retombant sur les murs de la nef, d'une longueur de 12 m. 70 sur 7 mètres, est divisé en cent vingt petits panneaux d'une longueur de 2 m. 50 sur 0 m. 25 à 0 m. 30 environ, et a, comme motif central, les armes des Tenay, sur un panneau rectangulaire de 1 m. 20 sur 1 m. 60 environ. L'écu porte au premier de Tenay : d'or à la bande de sable, au second de Chauvigny : de sable au lion d'or, au troisième de Lavieu-St-Christophe : d'or à la bande engrelée de sable, au quatrième de gueules à trois bandes de sable. Aux angles de ce panneau, se détachent en lettres d'une teinte blanche sur un fond bleu les monogrammes de ces familles : DTL, de Tenay-Lavieu ; DCB, de Chauvigny-Blot ; l'écu est entouré de deux rameaux d'olivier et de palmier. Ces monogrammes se retrouvent répétés sur la surface du plafond au milieu des panneaux, alternant avec des têtes d'anges et les monogrammes du Christ et de la Vierge.

Trente-sept médaillons occupent la partie inférieure des voussures, au-dessus de la corniche. Dans ces médaillons d'un diamètre de 0 m. 35 sont peints de petits sujets religieux Dans le quatrième à partir de la gauche du chœur de la chapelle, on lit sur un livre ouvert, ce nom : «  Abram Graffeus » tracé au haut de la première page et plus bas « I George Berdot », sur la deuxième page : « A M Bodet, curés 1696 » Abraham Graffe est le peintre de cette chapelle et les deux noms écrits plus tard d'une teinte noire et en caractères différents sont ceux de deux desservants de la paroisse d'Oyé.

On sait que sous la fin du règne de Louis XIII et sous Louis XIV, la peinture décorative fut très répandue en France. Dans notre Brionnais nous en trouvons quelques exemples : notamment les belles peintures de la chapelle des Ursulines de Marcigny. Dans quelques appartements de ce couvent occupé actuellement par l'École primaire supérieure, nous avons retrouvé sur d'anciens plafonds à la française, des traces de peinture de cette époque. Quelques maisons de cette ville en possédaient aussi, de même que les bâtiments de l'École communale de Semur-en-Brionnais.

Depuis plusieurs siècles déjà, les ducs de Bourgogne et tous les grands du royaume employaient des peintres et des sculpteurs pour la décoration de leurs châteaux et de leurs chapelles, et trouvaient ces artistes dans leur pays sans les faire venir des Flandres et d'Italie comme on l'a cru si longtemps.

Lorsque Marguerite de Flandre fit décorer son château de Germolles, elle n'employa que des peintres originaires de nos anciennes provinces qui travaillaient sous la direction de Jean de Beaumeix. Parmi eux : Arnoult Picornet de Dijon, Jacques le painctre de Bar-sur-Aube, Girad-le-Fort de la Rochelle en Poitou, Jean Château, Colin Arnout etc. . .

Dans les comptes établis par Jean de Beaumeix nous trouvons des achats de couleurs et de papiers faits à Etienne Marcot, épicier demeurant à Dijon « sept cahiers de papier à la grand forme pour pourtraictures, ocre de Berry etc. », à Thévenin l'orfèvre : «  des feuillets d'or fin », à Guiot Poissonnier espicier : «  douze pintes d'huile pour mettre et convertir esdits ouvrages de peinture dudit Germolles. » Nous signalons ces petits détails car en 1375, année où Jean de Beaumeix commença à travailler pour les ducs de Bourgogne, le procédé de la peinture à l'huile était d'un usage courant : les comptes de Guiot Poissonnier le prouvent. Les historiens font naître Van Eick dit Jean de Bruges vers 1370 ou 1380 à qui l'on doit, dit-on, l'invention de la peinture à l'huile. Or ce procédé était employé depuis longtemps par les peintres bourguignons.

Jean de Beaumeix peignait en 1375, un grand étendard pour mettre sur le clocher de l'horloge de Dijon, des écussons aux armes du duc, pour mettre sur des cierges, « un flageolet doré et peint que Mr donna au roi, une litière verte à cerf d'or, nous ne supposons pas que ces différents travaux furent exécutés au blanc d'oeuf ou à la détrempe Ce peintre que nous trouvons occupé de ces diverses besognes, était néanmoins un artiste, que le duc Philippe-le-Hardi s'était attaché par accord du 5 mai 1375. Il reçoit un don de 100 fr. pour un tableau, «lequel a au milieu le couronnement de Notre-Dame, à l'un des côtés l'Annonciation et à l'autre l'acolement de Notre-Dame et de saincte Hélizabeth et sont tout dorés de fin or, lesquels tableaux Mr a fait mettre en sa chapelle des Chartreux. » Marguerite de Flandre en voyant les travaux de Beaumeix s'était enthousiasmée et avait voulu que ce fut ce peintre qui dirigeat la décoration de son château de Germolles. Ce fut aussi au grand sculpteur médiéval, à Claux Sluter, qu'elle commanda pour son château « une ymaige de Notre-Dame » son portrait et celui de Philippe-le-Hardi.

Nous voyons ces deux grands artistes, tout en travaillant à Germolles, se rendre ensemble à Mehun-sur-Yèvre, visiter le château de Jean de Berry, dont les travaux s'achevaient.

On sait les chefs-d'œuvres qui nous restent de Claux Sluter. De Beaumeix, les œuvres les plus fragiles sont disparues, et si le hasard fait découvrir dans notre province un tableau de ces primitifs, il est attribué de suite au flamand Van der Veyde, ou au florentin Gihrlandaio.

Après la mort du dernier duc, ces peintres et sculpteurs bourguignons, furent encore occupés aux travaux de Brou ; puis à la Renaissance, lorsque les Italiens furent définitivement implantés en France par François Ier et ses successeurs, nombre de peintres se crurent obligés d'aller à Rome s'imprégner de l'enseignement italien.

Peut-être qu'Abraham Graffe, le décorateur de Sancenay, fit le traditionnel pèlerinage à Graffe, comme son nom l'indique, était Hollandais et parmi les peintres de ce nom l'un jouit d'une certaine célébrité, c'est Barent Graffe né à Amsterdam en 1628, qui peignait des sujets d'histoire, des paysages avec figures, dans le genre de Pierre Van Laer, dit le Bamboccio, qui lui aussi avait été en Italie ; il avait travaillé 16 ans à Rome et ses compositions rappellent bien des souvenirs des maîtres italiens.

Les parties les plus intéressantes à voir, dans le travail de Graffe à Sancenay, sont la suite des médaillons occupant la partie inférieure de la voûte, et les tètes d'angelots au milieu des guirlandes de feuillages, de fleurs ou de fruits, alternant avec les monogrammes du Christ et de La Vierge. L'exécution de quelques unes de ces figures arrêtent le regard, à côté d'autres qui sont très inférieures.

Voici l'énumération de ces médaillons d'après l'abbé Cucherat, en commençant vers le chœur, du côté gauche de la nef.

1° - La Montagne de Galaad.
2° - Un trône ( le Siège de la Sagesse ).
3° - Le Tabernacle de Moïse.
4° - Le livre de la Loi. C'est sur les feuillets de ce livre ouvert que figurent la signature de Graffe et les noms des curés Berdot et Bodet.
5° - Le Candélabre à sept branches.
6° - L'Autel des Holocaustes.
7° - L'Arche d'alliance.
8° - La main de l'Ange exterminateur, armée du glaive.
9° - Une façade d'Eglise, la porte grande ouverte entre deux tours. Au bas de ce médaillon, à environ 0,40 c. au dessous de la corniche de bois qui règne sur les murs de la nef et vient s'amortir sur celui du chœur, on lit cette date gravée sur une pierre : 1068. Ce millésime a-t-il été placé là pour indiquer l'édification de la chapelle ? Cela parait très probable.

C'est en 1070, que la Baronnie de Sancenay passa à la maison de Semur, par le mariage d'Hermangarde d'Oyé, avec Geoffroy IV. Au milieu du XVe siècle, le château fut pillé et ruiné. Jean Ier de Semur-Sancenay le restaura ainsi que la chapelle, de 1487 à 1500. Les murs gouttereaux de la nef percés de petites baie, les voûtes en berceau plein centre du chœur et du sanctuaire, semblent appartenir à la primitive église. La petite porte basse au linteau avec large chanfrein en accolade, fut percée lors de la restauration en 1500.

10° - Une brebis entre deux loups.
11° - Sainte Marthe avec la Tarasque.
12° - Une Colombe fuyant deux Vautours.
13° - La Porte du Ciel.
14° - Une Sphère montée sur un pied, un croissant placé au dessus entouré de dix-sept étoiles.
15° - Deux hommes portent sur leurs épaules le gigantesque raisin de la Terre promise.
16° - La toison de Gédéon au milieu des eaux.
17° - David vainqueur de Goliath. David est représenté debout, de face, les mains appuyées sur le corps du géant étendu derrière lui, le chef décapité.
18° - La lampe du Sanctuaire.

Les 5 médaillons qui suivent sont complètement détruits en cette partie, au dessous du petit clocher. La toiture dut être emportée et resta longtemps sans être refaite, et par suite des pluies les peintures disparurent.

24° - Une scène de vendangeurs.
25° - Une femme à demi-nue qui personnifie l'amour profane, se dessinant sur la tête d'un oranger, chargé de fruits dorés qui roulent jusqu'à terre, présente ses séductions à un jeune homme debout, en robe pourpre avec ceinture blanche, qui les repousse.
26° - Le songe de Jacob, le patriarche est couché au pied de l'échelle qui monte jusqu'au ciel ; un ange aux ailes fermées est sur le premier échelon.
27° - Une licorne agenouillée au pied d'une femme assise auprès d'un arbre.
28° - Une immense colombe blanche au-dessus des eaux.
29° - Les chefs de deux armées en présence sont en pourparlers.
30° - Une ville fortifiée : Rome ou Jérusalem.
31° - Une urne de forme élégante.
Les deux médaillons qui suivent sont effacés.
34° - Un ciel embrasé.
35° - Un cep chargé de raisins.
36° - Un rosier chargé de roses blanches de Jéricho.
37° - Un pressoir en forme de tour.

Cette quantité de petits anges dont la voûte est parsemée est une allusion à l'Assomption de la Vierge. L'Êpitre nous explique une partie des médaillons.

Ces travaux ne peuvent se comparer aux peintures de l'ancienne chapelle des Ursulines de Marcigny. L'exécution ici est habile, le dessin serré, les raccourcis savamment indiqués, tandis qu'à Sancenay on sent un travail hésitant et long, notamment dans les petites figures des médaillons.

Malgré la grande influence que les maîtres italiens exerçaient encore, les motifs décoratifs, les cartouches reliant les médaillons paraissent imités de Vandel Dieterlin, ce fécond ornemantiste de la fin de la Renaissance allemande. La palette se ressent aussi de l'enseignement de ces écoles du Nord, ce qui est une preuve de l'origine hollandaise du décorateur de Sancenay.

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