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Semur-en-Brionnais, ses barons, ses établissements civils, judiciaires et écclésiastiques depuis l'an 860 jusqu'à nos jours (Cucherat)

par l'abbé F. Cucherat, Mémoires de la Société Eduenne, Tome 15 (1887) et tome 16 (1888)

Eglise Saint Hilaire, Semur-en-Brionnais Eglise Saint Hilaire de Semur-en-Brionnais, portail Eglise Saint Hilaire de Semur-en-Brionnais, linteau


I. - Semur dans l'antiquité.

Semur, d'après Courtépée [Description du duché de Bourgogne, 1ère édition, t. IV, p. 179], « paraît avoir pris la place du chef-lieu des Brannovii de César. »
Il parait bien certain que le mot Brannovii qui se lit dans toutes nos éditions classiques des Commentaires n'est pas de César, mais d'un copiste voulant avertir le lecteur que les Aulerci Brannovices de César n'étaient autres que les Brannovii du moyen âge. Un autre copiste a mis cette note dans le texte et son erreur a prévalu avec le temps. C'était le sentiment des plus illustres commentateurs de César, réunis à la suite de la belle édition de Juste-Lipse. Marlianus dit : « Brannovices iidem forte qui et Brannovii. Pierre Ciacconi dit à son tour : « Alterum ex his (nominibus) abundare credo. » Enfin Godefroid Jungermann rétablit ainsi le texte primitif : « Imperant AEduis atque eoium clientibus, Segusiavis, Ambivaretis, Aulercis Brannovicibus (Brannoviis), millia XXXV ... La parenthèse est de Jungermann. Il est donc évident que ce savant ne voyait dans Brannoviis qu'un synonyme explicatif d'Aulercis Brannovicibus. Si on eût supprimé ce pléonasme inutile, on ne serait pas condamné à l'aveu peu flatteur qui se lit en note dans toutes nos éditions classiques : « Brannoviis. Quorum regio ignota est. »
Rien n'est moins sûr que cette opinion, et l'historien de la Bourgogne se garde avec raison de l'affirmer. Elle ne repose sur aucun texte ancien ; et il ne parait pas qu'on ait jamais mis à découvert, à Semur ou dans le voisinage, aucune de ces substructions monumentales, aucun débris gaulois ou romain, pas même des médailles et autres antiquités, comme on en rencontre encore en abondance au Beuvray, à Autun, sur le territoire de Colone, près Saint-Aubin-en-Charollais, et à Suin (Sedunum) ; enfin, au-delà de la Loire, à Avrilly, Cée et Taleine (Allier).
Je ne veux pas dire que Semur ait été absolument inconnu dans l'antiquité. Mais rien n'indique qu'il y ait eu là un bourg gaulois ou un vicus romain.
Nos ancêtres les Gaulois aimaient le secret et le silence des forêts et y exerçaient leur culte religieux et leur industrie encore primitive. Ils avaient leurs assemblées populaires et leurs foires pour vendre, acheter et échanger leurs produits animaux et industriels, leurs ustensiles, fourrures, armes, et traiter leurs affaires nationales.
À ces temps reculés et à cet ordre de choses remontent les foires encore aujourd'hui célèbres et bien fréquentées du Beuvray, des Bruyères, commune de Verosvres, et de Taleine, près de Digoin, sur le département de l'Allier.
Au temps de la civilisation gauloise, les vastes et hautes futaies de Montmegin et de Brian étaient plus habitées que Semur. Il y a un demi-siècle seulement, on voyait encore dans les bois de Montmegin des restes notables d'enceintes faites avec de grosses pierres sèches. Tout porte à croire que le lieu de réunion dans ces parages, et le théâtre des affaires avec les populations d'outre-Loire, était le plateau qui s'avance vers l'ouest entre deux collines, comme un promontoire, où est situé le vieux Semur.
Les Gaulois ne commerçaient pas seulement entre eux. Longtemps avant l'invasion romaine, ils se voyaient visités périodiquement par de hardis négociants grecs qui ont laissé partout les traces de leur beau langage, dans une foule d'expressions et de locutions demeurées populaires et usuelles. (Voir quelques exemples à la page 60 du B. Hugues de Poitiers, par M. F. Cucherat.)
Semur en latin est appelé Semurium et Senemurum. Il est bien difficile d'admettre que Semur ait été le chef-lieu d'un pays quelconque, dans l'antiquité, parce que, à l'établissement du christianisme et à son organisation dans nos contrées, on ne paraît pas avoir eu la pensée d'en faire le centre d'une paroisse ; mais on l'engloba dans la paroisse rurale de Saint-Martin-la-Vallée. Il est certain pourtant qu'en organisant la hiérarchie territoriale de l'Église, on se plaisait à suivre et à consacrer les divisions civiles qu'on trouvait établies. Nous verrons, en son temps et plus loin, que Semur n'est devenu paroisse qu'en l'an 1274, ou peu avant cette date.
Il y a lieu de croire que les hauteurs de Semur, si riantes et d'un assez facile accès pour les peuples de la contrée, comme pour les négociants étrangers qui allaient et revenaient du midi au nord, par la vallée de la Loire, ont conservé leur caractère de centre de réunions religieuses et mercantiles pendant toute la durée de l'indépendance gauloise ; la contrée voisine faisait partie de la confédération éduenne, sous le nom de Aulerci Brannovices que lui donne César. Ce petit peuple occupait tout le Charollais actuel et s'étendait au sud-ouest, au-delà de Charlieu et de Briennon. Indubitablement Semur a gardé le même caractère sous la domination romaine, c'est-à-dire depuis l'an 702 de Rome jusqu'à l'an 409 de Jésus-Christ.
Les relations du Brionnais avec la cité d'Autun, qui était sa métropole, me font croire que l'évangile y fut annoncé dès le second siècle de l'ère chrétienne. Mais comme théâtre spécial du culte païen, Semur dut opposer une assez longue résistance à l'introduction du christianisme. Ce petit Mont-Sacré est un des lieux où viendra s'exercer avec éclat le zèle du grand Thaumaturge des Gaules ; et c'est pour marquer sa victoire et rappeler son glorieux passage que nos pères ont donné son nom aux paroisses limitrophes de Saint-Martin-la-Vallée et Saint-Martin-du-Lac.
Bientôt l'invasion des Bourguignons vint mettre fin à la domination romaine dans nos contrées, en envahissant tout le territoire éduen et s'y fixant à jamais (407-534). Ils eurent six rois de leur nation jusqu'à Gondomare qui fut défait près d'Autun, et mis à mort par les rois francs Childebert et Clotaire. Le royaume de Bourgogne passa ainsi aux rois des Francs, mais en retenant son nom, ses lois et ses officiers.
Sous ces régimes divers, le nom de Semur demeure sans grande notoriété et le lieu sans histoire connue. Il faut descendre le cours des siècles jusque vers l'an 890 pour voir commencer l'histoire véritable de cette localité.
Le plus ancien document historique qui fasse mention de Semur, est une charte du cartulaire de Marcigny [1] où on lisait le texte suivant qui se rapporte à la seconde moitié du neuvième siècle, et par conséquent constate un fait bien antérieur à la fondation de cette abbaye, en 1056 : « Freelannus de Camiliaco, senior castri de Sinemuro » ; Froilan de Chambilly, seigneur du château-fort de Semur.[2]

[1] Ce cartulaire, selon toute apparence, a péri dans l'incendie révolutionnaire de la bibliothèque et des archives de l'abbaye de Marcigny, en 1793. Il n'en reste que quelques chartes imprimées dans le Bibliotheca Cluniacensis, et quelques bulles pareillement imprimées dans le Bullarium sacri ordinis Cluniacensis. L'auteur de ce mémoire a entre les mains la copie de quelques chartes inédites, et des fragments plus ou moins longs qui en sont tirés font regretter le reste. Ils seront mis à contribution dans la composition de cette monographie historique.
[2] Ce texte précieux a été conservé et copié sur l'original, au siècle dernier, par deux savants du pays même, MM. Verchère de Reffye et Potignon de Montmegin, qui ont écrit l'un et l'autre, sur Semur et ses barons, de longs et riches mémoires inédits. Il en sera parlé plus longuement au chapitre suivant.

II. - Semur durant la première partie du moyen âge. (858 à 1274)

La maison princière de Semur, souveraine du Brionnais, aux armes d'argent à trois bandes de gueules.

Le texte qu'on vient de lire : « Froilan de Chambilly, seigneur du château de Semur », m'introduit en plein dans la monographie historique et archéologique de Semur-en-Brionnais. Il ouvre, dans la personne de Froilan de Chambilly, la série des seigneurs souverains qui, pendant près de quatre siècles, ont possédé et régi le Brionnais. À côté du nom du premier seigneur, on y trouve désigné le château de Semur. Sur quoi s'élève une double question qu'il faut d'abord élucider : la première, de quelle famille est sorti Froilan et toute sa dynastie ; la seconde, en quoi consistait le château de Semur et ses dépendances immédiates.

Origine des barons de Semur.

Les barons de Semur, souverains de tout le Brionnais, constituaient une très noble et très illustre maison. Le grand nombre d'historiens et de généalogistes qui en ont parlé s'accordent à nous les montrer comme de très grands princes par la naissance aussi bien que par leur action civilisatrice sur leur pays. Mais ils ne semblent s'accorder ni sur le lieu de leur origine, ni sur la famille princière dont ils sont issus.
Les uns, tels que le P. Perry [1], Garreau [2], Le Laboureur [3], Saint-Julien de Balleurre [4], etc., les font descendre de Guy, fils aîné de Guillaume II, dit le Lion, comte bénéficiaire d'Auvergne.

[1] Hist. de Chalon, p. 435.
[2] Description du gouvernement de Bourgogne, 1ère édit. p. 624.
[3] Les mazures de l'Ile-Barbe, t. II, p. 360.
[4] De l'origine des Bourgongnons, p. 355.

Les autres, tels que Louvan-Géliot [1], d'Hozier [2] et Chazot de Montigny [3], disent que ce Guillaume II n'a pas laissé de postérité, et font venir les barons de Semur d'un grand seigneur bourguignon d'origine royale et issu des anciens ducs de Bourgogne, Warin ou Guérin de Vergy.

[1] La vraie et parfaite science des armoiries éditée par Palliot. Dijon, 1660, p. 60.
[2] Généalogie d'Amanzé, édit de Palliot, 1659, p. 13.
[3] Tablettes hist. et généal t. II, p. 222.

Avec les données fournies par l'histoire et le blason, il me semble possible de concilier ces deux opinions en apparence si discordantes. Les luttes incessantes, les partages répétés entre les successeurs de Charlemagne avaient produit une instabilité correspondante dans la répartition de ce qu'on nommait les honneurs. Les grands dignitaires, selon le parti qu'ils avaient embrassé, perdaient ou acquéraient tel domaine ; plusieurs familles bourguignonnes s'étaient ainsi transplantées ou avaient, par suite d'événements publics ou particuliers, des représentants en Aquitaine.

Parmi ces seigneurs émigrés il faut compter les sires de Vergy, lesquels furent si bien accueillis dans leur nouveau séjour, que l'un d'eux, Warin ou Guérin, après avoir épousé la princesse Albane, devint lui-même comte bénéficiaire d'Auvergne [4]. Ce prince illustre était, en même temps, comte de Mâcon, et, à ce titre, il donne à l'évêque Hildebald Genouilly et deux autres terres, en échange de la villa de Cluny qui appartenait à l'église de Saint-Vincent de Mâcon [5]. Chazot de Nantigny le fait mourir en 819 [6], quatre ans après Charlemagne.

[4] Chazot, Tablettes, t. II, p. 257.
[5] Cartulaire de Saint-Vincent de Mâcon, c. lv.
[6] Chazot, Tablettes, t. II, p. 257.

À l'époque des malheurs de Louis le Débonnaire, les seigneurs d'Aquitaine et la noblesse de Bourgogne prirent son parti et soutinrent le faible monarque contre ses fils rebelles. Quand les choses furent rétablies, Charles le Chauve reconnaissant donna à Warin II, fils ou petit-fils du précédent, que Chazot appelle aussi seigneur bourguignon [1], le comté de Toulouse et le duché d'Aquitaine, en 840 [2]. Il mourut en 845.
Ce Warin II était pareillement comte de Mâcon, de Chalon et d'Auvergne [3]. Le second successeur de Warin II, Guillaume le Pieux, était comte bénéficiaire d'Auvergne, duc d'Aquitaine et de Guyenne, et comte de Poitou. C'est lui qui fut le fondateur de Cluny, en 908.
Il me paraît donc évident que ceux qui font descendre les barons de Semur d'un prince bourguignon, et ceux qui leur assignent pour auteur un prince d'Aquitaine, sont d'accord, sans qu'il y paraisse, et veulent désigner le même personnage, savoir, Warin I de Vergy, ancêtre de Guillaume II.
Cette opinion est confirmée par l'étude comparée des armes anciennes de Bourgogne, de Poitou et de Semur-en-Brionnais, que je mets sous les yeux du lecteur dans le tableau ci-joint.
Bourgogne ancien portait d'or à trois bandes d'azur.[4]
Les comtes de Poitou, « issus, dit maître Louvan-Geliot [5], d'un duc de Bourgogne, portaient pareillement d'or à trois bandes d'azur. Mais pour se distinguer de leur source, ils y avaient ajouté, en cœur, un écusson échiqueté de gueules et d'or. Ces points de gueules chargés d'un château d'or.
Semur-en-Brionnais portait d'argent à trois bandes de gueules.[6]

[1] Chazot, Tabl t. II, p. 222.
[2] Id. ibid.
[3] Chazot, Tabl. II, p. 164, 166 et 257.
[4] Chazot de Nart. Diction. herald p 93.
[5] La vraie et parfaite Science des armoiries, édition de Paillot. Dijon, 1660, p. 60.
[6] Chazot, Dict. hérald. p. 201.

Pour ceux qui entendent le langage héraldique, il y a là tout un document révélateur. On trouve dans ces trois écussons juste assez de similitude pour établir une source commune, et assez de dissemblance pour pouvoir discerner sans peine les diverses branches.
Mais est-il bien sûr que ce soit la Bourgogne qui ait originairement et par le seul ascendant du mérite imposé ses princes à l'Aquitaine? Ou bien serait-ce l'Aquitaine qui aurait antérieurement imposé les siens à la Bourgogne ? Dans cette dernière hypothèse je m'expliquerais mieux l'émigration des princes bourguignons au pays de leurs aïeux, et surtout leur élévation si rapide au rang suprême dans diverses principautés d'outre-Loire.
C'est donc, à mon sentiment, une grande question historique, aujourd'hui probablement insoluble faute de documents, de savoir si ce sont, aux siècles qui ont précédé le neuvième, les survenants bourguignons et francs qui ont pénétré et se sont établis dans l'Aquitaine ; ou si ce sont des Aquitains qui, à la suite d'événements dont l'explication est incertaine, se sont établis avant l'époque qui nous occupe dans la partie méridionale de la Bourgogne.
Quoi qu'il en soit, quand les flots révolutionnaires d'alors furent calmés, quand la paix fut revenue dans les provinces, le Brionnais, à cheval sur la Loire, nous apparaît, sous le gouvernement paternel de ses hauts barons, comme un territoire neutralisé et comme un gage de sécurité pour les Bourguignons et pour les Aquitains.
Et tandis que la portion du pays des Aulerci Brannovices de César, qui a conservé le nom de Brionnais, passait en toute souveraineté à une branche cadette de la grande maison d'Aquitaine et Guyenne ; l'autre moitié, sous le titre de baronnie du Charollais, devenait un apanage des comtes souverains de Chalon.
Ces détails appartenaient à mon sujet ; mais je ne dois pas les pousser plus loin. Ils font déjà entrevoir la grandeur princière des premiers barons de Semur. Ceux-ci se montreront dignes de leur sang, par leurs vertus autant que par leurs alliances avec les ducs souverains de Bourgogne, les rois de France et de Portugal. Le sang même de Charlemagne viendra se mêler dignement au leur. Ces faits seront exposés quand nous en serons à la suite généalogique de ces seigneurs. Il nous faut, en attendant, assister à la naissance de Semur et décrire la résidence de ses souverains.

Résidence des anciens barons de Semur.

Semur, pendant toute la durée de la première race de ses barons, c'est-à-dire de 850 environ à 1260, n'était pas une paroisse, mais une simple résidence princière élevée sur le territoire de l'antique paroisse de Saint-Martin-la-Vallée. C'était comme une de ces bastides de Guyenne, ou comme une de ces bastilles du pays de Galles, au treizième siècle, dont notre savant archéologue Didron parle avec admiration [Didron, Annales archéologiques, t. XIV, p. 361.] et dont il publie, en même temps, le plan et la description. Didron affirme que ces bastilles anglaises sont postérieures à celles d'Alphonse de Poitiers dont elles imitent et perfectionnent le plan. Ce texte ne renfermait-il point une révélation ? Cet Alphonse de Poitiers, sujet du duc d'Aquitaine et Guyenne, ne serait-il pas l'architecte et le constructeur du château de Semur ? Car, ajoute Didron, c'étaient les rois ou les ducs souverains qui construisaient, selon leur convenance, ces bastilles « avec toutes les ressources de l'art de l'ingénieur. ».
Les bastides de Guyenne, ajoute-t-il, n'avaient pas généralement de château. C'étaient de simples forteresses à l'usage des hommes de guerre. À Semur, nous trouverons la bastille, le château et la basse ville. Il fallait tout cela à la fois pour le but qu'on se proposait, de fixer au centre du Brionnais une maison princière destinée à s'y perpétuer à travers tous les âges.
Une résidence princière, pas plus qu'une cathédrale, ne se pouvait bâtir d'un seul jet au moyen âge. On mettait quelquefois plusieurs siècles à son achèvement. On en élargissait l'emplacement ; on y ajoutait divers travaux ; on y faisait des modifications selon que le besoin s'en faisait sentir.
Au commencement du dix-neuvième siècle il restait encore assez de traces de la résidence des barons du Brionnais pour qu'il fût possible d'en suivre le plan et d'en reproduire l'aspect tel qu'il était au douzième siècle. Pour la parfaite intelligence de ce qui va suivre immédiatement, il est nécessaire d'étudier le plan ci-joint copié, il y a quarante-six ans, aux archives communales de Semur, qui ont été enlevées depuis lors et annexées à celles de la préfecture à Mâcon.
Pour se mettre à l'abri d'un coup de main, et pour se donner en même temps la jouissance de la plus riante nature, il était difficile de choisir un endroit plus favorable que l'étroit plateau de Semur, ouvert au nord et terminé en pente douce du côté de la Madeleine. Il est protégé au nord, à l'ouest et au midi par des vallées profondes, qui viennent se rejoindre à la croix de Saint-Martin, pour former ensemble l'incomparable vallée qui se prolonge en ligne droite jusqu'à Marcigny, jusqu'à la plaine de la Loire, offrant partout aux regards de riches et vertes prairies, ses troupeaux de bœufs et ses ruisseaux ; à gauche, les hautes futaies du bois de la Côte, et à droite, les riants vignobles de la Craie et de Corneloup.
Les premières constructions se firent au point culminant du plateau. Le château proprement dit, c'est-à-dire l'habitation du prince et de sa famille, occupait le centre, depuis la bastide ou forteresse qui le protégeait du côté de l'orient, jusqu'à la petite porte qui a gardé sa forme primitive et s'appelle encore aujourd'hui la Poterne. À l'ouest de la Poterne et jusqu'au Précolier s'étendait, dans l'enceinte des murs, la maison des Clercs qui desservaient la chapelle seigneuriale et instruisaient la jeunesse, selon les glorieuses traditions de Charlemagne.[L'école palatine de Semur, annexée au chapitre de Saint-Hilaire fondé en 1274, a subsisté avec lui jusqu'à la fin du dix-huitième siècle. Après le gros de l'orage révolutionnaire et aux premières lueurs de sérénité, elle fut relevée par M F Bonnardel, curé, et est devenue, en 1822, le petit séminaire de Semur qui occupe aujourd'hui, au nord de l'église, la majeure partie des concessions faites au chapitre dans l'enceinte fortifiée.]
Tout cet ordre de choses nous est révélé dans la charte de fondation du chapitre de Saint-Hilaire, qui est de l'an 1274, et dont nous aurons à nous occuper quand nous aurons à traiter de l'état ecclésiastique de Semur. Je ne veux citer ici que le passage qui établit ce que je viens de dire sur l'emplacement et l'établissement du château et de la maison des Clercs ou école palatine.
Nos Joannes dominus Sinemuri... damus et concedimus in perpetuum eidem ecclesiae Sancti Hilarii decano et canonicis ibidem institutis plenariam licentiam et liberam facultatem acquirendi et accrescendi se in castro nostro de Sinemuro praedicto infra terminos inferius annotatos, videlicet a porta nostra castri nostri de Sinemuro Briennensi adhaerente domui clericorum de Sinemuro usque ad aliam portam dicti castri per quam itur ad domum domini Hugonis Morelli, militis, prout directe itur de una porta praedicta ad aliam portam dicti castri, et a dicto itinere, a parte ecclesiae, prout ambitus murorum dicti castri ab una porta usque ad aliam portam dictarum portarum per circuitum se extendit, ad faciendum ibidem cimeterium infra terminos limitates ; necnon ad construendum et faciendum ibidem domos, aedificia et alia quae sibi viderint expedire ; sine tamen praejudicio ... reservato etiam nobis et nostris quod nos possimus munire praedictum castrum infra praedictum ambitum, quotiescumque necessarium fuerit et videbimus expedire.
On voit par ce texte précieux, dont la date est authentique, que longtemps avant l'an 1274 l'enceinte fortifiée de Semur existait telle qu'elle est figurée dans le plan ci-joint. Cet acte nomme le commandant de place, en 1274, l'écuyer Hugues Morelle. Il indique assez qu'il avait son habitation sur le grand chemin qui allait de la Madeleine au Plâtre, et près des deux portes de l'enceinte principale qu'on voit sur le plan et qui n'ont été démolies qu'en 1829.
L'assiette du château est certaine ; il était à l'orient de la Poterne et s'étendait jusqu'à la bastille ou citadelle. Il occupait, dans cet espace, la partie méridionale du plateau et s'appuyait sur les remparts. Il en reste quelques débris dans les substructions des maisons habitées qui l'ont remplacé, mais pas assez pour qu'il soit possible d'en reconstituer le plan. En face et sur l'enceinte du nord s'appuyaient les habitations, mieux conservées en quelques parties, des hommes d'armes et des officiers de justice et d'administration. Ces édifices étaient séparés du château par la place d'armes, qu'on appelle encore aujourd'hui le Plâtre, Platea.
Du côté de l'orient, le plateau étant ouvert et sans obstacle naturel, on y avait bâti la bastille, composée d'un ensemble de travaux formidables et d'un aspect grandiose, dont la grosse tour ou donjon, restée debout, peut donner une idée. Les angles extérieurs de ce vénérable monument étaient protégés par d'autres tours carrées de même force et de même aspect. L'entrée de ce donjon était au premier étage et se voit encore près d'un angle. On y arrivait par un pont-levis qui venait, quand il le fallait, s'abaisser sur une des tours jumelles et rondes dont l'une sert encore aujourd'hui de cachot pour les malfaiteurs dangereux.
La bastille, le château et la maison des Clercs, avec le Plâtre et les jardins, couvraient le plateau tout entier et remplissaient la principale enceinte de la résidence princière du vieux Semur. Le plan ci-joint en marque les étroites dimensions. Autour des remparts et à une certaine hauteur, il y avait un chemin de ronde, dont les traces se voient encore en plusieurs endroits en allant par le chemin de la Poterne au Précolier. Ce chemin de ronde était pris dans l'épaisseur des murs avec une solide galerie romane par devant. On en voyait encore quelques arceaux, du côté du nord, dans les dépendances de la maison de Laubépierre, à l'époque de la construction du petit Séminaire, il y a une quarantaine d'années.
Dans la partie inférieure de ce mur d'enceinte, en deux ou trois endroits, on avait ménagé une communication quasi secrète avec le quartier de la basse ville où habitaient dans une seconde enceinte les ouvriers et les artisans. C'était un passage où ne pouvait s'engager qu'un homme à la fois, long, obscur, peu élevé et bien dallé, qui s'en allait en replis tortueux, sous les maisons des officiers adossées à la muraille, jusqu'à la place du Plâtre, de manière à arrêter les regards indiscrets et les projectiles ennemis. La défense de ces passages était facile et, au besoin, ils étaient bien vite murés.
L'unique voie d'entrée dans la place de Semur, pour les voitures et les chevaux, était ce chemin large et montueux qui allait en ligne directe de la Madeleine à la Poterne. Il était, dans toute sa longueur, pavé avec de grosses pierres, comme les anciennes voies romaines. Ce pavage existe encore sous quelques centimètres de terre rapportée. La salle de récréation et le réfectoire du petit Séminaire en recouvrent une partie ; le reste subsiste aussi bien que les deux portes extrêmes de la Madeleine et de la Poterne. Vers le milieu et pour protéger la principale enceinte, il y avait deux autres portes plus hautes, plus belles et plus fortes, très rapprochées l'une de l'autre, qui étaient encore debout en 1829 et qu'on appelait vulgairement les Portaux. Leur place est marquée dans le plan par terre.
La basse ville, quartier des artisans et des ouvriers, occupait à mi-côte tout l'espace compris entre cette rue unique et montueuse à l'ouest, et la chapelle de Saint-Jean-l'Évangéliste, à l'orient. Séparée de la première enceinte par une suite de jardinets, elle avait au nord son enceinte propre de murailles crénelées et flanquées de tours, laquelle partant de la bastille descendait et embrassait la susdite chapelle de Saint-Jean avec le cimetière, et suivait de l'orient à l'occident la clôture méridionale du jardin Deshaires, jusqu'à une porte qui n'existe plus et qui ressemblait à celle de la Madeleine. À l'intérieur, le long de cette enceinte dont il reste des traces en cet endroit, on voit une ruelle étroite, à un niveau bien supérieur à celui du jardin, qui se brise tout à coup là où était la porte et conduit encore aujourd'hui les gens du quartier à la Madeleine.
Je soupçonne, mais sans en avoir la preuve positive, qu'à la place du jardin Deshaires il y avait une longue pièce d'eau tenant lieu de fossés de ville et alimentée par les étangs de la Paye et des Igaux (aquae), et par la Serve [On donne encore ce nom, synonyme de réservoir, à une pièce d'eau aujourd'hui insignifiante, mais qui, il y a cinquante ans, était encore assez étendue], et les riches sources des Pions. On sait que les grandes eaux ont toujours eu leur importance dans le système de défense des villes et des forteresses. Lorsque, il y a une cinquantaine d'années, on commença les premiers travaux pour conduire au Séminaire la principale source des Pions, on ne fut pas médiocrement étonné de rencontrer, en divers endroits de cette région, des tuyaux et travaux de conduite d'eau ignorés de tous.
Si nous nous reportons enfin vers l'ouest et en dehors du chemin de la Madeleine à la Poterne, et sous les murs d'enceinte du quartier des Clercs, nous trouvons des jardins, chenevières et prés, tels que le pré de la Porte au Vau (porta vallis), qui étaient aussi renfermés dans une enceinte moins fortifiée et dont on voyait encore au commencement du siècle des traces indubitables. C'est là et dans la moitié inférieure et nivelée du pré de la Porte au Vau qu'était établie, au dixième siècle, une blanchisserie de toiles dont il sera parlé plus loin et que mentionne, en ces termes, Pierre le Vénérable : « Vestibus ae telis quae undecumque abluendae ad castrum de Sinemuro deferuntur ...» [Bibl Cluniae col. 1289, D.]
Enfin, en dehors de toute enceinte, au couchant et sur le penchant de la colline s'étendait le Précolier (Pré-Écoliers, Pré aux Clercs, Pratus scholae), où les jeunes étudiants allaient, comme aujourd'hui encore, prendre leurs innocents ébats et se livrer à leurs jeux, au grand air et en vue du plus gracieux panorama qu'on puisse désirer.
Je l'ai dit plus haut, tout cet ensemble ne s'est pas bâti d'un seul coup, ni à une même époque ; mais tout cela entrait très certainement dans le plan primitif.
Vers le quinzième siècle, Semur s'agrandira un peu vers l'orient et en dehors de l'enceinte du château, jusqu'à la chapelle rurale de la Perrière dédiée à la sainte Vierge. De nos jours il s'est porté principalement sur la route de Sainte-Foi. Je n'ai pas à m'occuper présentement de ces accroissements successifs, et je dois m'en tenir à l'exposition que je viens de faire du plan ancien qui seul appartient à mon sujet.

Généalogie des barons de Semur.

Nous connaissons maintenant par la description trop aride peut-être qui vient d'être faite l'installation militaire et féodale des premiers barons de Semur, il reste maintenant à consigner leurs noms, leurs alliances, leur filiation, leurs actes.
Grâce aux plus habiles généalogistes du passé, tels que Duchesne, le P. Anselme, Chazot de Nantigny et quelques autres qui ont écrit et imprimé l'Histoire généalogique des barons de Semur ; grâce, surtout, aux travaux plus complets et plus sûrs des deux savants laborieux du pays qui ont pu, leur vie durant, puiser à loisir et à souhait dans les riches archives encore intactes de Marcigny et de Cluny, des paroisses et des châteaux du Charollais, il a été facile de remplir cette partie longue et importante de ma tâche. Ces deux hommes sont MM. Verchère de Reffye et Potignon de Montmegin dont je ne dirai ici que quelques mots.
Hugues-François Verchère de Reffye habita successivement Marcigny, sa terre natale, et Semur où il s'était marié. Il appartenait à une famille de praticiens et de notaires, appelés depuis l'an 1400 à recevoir les preuves de noblesse des demoiselles qui se présentaient pour être reçues au rang des bénédictines de Marcigny. Ils avaient ainsi accumulé dans leur maison un nombre incalculable de généalogies et de documents, concernant les plus illustres maisons de France, dont on peut voir la nomenclature aux pièces justificatives de Cluny au onzième siècle. (2° éd. in-12, de la page 233-254.)
Reçu avocat à Paris, Hugues-François vint se fixer à Marcigny et, pendant cinquante ans, s'occupa tout entier à compulser ces riches archives de famille et celles de l'abbaye. C'est ainsi qu'il se trouva en mesure de fournir au grand dictionnaire de Moréri plus de sept cents articles historiques et généalogiques, comme le constate Courtépée, dans sa Description de Bourgogne. (1ère édition, t. IV, p. 289 à 290.)
M. Potignon de Montmegin habitait à Brian, près Semur, une petite maison bourgeoise voisine de l'entrée de l'église. Il était proche parent de M. de Reffye et frère du dernier prieur des bénédictins de Marcigny. M. de Montmegin partageait les goûts et les aptitudes de M. de Reffye, et pendant près d'un demi-siècle ce fut lui qui fut chargé, à son tour, de constater les degrés de noblesse des postulantes de Marcigny. Peu d'élèves de notre savante école des Chartes lui eussent été supérieurs en aptitude et en science historique et généalogique. Avec un courage, je dirais volontiers avec une vraie passion de bénédictin, il avait lu et copié un monceau de vieilles chartes et rédigé patiemment la généalogie de toutes les familles honorables du Charollais. Les trois quarts de ce trésor inappréciable avaient déjà été détruits quand je pus en connaître l'existence, dans un grenier de campagne, en 1849. Il me fut donné bientôt d'en recueillir les épaves qui rempliraient encore plus de vingt volumes.
C'est ici le lieu de discuter le texte précieux révélé par MM. Verchère de Reffye et Potignon de Montmegin, qui donne le nom d'un baron de Semur échappé à tous les autres généalogistes : « Freelannus de Camiliaco, senior castri de Sinemuro. »
Ils traduisent tous deux Freelannus par Froilan. Cette traduction, assez naturelle assurément, est-elle leur œuvre personnelle, ou bien ont-ils trouvé Froilan dans quelque vieux titre français? - Je l'ignore. Mais c'est le même mot latin que Chazot de Nantigny traduit par Fredelon, qui est le nom du deuxième comte de Rouergue [1] en 836, devenu en 849 [2] le premier comte héréditaire d'Aquitaine, par la grâce de Charles le Chauve. J'ai déjà dit plus haut que le même empereur, neuf ans auparavant, avait créé Warin de Vergy dernier duc bénéficiaire de la même contrée [3].

[1] Chazot, Tablettes hist t. II, p, 227.
[2] Idem, ibidem, p. 222, vers le milieu.
[3] Idem, ibid. p. 222, 1ère ligne.

Je soupçonne, non sans raison, qu'il devait y avoir des liens de parenté entre ce dernier duc bénéficiaire et le premier comte héréditaire qui lui succédait, et que c'est le comte d'Aquitaine qui a tenu sur les fonts sacrés, et nommé de son nom, Froilan ou Fredelon de Chambilly, seigneur du château de Semur.
Mais comment ce seigneur, venu de si loin, porte-t-il le titre de la terre de Chambilly ? Pourquoi Chambilly précède-t-il le titre de Semur, dont le seigneur devait posséder le territoire neutre du Brionnais, entre l'Aquitaine et la Bourgogne ?
C'est que Froilan était non encore le baron, mais le fils du premier baron de Semur, et, à ce titre il portait, du vivant de son père, le nom de son apanage qui était Chambilly. Car il est certain, selon MM. de Reffye et de Montmegin auxquels je dois cette explication, «que la seigneurie de Chambilly faisait alors partie des biens du baron de Semur, et que c'est bien plus tard que cette seigneurie fut partagée entre la prieure de Marcigny (qui n'existait pas alors) et les ducs de Bourbon. »
Un membre très digne et très regretté de l'Académie de Mâcon, le modeste et savant M. Ragut, donne la clef de cette énigme quand il écrit ceci [Statistique du départ. de Saône-et-Loire, t. II, p. 305.] : « Le premier baron de Semur fut Guillaume II, fils du duc de Guyenne et comte de Poitou. » Il faut lire ici : Guillaume, deuxième fils du duc de Guyenne, et ne pas prendre le chiffre romain II pour un numéro d'ordre dans la série de ces ducs et comtes.
Chazot de Nantigny mentionne cinq comtes bénéficiaires d'Auvergne, du nom de Guillaume [1]. Il dit du premier qu'il était frère de Gérard, fils de Théodoric, tué en 841. Le second est celui dont il est ici question ; le troisième, Guillaume le pieux, fondateur de l'abbaye de Cluny ; le quatrième, Guillaume le jeune, et le cinquième, Guillaume dit Taillefer mort vers 950.
Tout va bien pour les quatre autres : mais le faux Guillaume II embarrasse tellement ce savant généalogiste, qu'il n'ose pas donner de numéros d'ordre à ces cinq Guillaume, comme il a coutume de faire quand il est sûr de son fait. Il ne connaît ni l'année de l'avènement de ce prétendu comte bénéficiaire d'Auvergne, ni celle de sa mort. Il dit seulement qu'il était comte en 858 et en 864 [2].

[1] Tablettes, t. II, p. 257 et 258.
[2] Tablettes, t. II, p. 257, ligne 20.

Et à la ligne suivante, il lui donne pour successeur « Etienne, fils de Bernard, en 862 », deux ans avant que Guillaume eût cessé d'être comte. Ce n'est pas tout. De l'an 858 à 869, en onze ans, on nous donne quatre comtes successifs : Bernard, Guillaume, Etienne et Warin II. Le fait est-il croyable et admissible ?
Tout s'explique si l'on admet, comme il est nécessaire de le faire, que ce Guillaume, frère puiné, sinon le fils de Guillaume I, ne doit pas figurer dans la table généalogique des comtes bénéficiaires d'Auvergne, ayant été appelé à fonder la baronnie héréditaire de Semur. Chazot, dans ses plus vieilles chartes, a rencontré son nom aux années 858 et 864, avec le titre de comte d'Auvergne, comme nous avons rencontré tout à l'heure Froilan de Chambilly, qualifié de seigneur du château de Semur, sans qu'il fût encore baron en réalité.
Le faux Guillaume II n'a jamais régné dans le comté d'Auvergne. Mais sa noblesse, ses qualités et son courage qui l'avaient fait surnommer le Lion, au témoignage de Gollut et de Besly, cités par M. de Reffye, tout le rendait digne d'être le premier baron héréditaire de Semur. C'est donc lui qui, issu du sang combiné des plus grandes maisons de la Bourgogne et de l'Aquitaine, aurait été le père de Froilan et de qui descendront ces illustres barons dont je vais donner le catalogue jusqu'à la fin du dix-huitième siècle.

Guillaume d'Auvergne, premier baron de Semur, comte du Brionnais.

D'après ce qui précède, et en m'en tenant aux données fournies par Chazot de Nantigny, voici la généalogie de Guillaume, premier baron de Semur.
Warin ou Guérin de Vergy, comte de Mâcon et de Chalon [1], a pour fils et successeur Théodoric qui est le même que Thierry [2].
Théodoric laisse entre autres enfants Gérard, tué en 841, et Guillaume I, frère et successeur de Gérard au comté d'Auvergne [3].
Guillaume I, sixième comte bénéficiaire d'Auvergne, est le père ou plutôt le frère aîné de notre Guillaume, appelé à quitter sa terre natale pour venir régner sur le Brionnais [4].

[1] Chazot, Tablettes, t. II, p. 164 et 165.
[2] Idem, ibidem, l. 31.
[3] Chazot, Tabl. t. II, p. 257, lignes 18 et 19, que voici : « Gérard, fils de Théodoric, tué en 844. Guillaume, frère de Gérard. »
[4] Chazot, Tabl. t. II, p. 257, ligne 21.

On ne peut ici compter sur les dates précises données par Chazot. Ainsi, il fait mourir le même personnage, Warin, comte de Mâcon et de Chalon, et deuxième du nom comme comte d'Auvergne, en 845 (p. 166), en 856 (p. 164), et après 869 (p. 257).

Froilan, fils de Guillaume, deuxième baron de Semur comte du Brionnais.

Je ne puis que transcrire ici ce que disent de Froilan de Semur MM. de Reffye et de Montmegin : « Au temps de Froilan de Semur, le Brionnais se sentit de l'irruption des Normands dans la Bourgogne. Chacun ayant couru aux armes, il n'est pas à présumer que ce seigneur, l'un des plus puissants vassaux du souverain, soit demeuré dans une honteuse inaction, et n'ait point aussi couru avec les siens à la défense du pays que l'ennemi inondait de toutes parts. On se battit auprès de Charolles, qui n'est éloigné de Semur que de quatre lieues ou environ. » Vers 892.
Courtépée constate les mêmes malheurs, sans pouvoir donner plus de détails : « Semur, dit-il, a essuyé bien des révolutions. Les Normands, les Hongrois, qui ravagèrent la Bourgogne, portèrent la désolation jusques aux rives de la Loire et saccagèrent cette ville [Descript hist du duché de Bourgogne, édit. de 1779, t. IV, p 187, l. 16, 22, etc. À la page 179, l. 16, Courtépée dit : « Semur au neuvième siècle était une châtellenie qui relevait des comtes de Chalon » Depuis le milieu du neuvième siècle, la baronnie de Charolles relevait de Chalon : le Brionnais formait une petite souveraineté indépendante.]
On ignore le nom et la famille de la baronne de Semur, femme de Froilan. Ils eurent de leur mariage au moins les quatre enfants dont les noms suivent :

1° Artaud de Semur, nommé dans le Cartulaire avec son père et ses frères ;
2° Joceran, qui suit ;
3° Froilan, surnommé le Blanc, qui eut Briennon pour apanage et fut la souche d'une grande et puissante maison appelée des Blancs, laquelle au temps de saint Hugues fît, sur cette paroisse, des donations au prieuré de Marcigny ;
4° Dalmace de Semur dont on ignore la destinée.

Joceran, troisième baron de Semur, appelé quelquefois comte du Brionnais.

Artaud de Semur, l'aîné des fils de Froilan, est très probablement le même que Arlebaud, dont Chazot de Nantigny fait le premier baron connu de Semur [Chazot, Généalogies histor. de Bourgogne, in-4°, t. IV, p. 62 et suivantes.]. Dans des chartes de cet âge, il est si difficile de bien lire les noms propres ! Quoi qu'il en soit, il ne paraît pas qu'Artaud ou Arlebaud de Semur ait régné sur le Brionnais. Peut-être est-il mort jeune ?
De Joceran lui-même je ne puis que recueillir ce qu'en a dit M. de Reffye : « Joceran de Semur fut, après son père, comte du Brionnais. De son temps, en 925, toute cette partie de la Bourgogne fut affligée d'une famine si extraordinaire, qu'on en vint à l'affreuse nécessité de répandre le sang humain et de se manger les uns les autres. Paradin [Annales, livre I, p. 148] n'a pas manqué de faire mention de ce funeste événement et de rapporter avec sa pieuse crédulité, les éclypses, l'apparition des comètes, et les autres signes extraordinaires qui, dans l'opinion du vulgaire, annoncent les fléaux du ciel.
Le comte Joceran eut pour femme une dame appelée Ricoaire, de laquelle il est fait mention dans une charte de Geoffroy, second du nom [1], concernant donation de la seigneurie de la Roche-Millay en faveur du prieuré de Marcigny.

[1] Cartular. Marciniacense, liv. I, p. 13. Nous verrons bientôt qu'il faut dire : Geoffroy III.

En ce temps-là, on n'ajoutait guère aux noms des contractants celui de la famille dont ils étaient. On est par là souvent réduit à la nécessité de deviner et aux risques de deviner mal. Pour n'y pas tomber, il faut nous contenter de dire qu'elle eut un fils appelé Geoffroy, qui suit.
Parlant des comtes de Chalon, à la même époque, Saint-Julien-de-Balleurre se plaint des mêmes inconvénients dans son vieux langage plein de naïveté et de charme : « Nul ne pourroit, dit-il, désirer plus que moy esclaircissement en l'histoire de noz comtes de Chalon : mais ceste matière est sepuelie en si profonde ignorance, que je ne trouve moyen de pouvoir satisfaire au désir d'autruy, ny au mien. Avec cela je ne fus jamais (comme plusieurs que je sais) si hardy que j'aye osé (parlant le premier des choses non sceües, ni congneües) entreprendre de m'en faire croire : mais si quelqu'un m'a fait le frayé, et (comme on dit ès monts) la challa : je ne crain d'y passer et suyvre ma guide. Or est-il que nul (que je sçache) n'a encore escrit particulièrement des comtes de Chalon : et si quelques uns de leurs noms sont espars par noz histoires, jamais Isis eut tant de peines à ramasser les pièces que Typhon avait fait de son Oziris, qu'il n'en faudroit avoir pour les recueillir. Encores quand je les aurois assemblé, ne sçaurois-je trouver, entre tant de morts, lesquels sont pères, lesquels sont fils : s'ils estoient contes en tiltre, ou en commande ...Quoy q'ensoit toutesfois, il me semble que ceste partie de l'histoire Chalonnoise ne doit estre du tout pretermise, et qu'il est nécessaire en dire quelque chose. Mais si je ne puis en cest endroit tout ce que je vouldrois bien, il plaira aux lecteurs (si quelques uns daignent lire cest escrit) se contenter de ce que je puis. Un autre pourra mieux polir ce que je ne fais qu'esbaucher. » [De l'origine des Bourgongnons, p. 416 et 417.]
Il est impossible de s'occuper tant soit peu de l'histoire particulière d'une grande maison de cette époque sans se heurter aux mêmes difficultés, sans exhaler les mêmes soupirs. Toutefois, ces études ingrates en apparence et très intéressantes en réalité, finissent souvent par se mûrir et s'éclairer avec le temps, à l'aide de textes comparés et de titres mieux compris.
Ainsi, il est certain aujourd'hui que la généalogie des barons de Semur a été maintes fois tronquée ou écourtée. Par exemple, entre Joceran qui précède et Dalmace, le père de saint Hugues, on ne place qu'un seul seigneur du nom de Geoffroy, tandis qu'il y en a eu deux, Geoffroy I et Geoffroy II. Ces deux barons, père et fils, ont épousé, nous le verrons, la mère et la fille [1], circonstance exceptionnelle et rare, qui n'a pas peu contribué à dérouter les plus habiles généalogistes.

[1] Au commencement de ce dix-neuvième siècle un fait analogue s'est produit à Mâcon dans la très honorable famille Gardon-Renard. Le chef de la famille Gardon, devenu veuf, après avoir marié son fils d'un premier mariage à Mlle Renard, de Lyon, épouse lui-même en secondes noces la propre sœur de sa belle-fille. Dès lors il est le beau-frère de son fils ; le fils devient beau-frère de son père, et beau-fils de celle qui était sa belle-sœur. Une fille naît du second mariage de M. Gardon ; elle est a la fois sœur et nièce de M. G. fils. La femme de celui-ci est la bru et la belle-sœur du chef de la famille, etc., etc.

Geoffroy I, quatrième baron de Semur.

Geoffroy I, fils et successeur de Joceran de Semur, était un très brave et très puissant seigneur, lequel bien qu'un peu plus jeune que le comte Lambert, le mari d'Adélaïde de Vermandois, comtesse de Chalon, avait vécu dans l'intimité de ce prince. Les malheurs de Geoffroy et les services de Lambert avaient encore resserré ces liens. Les Auvergnats, dit la charte neuvième du Cartulaire de Perrecy [Edité dans le Recueil pour servir à l'histoire de Bourgogne, par Perard, p. 30 et 31.], voyant le duc de Bourgogne engagé dans de sanglants démêlés avec le roi de France, crurent le moment favorable pour envahir le paisible Brionnais. Deux années de suite ils viennent le piller et le dévaster. « Horum ergo temporibus, Arverni fines suos progressi Burgundiam irruunt, agrosque vastantes, cuncta diripiunt, sicque (in) patriam redeunt. »
Le bruit se répand qu'une troisième invasion se prépare. Lambert cherche des alliés et accourt avec eux au secours de Geoffroy et à la rencontre des ravageurs. Cette rencontre a lieu sur le territoire de Chalmoux où se livre une bataille qui fut pour les Auvergnats un vrai désastre, en 980 : « Tali ergo praesidio sub Dei clementia munitus in Burbonensi pago obviat hostibus, confectoque praelio propter Calamossam villam, tanta cos caede fœdavit ...»
Ce n'était pas assez de ce service éclatant pour le cœur de Lambert. Il avait eu de son mariage avec la comtesse de Chalon un fils et une fille : Hugues qui se donna à l'Église et fut évêque d'Auxerre, et Mahaud de Chalon qui était en âge d'être mariée. Il voulut marier cette fille bien-aimée au fils aîné et futur héritier de Geoffroy I de Semur, qui portait le nom de son père et sera Geoffroy II.
Geoffroy I avait épousé la fille de Dalmace de Brioude, laquelle lui avait apporté en dot la terre de Donzy en Nivernais [C'est peut-être Mahaud de Chalon qui, par son mariage avec le jeune Geoffroi, apportera la terre de Donzy à la maison de Semur.], où nous verrons un des fils de Geoffroy II devenir la souche d'une des plus grandes familles de France au moyen âge. Il en avait eu deux fils : Geoffroy, qui va suivre, et Rodolphe ou Raoul dont on ignore la vie et la fin.
Environ huit ans après mourait le comte Lambert (988), plongeant sa veuve, Adélaïde de Vermandois, dans une profonde douleur et dans de grands embarras. C'est à elle qu'appartenait en titre le comté de Chalon ; c'est à son alliance que Lambert devait l'honneur de l'avoir gouverné souverainement. Quand cette illustre dame eut donné à l'expression de ses regrets le temps convenable, il fallut songer aux affaires. Il fallait trouver un personnage digne d'elle qui pût la seconder dans le gouvernement de son comté. Elle fixa son choix sur le vieil et digne ami de son premier époux, Geoffroy I de Semur, qui étant veuf lui-même depuis quelques années épousa en secondes noces la veuve de Lambert. Dans une circonstance aussi mémorable, Geoffroy I de Semur abdiqua sa baronnie en faveur de son fils qui était, je l'ai déjà dit, depuis huit ans le gendre de la comtesse de Chalon. Geoffroy l'ancien quitta Semur pour venir habiter la ville de Chalon dont il devenait comte au même titre, avec les mêmes prérogatives et honneurs que antérieurement le comte Lambert. Cette élévation est en effet le plus complet éloge qu'on puisse faire de ce prince.
Que ce soit un comte du nom de Geoffroy qui ait été le second mari d'Adélaïde de Vermandois, comtesse de Chalon et veuve du comte Lambert, c'est une vérité reconnue de tous ceux qui se sont occupés de notre histoire locale, et qui est appuyée sur des chartes authentiques. Qu'il me suffise de nommer Saint-Julien-de-Balleurre [1], Duchesne [2], le P. Perry [3] ; et parmi les titres, une charte de Thibaud, petit-fils du comte Geoffroy I de Semur et comte de Chalon, où on lit : « Nobilissimus comes Gaufredus qui post mortem praestantissimi et Christianissimi comitis avi nostri Lamberti, accepit ejus conjugem aviam meam Adeleidem comitissam ...» [4]
Mais quand il s'agit de dire à quelle maison souveraine appartenait ce Geoffroy, tous s'écartent plus ou moins de la vérité, parce que l'idée ne leur vient pas qu'Adélaïde de Chalon eût pu songer à épouser le beau-père de sa fille Mahaud.
Le P. Perry va chercher jusqu'à l'extrémité occidentale de la France un mari digne de cette princesse. Il croit avoir découvert dans un vieux titre, qui lui a donné bien du mal, que c'est « Geoffroy Grisegonelle, comte d'Anjou, qui avait épousé en secondes noces la comtesse Adélaïde, veuve du comte Lambert. » Et les conclusions les plus étranges coulent à flot. Il n'y a qu'un inconvénient : c'est que Geoffroy Grisegonelle est mort le 21 juillet 987, plus d'un an avant le décès du comte Lambert.[5]
D'autres, et MM. de Reffye et de Montmegin sont du nombre, parlent d'un Geoffroy de Donzy en Nivernais. Mais cette illustre maison ne commencera qu'un peu plus tard, ayant pour souche Geoffroy de Semur, le petit-fils de Geoffroy II, comme nous le verrons bientôt.[6]

[1] Origine des Bourgongnons, p. 417.
[2] Histoire des ducs de Bourgogne, livre III.
[3] Histoire de Chalon, aux preuves, p. 39.
[4] Cette charte se trouve dans Saint-Julien et Perry, aux pages indiquées ici, et dans le Bibliotheca Cluniae. col. 413.
[5] Chazot de Nantigny, Tablettes hist. t. II, p. 63.- L'Art de vérifier les dates, Paris, 1770, place la mort de Geoffroy Grisegonelle à 986, ou 987, ou 988, et toujours au 21 juillet. Évidemment c'est une autre Adélaïde que la nôtre qu'il lui donne pour épouse.
[6] Chazot, Généalogies histor. in-4°, t. IV, p. 62 et suiv.

Duchesne approche davantage de la vérité. Il rapporte que, « Lambert étant mort, Adélaïs, sa veuve, épousa en secondes noces un comte appelé Geoffroy, qui soumit avec elle l'abbaye de Saint-Marcel à celle de Cluny ...» [1]
À la page 268 du même volume, Duchesne fait un pas en avant, quand il « estime que ce comte Geoffroy fut l'ayeul du comte Dalmace, père de S. Hugues, abbé de Cluny » En effet, Dalmace de Semur, père de saint Hugues et frère aîné du comte Thibaut de Chalon, est le fils de Geoffroy II de Semur et de Mahaud de Chalon. Par conséquent, il est petit-fils de Geoffroy I, comme le comte Thibaud le dit de lui-même dans le texte cité plus haut de sa charte latine.
Faute de reconnaître l'existence de deux Geoffroy, le père et le fils successivement barons de Semur, mes deux guides eux-mêmes, MM. de Reffye et de Montmegin, s'y sont mépris à leur tour, et l'état incertain de la question jusqu'à ce jour est fidèlement résumé en ces termes par M. Marcel Canat de Chizy :
« Adélaïde de Chalon se maria une deuxième fois à un seigneur du nom de Geoffroy ; mais elle conserva le titre de son comté jusqu'à sa mort, et son mari, conformément à l'usage de ce temps, prit celui de comte sans désignation de territoire. On croit que ce deuxième mari appartenait à la maison de Semur-en-Brionnais. » [2]
Puisse cette dissertation un peu longue, mais nécessaire, contribuer à fixer l'opinion sur ce point intéressant de notre histoire locale.
De ce deuxième mariage est venu un fils qui reçut le nom de Maurice et mourut jeune. [3]

[1] Duchesne, Hist. des ducs de Bourgogne, livre III, ch. LIII, et à la p. 268.
[2] Origines du prieuré de N -D. de Paray, p. 14.
[3] MM de Reffye et de Montmegin l'avaient vu dans le Cartulaire de Paray qui n'est plus.

Geoffroy II, cinquième baron de Semur.

Chazot de Nantigny [1] ne compte aussi qu'un Geoffroy, baron de Semur, là où il y en a deux ; et tandis que les autres généalogistes, et en particulier MM. de Reffye et Potignon de Montmegin, ne parlent que du premier qui fut marié en premières noces à la fille de Dalmace de Brioude, et en secondes noces à la veuve du comte Lambert, lui ne parle que de Geoffroy II, lequel fut par sa femme, Mahaud de Chalon, le gendre du comte Lambert et d'Adélaïde de Vermandois. Voici ses propres paroles :
« Geoffroy I de Semur, seigneur dudit lieu, eut pour femme Mahaud de Chalon, fille de Lambert, mort en 990 (il fallait dire 988), et d'Adélaïs de Troyes, fille de Vère, comtesse de Chalon et de Beaune, fille de Gislebert, comte de Chalon et de Beaune, et d'Hermengarde, comtesse d'Autun, sœur du roi Raoul.
Le mariage de Geoffroy de Semur avec Mahaud de Chalon se justifie par une charte de l'abbaye de Cluny, par laquelle Hugues, comte de Chalon et évêque d'Auxerre, donne à cette abbaye, l'an 1019, pour l'âme du comte Lambert, son père, et de la comtesse Adélaïs, sa mère, la moitié du village de Gevrey, situé dans le comté de Dijon, et confirma le don de l'autre moitié fait au même monastère par Mahaud sa sœur, et par son mari Geoffroy, seigneur de Semur, du consentement de leurs enfants ainsi nommés : [2]

[1] Généalogies hist. de Bourgogne, in-4°, t. IV, p. 62 et suivantes.
[2] « Non solum igitur praedictam medietatem, verum etiam alterius donationem medietatis laudo et corroboro, quam olim soror mea Maheldis et sponsus ejus Gauzfredus praelibato fecerunt cœnobio ... » (Cartulaire manuscrit de l'abbaye de Cluny, coté B. Odilon, n° 34.) Texte communiqué par M. A. Bruel, sous-chef de section.

1° Dalmace, qui suit et qui continua la postérité des seigneurs de Semur ;
2° Geoffroy, qui fut seigneur de Donzy (en Nivernais), de Saint-Agnan et de Châtelcensoi, tué l'an 1037 : il fut la tige des sires de Donzy ;
3° et 4° Hervé et Eudes dont on ne sait rien ;
5° Thibaud, qui fut comte de Chalon (du chef de sa mère et vivait en 1063 avec son épouse Ermentrude ; leur fils Hugues II fut comte de Chalon après lui et mourut sans postérité ;
6° Lambert de Semur, ainsi nommé en mémoire de son aïeul le comte de Chalon et fondateur de Paray.

M. Verchère de Reffye ne connaissait que les Tablettes historiques et généalogiques de Chazot de Nantigny, dont il possédait un bel exemplaire en huit volumes in-18, qui enrichit aujourd'hui ma bibliothèque. Il ne paraît pas qu'il ait eu à sa disposition le grand ouvrage in-4° du même auteur, qui a pour titre : Généalogies historiques de France, de Bourgogne, etc., où se trouve au t. IV, p. 62 et suivantes, la généalogie de la maison de Semur. Aussi il garde un silence absolu sur Geoffroy de Semur, époux de Mahaud de Chalon et sur Mahaud elle-même. Plus heureux que lui, M. Potignon de Montmegin a eu cet ouvrage entre les mains et a laissé dans ses papiers une belle copie faite par lui de la généalogie des barons de Semur, selon M. Chazeaux (sic) de Nantigny ; mais sans en tirer parti, sans soupçonner l'existence de deux Geoffroy, sans rien comprendre à ce qui lui semble une contradiction si flagrante entre les divers généalogistes.
Avant de passer outre, il convient de faire ressortir la grandeur croissante de la première race des barons de Semur. Nous avons déjà exposé leur origine paternelle. Ils remontent, de ce côté, à tout ce qu'il y avait de plus illustre parmi les seigneurs souverains de Bourgogne et d'Aquitaine, à des princes issus du sang de Mérovée. [1]
Du côté maternel, et par la double alliance matrimoniale entre Geoffroy I avec Adélaïde de Vermandois, et Geoffroy II avec Mahaud de Chalon, le sang des deux premières races de nos rois va couler ensemble dans leurs veines. Les barons de Semur seront désormais comme un trait d'union entre les Mérovingiens et les Carlovingiens. Car il est incontestable et incontesté que la comtesse Adélaïde de Vermandois et la baronne de Semur Mahaud de Chalon, sa fille, descendent en ligne directe de Charlemagne.
Je ne ferai qu'abréger ici la généalogie des comtes de Vermandois, telle qu'elle est donnée par Chazot de Nantigny [2] : Adélaïde est fille de Robert de Vermandois ; Robert de Vermandois est fils de Herbert II ; Herbert II, fils de Herbert I ; Herbert I, fils de Pépin II, roi d'Italie ; Pépin II est fils de Bernard, roi d'Italie, et de la reine Cunégonde ; Bernard est fils de Pépin I, roi d'Italie ; Pépin I est fils de Charlemagne.

[1] On a toujours cru que les Vergy descendaient des Mérovingiens détrônés par Pépin. D'autres les ont fait venir des anciens rois de Bourgogne qui se sont fondus dans la race des Mérovingiens.
[2] Chazot, Tablettes histor. t. II, p. 25.

Mais revenons à notre généalogie historique.

Dalmace I, dit le Grand, sixième baron de Semur.

La maison de Semur a grandi et est arrivée à sa plus haute gloire et puissance, au moment où Dalmace I est appelé à régner, au commencement du onzième siècle. Aussi les écrivains nombreux qui en ont parlé ne se bornent jamais à proférer purement et simplement le nom de ce seigneur ; ils y ajoutent toujours l'éloge de sa naissance et de sa grande position dans le siècle.
Hildebert, disciple de saint Hugues, puis évêque du Mans et mort archevêque de Tours, en parle en ces termes, au début de la vie du saint abbé de Cluny : « Dalmatius pater ejus, vir scilicet consularis ... » Il venait d'écrire, trois lignes plus haut : « Hugo, generosis parentibus illustris ... » [1]
Jean de Paris, dans son mémorial historique : « Memoriale historiarum », écrit ceci, à l'an 1109 : « Hoc anno obiit Hugo, Cluniacensis abbas ... Pater ejus Dalmatius, vir consularis et bellicis rebus intentus ...»
Dom Georges de Burin, archiviste de Cluny, dit à son tour : « Sanctus Hugo de Semur, primus hujus nominis, illustri Sinemurorum sanguine et prosapia natus, filius Dalmatii primi hujus nominis, Toparchae de Sinemuro, et Aremburgis de Vergy ...» [2]
« Toparchae » et « vir consularis » renferment essentiellement le sens et l'idée de seigneur ou prince souverain, dans le pays qu'il gouverne. Jean de Paris, on vient de le voir, nous le montre comme un personnage formé et instruit dans l'art militaire : « Bellicis rebus intentus. » Hildebert du Mans en parle de même en ces termes, à l'occasion de l'enfance de saint Hugues : « At pater haeredem transitoriae possessionis desiderans, saecularis militiae insignia puero destinabat. Unde cum jam pupillares annos attigisset, eum cum coavis urgebat equitare juvenibus, equum flectere in gyrum, vibrare hastam, facile clypeum circumferre; et, quod ille altius abhorrebat, spoliis instare et rapinis.» [3]
Ce texte reviendra plus loin, quand nous aurons à exposer les usages et les occupations journalières des seigneurs d'alors.

[1] Bibliotheca Cluniae col. 414, B. C.
[2] Necrologium lustoricum Cluniae. Eloge de saint Hugues.
[3] Biblioth. Cluniae. col 415, A

Dalmace épousa de bonne heure une très grande dame, digne de lui par sa naissance, ses qualités et ses vertus, Aremburge de Vergy. On a vu précédemment ce qu'était la maison de Vergy. De ce mariage sont issus les enfants dont suit la nomenclature historique.

1° Helie de Semur (d'autres l'appellent à tort Elvie et Hermegarde) [1] fut l'aînée. Elle épousa le jeune prince Robert de France, fils du bon roi Robert, dit le Saint [2]. Il est indubitable que depuis cette alliance le comte Dalmace et les siens eurent leur entrée familière à la cour de France. Il est pareillement évident que ce mariage dut amener maintes fois le fils du roi dans la résidence féodale de son beau-père, surtout quand il fut devenu premier duc héréditaire de Bourgogne, en 1032, par la cession que lui en fit son frère Henri I, en montant sur le trône de France, à la place de leur père [3]. Nous avons une preuve matérielle des visites du duc et de la duchesse de Bourgogne à Semur, dans cette circonstance archéologique citée par Courtépée [4], que le sceau de la duchesse fut trouvé à Semur et au château, au dix-septième siècle. On y voyait la figure d'une femme avec cette légende : « Sigillum uxoris Roberti ».

[1] Chazot, Généalog histor. in-4°, t IV, p. 62.
[2] Chazot, Tablettes historiques, t. I, p. 151.
[3] Courtépée, Histoire abrégée du duché ; Dijon, 1777, p. 209.
[4] Description de Bourgogne, 1ère édit. t. IV, p 179.

2° Geoffroy, troisième du nom, qui continuera la série des barons de Semur.
3° Saint Hugues de Cluny, dont le nom et l'influence remplissent l'histoire du onzième siècle.
4° André de Semur, lequel se donna pareillement à l'Eglise, mais dont on ignore la destinée. Il vivait encore en 1063, car il était présent à la donation des terres et seigneurie de la Roche-Millay, dans le Morvan, faite en cette année par son frère aîné Geoffroy au prieuré de Marcigny.
5° Joceran de Semur, cruellement assassiné à la fleur de l'âge. À cette douloureuse occasion, saint Hugues fit éclater à la fois et sa tendresse pour ce frère infortuné et l'admirable générosité de sa foi. Le meurtrier, autant pour échapper aux recherches de la justice et à la vengeance du siècle, que poussé par les remords de sa conscience et par un profond repentir, vint secrètement à l'abbaye de Cluny, confessa son crime au saint abbé, qui eut le courage et la vertu de lui accorder son pardon et de l'admettre à la profession religieuse. [1]
6° Dalmace le jeune, qui fut la tige des seigneurs de Montaigu, d'Oyé et de Trémont. Il est souvent fait mention de Dalmace le jeune, dans les chartes de Geoffroy III, son frère. J'ignore le nom et la maison de sa femme de laquelle il eut deux fils : Renaud de Semur, seigneur de Montaigu après son père ; et Hugues de Semur qui fut abbé de Saint-Germain d'Auxerre, puis évêque de cette ville où il mourut en 1136 [2]. Le moine Robert lui consacre ce court éloge : « Antissiodorensem hoc tempore regebat ecclesiam domnus Hugo, sancti Germani prius abbas, sancti Hugonis Cluniacensis abbatis nepos ; vir pro virtutum suarum insignibus perpetuo memorandus. » [3]
7° Adélaïde de Semur, mariée au baron de Châtel-Montagne en Bourbonnais. Elle avait eu pour dot la seigneurie de Vitry-lès-Paray, avec de grands biens à Briennon. Adélaïde de Semur se fit bénédictine à Marcigny, en 1066 [4], après le décès de son mari, à moins que ce puissant seigneur n'ait été un de ces trente illustres fugitifs du monde qui, un beau jour abandonnant leurs familles, entrèrent ensemble au monastère de Cluny. C'est pour ouvrir un asile à leurs femmes et à leurs filles que saint Hugues avait fait sa fondation de Marcigny en 1056. En entrant dans ce monastère, Adélaïde, du consentement de Pierre de Châtel, son fils, fit à Marcigny de notables donations sur Vitry et sur Briennon. [5]

[1] Biblioth. Cluniae col. 430, B.
[2] Gallia christ dans les évêques d'Auxerre.
[3] Chronicon S. Mariant, ad annum 1120.
[4] Cluny au onzième siècle, 2° édit. p 233.
[5] Généalogie inédite par M. de Reffye.

8° Mathilde, qui fut mariée à Guichard de Bourbon, seigneur de la Motte-Saint-Jean, où il fonda le prieuré de la Madeleine. Devenue veuve, elle entra en 1082 au prieuré de Marcigny [1], laissant deux fils : Dalmace et Hugues de Bourbon. Dalmace, en considération de sa mère, fit au prieuré de Marcigny quelques donations entre les mains de dom Seguin, alors camérier de Cluny, puis prieur de Marcigny, en l'an 1100. Le donateur y parle en ces termes de saint Hugues, son oncle : « Marciniacum aedificavit in haereditate paterna, vir vitae venerabilis, avunculus meus beatus Hugo, abbas Cluniacensis, qui illud pie regit. » [2]
9° et 10° On ne sait rien de positif sur Cécile de Semur, ni sur Evelle ou Ouelle que MM. de Reffye et de Montmegin donnent encore pour filles à Dalmace et à Aremburge de Vergy. Mais il y a tout lieu de croire que Cécile est à la fois la tante et la marraine de la jeune Cécile de Semur, fille de Geoffroy III et à Hermengarde sa femme, qu'on trouve à l'année 1123 au Catalogue des Dames de Marcigny. [3]
11° Hermengarde de Semur. MM. de Reffye et de Montmegin donnent un onzième enfant à Dalmace et à Aremburge de Vergy, savoir Hermengarde de Semur, qui fut la première prieure de Marcigny, en 1061, comme ils l'ont lu à la suite d'un manuscrit des Rites et Coutumes anciennes dudit prieuré et à l'usage de cette maison. Ce précieux document a disparu et a probablement péri à la révolution. À ce premier témoignage s'ajoute : 1° le Catalogue des Dames prieures, publié à la suite de la seconde édition de Cluny au onzième siècle [4], où on lit : « Hermengarde de Semur, sœur de saint Hugues, fut la première prieure, en 1061 » ; - 2° le Catalogue des noms des Dames, où on lit de même à la cinquième ligne : « 1061. Hermengarde de Semur,...

[1] C'est elle qui est signalée dans le Catalogue des Dames de Marcigny, p. 325, sous le nom de Mathilde de Bergame. On a lu Bergau, là ou il y avait Bourbon.
[2] Généalogie de Reffye.
[3] Cluny au onzième siècle, 2° édition, p. 237, l. 24.
[4] Cluny, item, p. 229, 1. 2.

... fille de Dalmace et d'Aremburge, première prieure [1].» Chazot, dans ses Généalogies historiques de Bourgogne, a confondu à tort Ermengarde avec Élie ou Elvie de Semur et duchesse de Bourgogne. Hermengarde ne doit pas être la onzième dans l'ordre de la naissance ; elle doit plus se rapprocher de saint Hugues par l'âge. Saint Hugues a fait sa fondation de Marcigny en 1056, à l'âge de 32 ans. Il en avait 37 quand elle fut en plein exercice, l'an 1061. Si on place sa naissance entre saint Hugues et Hermengarde, celle-ci aurait été trop jeune, à l'une et à l'autre de ces dates, pour pouvoir être élue prieure titulaire.
L'éclat d'une aussi noble et illustre famille n'aura d'égal que ses malheurs.
Dalmace I de Semur, surnommé le Grand par ses contemporains, était grand surtout par ses qualités et ses vertus, son amour de la justice et de la religion. Dès le commencement de son règne, il refusa de s'associer aux déprédations iniques dont Cluny fut victime de la part des seigneurs du voisinage, tels que les comtes de Brancion et les sires de Beaujeu, déprédations contre lesquelles s'éleva avec force le pape Benoît VIII (1012 à 1024) [2], qui lança contre ces grands coupables les foudres alors si formidables de l'excommunication.
« Le comte Dalmace, dit M. de Reffye, ne les imita pas dans leurs torts. Il vécut en grand seigneur, eut part aux affaires de son temps ; et sur la fin, des intérêts de famille l'y engagèrent si avant et si malheureusement qu'il y périt les armes à la main. »
Le roi Robert, en mariant sa fille Adélaïde de France à Renaud, fils de Landri, comte de Nevers, lui avait donné le comté d'Auxerre [3].

[1] Cluny, ibid. p. 233.
[2] Bullarium sacri ordinis Cluniacensis, p. 6 et 7.
[3] Chazot, Tablettes hist. et généal t. II, p 168 et 169.

Robert, son second fils, devenu duc de Bourgogne en 1032, revendiqua, les armes à la main, l'Auxerrois comme appartenant à son duché de Bourgogne. Dalmace, selon M. de Reffye, aurait embrassé le parti de Renaud, sacrifiant à la justice ses affections les plus intimes. Une grande bataille a lieu à Seignelay [1] le 24 mai 1040. Le comte de Nevers fut battu et tué sur le champ de bataille. Le père Anselme [2] rapporte que le duc de Bourgogne, « apercevant Dalmace de Semur parmi ses ennemis, oublia que c'était son beau-père, et n'écoutant que ses ressentiments, fondit sur le comte et le tua. » M. de Reffye adopte ce récit.
Mais autant il est certain que Dalmace périt de la main de son gendre, autant il me semble démontré que ce drame terrible ne peut se reporter à la bataille de Seignelay en 1040. Un auteur contemporain, Hildebert du Mans, l'historien de saint Hugues, le rapporte en ces termes : « Defuncto autem patre suo, quem dux Burgundiae gener ejus, propria manu peremerat, hoc apud Deum interventu subvenire studuit, ut delictorum ejus satisfactionem ... continuatis afficeretur jejuniis, frequentiores hostias immolaret ... sed et pro ejus interfectore ... oblatis Deo victimis et precibus intercessit. » [3]
Saint Hugues offrait souvent pour son père l'hostie sans tache du divin sacrifice : « Hostias immolaret... », et pour son malheureux beau-frère, la victime eucharistique : « Oblatis Deo victimis » ; il était donc prêtre. Or en 1040, il n'avait que seize ans, étant né l'an 1024. Il faut donc reculer au moins jusqu'à l'an 1049 ou 1050 le parricide de Robert, mais pas jusqu'à la fondation de Marcigny, en 1056, puisque Geoffroy III était alors baron de Semur et que saint Hugues, de concert avec le baron régnant, le fonda sur son héritage paternel : « Marciniacum aedificavit in haereditate paterna. » Un héritage n'est ouvert qu'au décès du père.

[1] Courtépée, Histoire abrégée de Bourgogne, p. 209, l. 16; et non à Saligny en Bourbonnais, comme le dit bien à tort M. de Reffye.
[2] Le Palais de l'honneur, t. I, p. 231.
[3] Bibliotheca Cluniacensis, ool. 430, C.

Toutes les données historiques concordent avec l'induction que j'émets ici. Courtépée [1] nous montre le jeune Guillaume, fils et successeur de Renaud, comte de Nevers, relevant peu à peu ses affaires par une prudente habileté et des alliances heureuses, et remis après quelques années en état de venger la mort cruelle de son père et de recouvrer son patrimoine. Le duc de Bourgogne lui oppose son fils, de même nom et aussi violent que lui. Ce jeune prince est tué, à son tour, par les Auxerrois révoltés, en 1047. Josseran de Semur, cinquième enfant de Dalmace, avait-il combattu pour le comte de Nevers, ou bien était-il soupçonné par le sinistre duc Robert d'incliner du côté du jeune Guillaume ? Je ne sais. Toujours est-il que Robert tendit des pièges à son beau-frère et le fît traîtreusement assassiner. Et comme chez les grands scélérats un abîme creuse un autre abîme, quand le comte Dalmace, cédant justement à sa douleur paternelle, adressa au grand coupable les reproches qu'il méritait, Robert poignarda son beau-père de sa propre main. Cette scène, digne du palais d'Hérode, se passa à table, au milieu d'un festin.
Je ne fais que suivre ici la marche et le récit de Courtépée et d'Hildebert du Mans. Hildebert [2] place l'assassinat de Josseran, le frère de saint Hugues, immédiatement avant celui de Dalmace, son père, insinuant par là qu'il y a une liaison entre les deux crimes, ni l'un ni l'autre de ces historiens ne dit un mot qui semble favoriser le récit du père Anselme.

[1] Hist abrégée de Bourg p. 209, à la fin.
[2] Bibliotheca Clun. col. 430, B C. «  Qui etiam circa interfactores fratris ae patris sui Davidicam expressit et aemulatus est lenitatem .... Ad abbatis namque suggestionem compunctus homicida pœnitentiae habitum sumpsit ... in quo dum vivere desiit vivere inchoavit. »

Courtépée, après l'exécution du jeune prince de Bourgogne par les Auxerrois, dit simplement : « Robert se porta à des excès encore plus déshonorants en assassinant de sa propre main Dalmace de Semur, son beau-père. » Il crut réparer ce crime en fondant le prieuré de Semur-en-Auxois, où il choisit sa sépulture. » [Hist abrégée du duché, p. 210, au commencement.]

Geoffroy III, frère de saint Hugues, septième baron de Semur.

Geoffroy III ceignait son humble couronne dans de douloureuses circonstances. Il avait perdu à la fois un père et un frère de la main d'un pareil bourreau, pendant qu'une sœur, digne de son nom, voyait son sort enchaîné pour la vie aux brutalités d'un tel barbare ! Et encore n'élèvera-t-il pas bientôt, sur la baronnie de Semur, si bien à sa convenance, des prétentions comme celles qu'il a eues sur l'Auxerrois et qui ont coûté la vie à Renaud de Nevers ?
Sans doute les prières et les exhortations de saint Hugues, son frère, ne lui firent pas défaut un seul instant. Mais le saint était tout en Dieu et puisait dans ce céleste commerce une force surhumaine. Geoffroy, quelles que fussent ses vertus chrétiennes, était du monde. Les larmes abondantes l'auraient soulagé, mais il ne pouvait pas pleurer comme un enfant ou une femme. Une douleur concentrée compromit sa santé; il se vit bientôt atteint de douleurs de tête qui ne lui laissaient point de répit, ni le jour ni la nuit. Les choses en vinrent au point qu'il perdit entièrement la mémoire et qu'on craignait pour l'usage même de la raison qui commençait à faiblir.
C'était un grand malheur pour son entourage et pour tout le peuple dont il était le père plutôt que le prince. D'une voix unanime on s'écrie qu'il faut recourir aux pèlerinages, aller solliciter saint Pierre à Cluny, saint Philibert à Tournus, etc. Avec une nombreuse suite de seigneurs et de serviteurs, Geoffroy visite tous ces lieux sans obtenir la guérison tant désirée et si nécessaire. Au lieu de se décourager, ces gens de foi reconnaissent et proclament que s'ils n'ont pas été exaucés chez les bénédictins de Cluny ou de Tournus, c'est que le père et patriarche de l'ordre, saint Benoît, se réserve personnellement cette douce merveille. On se souvient alors que, à moins de distance, le prieuré de Perrecy possédait une relique insigne du saint, donnée autrefois à Perrecy par les moines de Fleury ou Saint-Benoît-sur-Loire, desquels il relevait. On entendait souvent raconter des manifestations merveilleuses de la toute-puissance suppliante de ce grand saint, invoqué à Perrecy par des gens venus de loin, comme par les fidèles de tout rang de la contrée. La chronique du temps rapporte en détail les grâces obtenues par un serf de l'église de Saint-Grat de Paray, nommé Durant, par Gauthier de Chevrière, du Mont-Saint-Vincent, par Bidulfe, un des gens d'armes attachés à la garde de Perrecy, par deux perclus de Saint-Bonnet-de-Vieille-Vigne et de Palinges, enfin par la femme d'Archambaud de Bourbon, venue de Sommery.
Geoffroy s'y transporte à son tour, avec la même suite et le même train qui l'avaient accompagné aux autres sanctuaires. On l'installe dans l'hôtellerie avec tous ses suivants. Il y passe trois semaines entières, en pénitence et en supplications. Tous les religieux, jour et nuit, présentent à saint Benoît sa prière et la leur. On lave les ossements sacrés avec du vin qu'il prend comme breuvage, et il obtient enfin la guérison qu'il était venu demander. Sur quoi, en rendant grâce au Créateur tout-puissant et à notre père saint Benoît, qui avait intercédé pour lui, Geoffroy revint à Semur, tout rempli d'allégresse, recevant les félicitations de tout son peuple.
Ce récit n'est guère que la traduction de celui d'un moine presque contemporain, Raoul Tortaire, religieux de Saint-Benoît-sur-Loire, dont la chronique a été publiée de nos jours. [1]
Ces choses se passaient après la première moitié du onzième siècle. Geoffroy, à la mort de son père, était déjà dans la grande maturité de l'âge, marié depuis assez longtemps avec Adélaïde de Guines (en Picardie), descendante de Sigfrid dit le Danois et d'Arnould Ier, comte de Flandres, par Elstrude, une de ses filles [2]. Elle était cousine de Geoffroy, évêque de Paris, et d'Eustache Ier, comte de Flandres, lesquels, selon Duchesne [3], avaient fait ce brillant mariage.

[1] Pour la Société de l'histoire de France, par E. de Certain, ancien élève de l'école des Chartes ; Paris, V° Jules Renouard, 1858, bel in-8° de 390 p. intitulé : les Miracles de saint Benoit, écrits par Adrevald, Aimoin, André, Raoul Tortaire et Hugues de Sainte-Marie, moines de Fleury Voici le texte du chapitre XLVIII du livre VIII, p. 346 : « Quidam nobilium, Gaufredus nomine, praepotens vir, dominus castri quod Sinemurus vocatur (Semur-en-Brionnais, chef-lieu de canton, département de Saône-et-Loire), etc »
[2] Chazot, Tab t II, p 10, l. 20.
[3] Duchesne, Généalogies, cité par M. de Reffye.

Dieu avait béni leur alliance d'où sont venus entre autres enfants :

1° Geoffroy IV, qui suit ;
2° Hugues, qui se fit moine, fut prieur de Marcigny, puis le huitième abbé de Cluny; [1]
3° Hugues-Dalmace, qui sera tuteur de son neveu, Geoffroy V, pendant sa minorité ; [2]
4° Lucie de Semur ; [3]
5° Jeanne de Semur ; [4]
6° Alix de Semur ; [5]
7° Raingarde de Semur, dame de Montboissier, puis cellérière au prieuré de Marcigny où ses trois sœurs l'avaient précédée. [6]

[1] Cluny au onzième siècle, p 94, note 3, 2° édition.
[2] M. de Reffye. Voir Geoffroy IV.
[3] Catalogue des Dames de Marcigny, p. 235 de Cluny au onzième siècle : « 1096 Lucie de Semur »
[4] Ibid. p 235. l. 7 et 8 : «  1084. Jeanne de Semur, nièce de saint Hugues, prieure. »
[5] « Alix de Semur, la sœur de Jeanne. »
[6] Raingarde n'entra au cloître qu'en 1114 (Catalogue, p. 237, l. 6 et 7), après avoir élevé ses neuf fils qu'elle avait eus du comte de Montboissier, son époux. (Voir la note 4 de la page 91 de Cluny au onzième siècle, 2° édition.)

Pour obtenir cette descendance complète, il a fallu combiner les données insuffisantes de Chazot, qui ne mentionne avec Geoffroy que « Hugues, religieux de Cluny, et trois filles religieuses à Marcigny », avec celles de M. de Reffye, lequel ne nomme que « Geoffroy qui suit, Lucie et Hugues-Dalmace. » Ce dernier réunissait à la fois le nom de son aïeul et celui de son saint oncle. Le riche Catalogue des Dames de Marcigny a servi à mettre d'accord ces deux savants.
Le chef de cette famille, Geoffroy III, fils de Dalmace et frère de saint Hugues, était bien préparé pour régner glorieusement après son illustre ancêtre Dalmace Ier, si les choses avaient suivi leur cours naturel et normal. Mais on vient de lire ce qui est advenu au père et au fils.
La guérison miraculeuse de Geoffroy III multiplia son dévouement, ses vertus et ses services. Tout entier au bonheur de son petit peuple, il se plaisait en toute occasion à témoigner sa reconnaissance à saint Benoît, qui l'avait sauvé, et sous la protection duquel il voyait grandir dans la sainteté son saint frère l'abbé de Cluny. Perrecy avait joui de sa royale munificence [1]. En 1056, il faisait avec saint Hugues la fondation de Marcigny [2]. Il figure honorablement avec son jeune fils dans la charte de fondation de l'abbaye de Saint-Rigaud, en 1060 [3]. Il prenait aussi part, comme avait fait Dalmace, son père, aux affaires de son temps.

[1] On ne saurait en douter. Mais le Cartulaire de Perrecy, édité dans le Recueil de Pérard, ne va pas jusqu'à l'an 1000, mais seulement de 840 à 990.
[2] Bibliotheca Cluniacencis, aux notes de Duchesne, col. 85-87.
[3] La Mure. Histoire ecclésiastique du diocèse de Lyon, p. 295-297.

« Geoffroy, dit M. de Reffye, soutint la splendeur de son nom et fut surnommé le Grand. Il est désigné ainsi dans la plupart de ses chartes et dans quelques-unes de ses descendants. Elles lui donnent encore la qualité de prince ... Il répandit généreusement ses biens sur l'Église et sur les pauvres...
De si bonnes œuvres lui méritèrent la grâce de se détacher de toutes les grandeurs de la terre. Pour y renoncer parfaitement, il alla couronner l'innocence de sa vie par une sainte retraite dans le monastère de Cluny, qui était déjà celle d'une infinité de grands seigneurs.
Il y prit l'habit de l'Ordre des mains de son frère, persévéra constamment dans l'observance de la règle, et mourut en paix, le jour de la fête de la Purification, au moment où les religieux commençaient la procession des cierges. »
On ne sait ni l'année de sa mort ni celle de sa retraite à Cluny. Mais on croit que cette retraite avait précédé celle du duc de Bourgogne, son neveu, en 1078.
Adélaïde de Guines, sa femme, s'était retirée de son côté au prieuré de Marcigny, au moment où son époux, d'un mutuel consentement, se donnait à Cluny. Elle lui a survécu ; dans cette douce prison qu'elle avait choisie pour servir Dieu le reste de sa vie et y reposer après sa mort parmi les fidèles épouses de Jésus-Christ, achetant cet honneur par la donation d'un bois joignant celui de la Craie, et qui descendait jusqu'à la Vallée de Semur à Marcigny : « Brolium » (le bois) quod erat in Lavalleta, prope Marciniacum, dedit pro sepultura sua ad lectulos Dominarum. » Elle donna le Breuil (ou bois) qu'elle avait dans la Vallée, près de Marcigny, pour avoir sa sépulture auprès des lits de repos des Dames.

Geoffroy IV [1], neveu de saint Hugues, huitième baron de Semur.

[1] Entre Geoffroy III et Dalmace II, Chazot ne place qu'un seul Geoffroy, et il y en a eu trois : le neveu, le petit-neveu et l'arrière-neveu de saint Hugues. À M. de Reffye l'honneur de cette découverte, à l'aide de documents absolument sûrs qu'il avait sous la main.

Geoffroy IV était bien jeune encore, quoique marié, quand son père lui céda la baronnie pour se faire moine. Sa femme se nommait Hermengarde, dame d'Oyé : elle était, par conséquent, sa cousine germaine, étant fille de Dalmace le jeune, frère de saint Hugues, et tige des seigneurs de Montaigu, d'Oyé et de Trémont. De ce mariage sont issus :
1° Geoffroy V, qui suit, 2° Adélaïde, 3° Agnès, 4° Cécile, 5° Raynaud, qui fut moine de Cluny, abbé de Vézelay, puis archevêque de Lyon.
M. de Reffye a écrit que Hermengarde fut une femme d'une piété éminente, qui se consacra à Dieu avec ses filles, par leur entrée en religion ; en quoi il est parfaitement d'accord avec le Catalogue des Dames de Marcigny, où on lit :
« 1123. Hermengarde, femme de Geoffroy II (lisez IV), de Semur. Adélaïde de Semur, Agnez de Semur, Cécile de Semur, filles d'Hermengarde. » [1] Geoffroy IV fut, selon le témoignage de Duchesne, l'un des plus vaillants chevaliers de toute la Bourgogne [2]. Il assista à l'assemblée générale des seigneurs de la province, convoqués par le duc Hugues, l'an 1076, et il signa avant Richard de Bourbon. Il fît de grands biens au prieuré de Marcigny. En mémoire de sa mère, il donna la dixième partie de la forêt de Semur. Son frère Hugues-Dalmace assista à cet acte et le signa avec Girard de la Barge, Hugues de la Vallée, Guillaume de Saint-Alban, qui était de la maison de Damas, Guigues Meschin, Hugues de Sormain, Girard des Sertines, Artaud Raffin, Hugues surnommé le Rouge, et plusieurs autres seigneurs : ce qui montre, ajoute M. de Reffye, qu'il vivait en grand seigneur, et que la noblesse voisine lui faisait sa cour. »

[1] Cluny au onzième siècle, 2° édition, p. 237, I. 21-24. Il y a dans ce catalogue une faute manifeste du copiste ou de l'imprimeur à la p. 234, l. 20 Au lieu de « Hermengarde de Ségny, il faut lire : « Hermengarde de Semur, épouse de Geoffroy IV. »
[2] Cité par M. de Reffye.

M. de Reffye avait déjà écrit, deux pages plus haut, à propos de la donation du Champceau sur Saint-Martin-du-Lac, au prieuré de Marcigny, en 1096 : « Il est remarquable qu'en faisant cette donation, Hugues-Dalmace, tuteur de Geoffroy V, présenta pour garants de son exécution cinq gentilshommes qui étaient ses vassaux ou ceux de son neveu dont il régissait les biens. Ce furent Hugues de la Vallée, Artaud de Cheveniset, Joceran des Sertines, Guichard de Cheranquet et Ponce le Roux. L'acte qui en fut dressé porte qu'il leur tenait la main levée pendant qu'ils faisaient le serment, qui était alors d'usage, pour appeler la religion à témoin, et rendre les conventions plus inviolables. »
Il serait facile de multiplier la nomenclature des seigneurs vassaux des barons de Semur. Rien, ce me semble, ne fait mieux ressortir la grandeur souveraine de leur maison. Ainsi l'acte par lequel Geoffroy IV donne à Cluny tout ce qu'il possédait à Saint-Symphorien-des-Bois, au voisinage d'Amanzé, est fait en présence de Girard de la Barge, d'Eldin de Lugny et de Guillaume de Maringues.
Ailleurs on trouve les seigneurs de l'Étoile, sur Saint-Bonnet-de-Cray, de Glaine et de Maupas, sur Saint-Martin-du-Lac, de Scellé, près Semur, de la Vallée, de la Chassagne, de Noyers et du Verdet, de Dyo, de Busseul, du Palais, sur Mailly, etc. Je ne parle pas des fiefs, créés pour apanager des puînés de la maison de Semur, tels que l'Étang, Fougères, sur Saint-Christophe, Sancenay, sur Oyé, Arcy, sur Vindecy, etc.
Tout ce haut et noble personnel justifie les expressions, sans cela trop emphatiques, du moine de Fleury-sur-Loire, Raoul Tortaire, dans le récit qu'on a lu plus haut de la guérison de Geoffroy III : « Unde omnis ejus clientela, quae in obsequio illius non pauca deserviebat, mente consternata, super domino suo... Quique etiam viri illustres qui seu affinitate, seu amicitia, seu beneficio sibi adjuncti videbantur ... Quod statutum cum magno apparatu certatim explere adoriuntur famuli illius. Denique haud contemptibili obsequentium comitatus famulitio... »
Qu'on veuille bien remarquer, dans le récit du moine de Fleury, ce trait quasi malin, qui fait figurer parmi les motifs qui font si bien accueillir les grands, la crainte et la terreur qu'inspire leur puissance : « Nam divitum terror ipse sibi exigit honorem. » Littérairement, cela vaut le mot de l'Écriture : « Honora medicum propter necessitatem. »
Mais ni la jeunesse, ni la gloire, ni la puissance, ne purent séduire et corrompre le cœur de Geoffroy IV. Il avait toujours nourri la pensée de se donner à Cluny, comme avait fait son père. Dans une charte de l'an 1088, analysée par M. de Reffye, il déclare sa résolution, fait de royales largesses à Cluny et aux prieurés de Marcigny et de Luzy, « et après avoir laissé Geoffroy, son fils aîné, sous la tutelle de Hugues-Dalmace (son frère), le pieux comte se retira à Cluny, avec Rainaud ou Rainald de Semur, son second fils, duquel nous ferons l'éloge ci-après.
Il ne sortit point de ce monastère pendant la vie de saint Hugues, son oncle, dont il tâchait d'imiter la pénitence. Mais après la mort du saint abbé qui arriva l'an 1109, celle de dom Seguin, prieur de Marcigny, étant survenue, l'abbé Ponce, successeur de saint Hugues, fît Geoffroy de Semur prieur de Marcigny. Il le fut durant douze ans ... Les chroniques rapportent qu'il gouverna cette maison, si chère à celle de Semur, avec autant de douceur que de charité... Le grand exemple que ce pieux seigneur donnait à tous ceux du voisinage, toucha vivement Eldin, qui était seigneur de Glaine, dans la paroisse de Saint-Martin-du-Lac, et Étiennette son épouse. L'un et l'autre se déterminèrent à entrer en religion. Geoffroy eut la satisfaction de leur donner l'habit de son ordre et de les recevoir, l'un dans la communauté de ses religieux, et l'autre dans celle des dames du prieuré dudit Marcigny.
Il mourut, dit toujours M. de Reffye, comblé de mérites, le jour de l'Ascension, 24 mai 1123, et fut inhumé dans l'église du monastère. »
Pierre le Vénérable nous a laissé le récit détaillé d'une apparition de Geoffroy IV, après sa mort, à une religieuse de l'abbaye de Marcigny, nommée Albérée, dans laquelle il lui fait connaître les assauts intérieurs qu'il eut à subir de la part du démon, à ses derniers moments. Saint Pierre vient l'assister et répond à toutes les accusations du diable. Confondu sur tous les points, celui-ci s'écrie : Eh bien ! voici un article sur lequel vous ne pourrez point apporter d'excuse. Il a établi de nouvelles exactions sur la blanchisserie de Semur, où l'on apporte de toute part les étoffes et les toiles à blanchir. Ni lui ni personne ne les a retirées. Le corps du délit subsistant, nécessairement le châtiment doit aussi avoir son effet. À quoi saint Pierre répondit : II n'y a point de réserve à faire ; il s'est fait moine pour l'expiation de tous ses péchés, il a donc droit indubitablement au salut.
C'est ainsi, dit Geoffroy à Albérée, que l'apôtre m'a délivré de toutes mes terreurs. Mais, ajouta-t-il, fais savoir toutes ces choses à mon fils Geoffroy, qui m'a succédé dans mon héritage terrestre ; et dis-lui, de ma part, de supprimer les exactions que j'ai établies, et de réduire les droits de blanchisserie à l'ancien usage. Puis il disparut.
La sœur susnommée va trouver de suite Adèle, sœur du roi d'Angleterre, précédemment comtesse de Blois, aujourd'hui humble servante de Jésus-Christ, et lui rend compte de tout. Adèle prie Geoffroy V de venir la trouver, s'informe de lui s'il est vrai que son père ait innové en quelque chose, et établi de nouvelles impositions sur le blanchissage des toiles et étoffes, sous les murs du château de Semur.
Geoffroy, déclarant que la chose était vraie, reconnut sans peine qu'il n'était point en présence d'une hallucination, mais que l'apparition était véritable ; elle avait deux témoins, celle qui ne sachant rien avait appris la chose vraie ; et celle qui l'ayant apprise de la première la confirmait par son témoignage. Et c'est, dit Pierre le Vénérable, ce qui m'a engagé à écrire ce fait. Je ne sais trop, ajoute-t-il, si Geoffroy a rempli les intentions de son père.
Ainsi la foi vive chez les seigneurs équilibrait leur puissance souveraine. S'ils commettaient des excès, tôt ou tard ils savaient les reconnaître et les réparer. La conscience chrétienne leur rappelait, comme l'a fait le Saint-Esprit dans l'Écriture, que nul n'a le droit de pressurer un peuple en lui imposant des charges au-dessus de ses forces. Dans quelques droits nouveaux, ajoutés par Geoffroy aux anciens, l'esprit malin va chercher son accusation capitale pour réclamer l'âme de ce seigneur.
Pierre le Vénérable ne nous fait connaître que le prénom d'Albérée, cette sœur si humble et si mortifiée à laquelle Geoffroy apparaît dans son sommeil : « Cuidam sororum multae mortificationis quae Alberea dicebatur, in somnis apparuit [1]. » Sa très illustre famille nous est révélée dans le Catalogue des Dames de Marcigny [2], en ces termes : « 1078. Albérée de Champagne. » C'est la seule religieuse de Marcigny qui ait porté ce nom au onzième et douzième siècle. Albérée est donc bien la fille de Thibaud III, comte de Champagne et de Blois [3], la sœur d'Etienne, comte de Blois et mari d'Adèle de Normandie, fille de Guillaume le Conquérant, dont Albérée était par conséquent la belle-sœur. Devenue veuve, Adèle était entrée au monastère de Marcigny en 1095. Elle fut prieure vers 1107 [4]. Dans son récit, Pierre le Vénérable désigne ainsi la digne confidente d'Albérée : « At nominata soror, dominam Adelam, regis Anglici sororem [5], prius Blesensem comitissam, nunc humilem Christi ancillam adiens, ei universa narravit. » [6]

[1] Biblioth Cluniae col. 1289, C. B.
[2] Cluny au onzième siècle, p. 234, l. 22.
[3] Art de vérifier les dates ; Paris, 1760, p. 634 et 6555. - Chazot, Tabl. hist t II, p 56 et 135.
[4] Cluny au onzième siècle, p. 233, l. 15.
[5] Le roi Henri I qui avait succède à Guillaume le Roux son frère ainé (1100 à 1135).
[6] Biblioth. Clun col. 1289, E.

Enfin, malgré leur concision, les paroles qui concernent la blanchisserie sont précieuses pour l'histoire locale. Il y avait donc à Semur, en dehors du quartier des artisans de la basse ville, une industrie fondée sous la protection et sur la propriété du seigneur, qui en retirait quelques redevances. Elle était prospère et avait pris du développement, puisqu'un seigneur aussi juste et aussi bon qu'était Geoffroy IV avait cru pouvoir augmenter ces redevances.
Cet établissement n'était pas compris dans l'enceinte primitive du manoir, mais en dehors et sous les murs : « Sub castro abluebantur. » La fontaine était celle de la Madeleine. On voit encore à mi-côte de la colline les restes de l'habitation et des ateliers, qui communiquent par un sentier pierreux avec le pré de la Porte-au-Vau. C'est dans ce pré qu'on étendait les toiles. À cet effet, on en avait nivelé la moitié inférieure, comme on le voit encore aujourd'hui. On l'avait clos, contre les malfaiteurs et voleurs, de murs moins forts et moins élevés que ceux du château et de la basse ville. Ces travaux étaient probablement l'amélioration apportée par Geoffroy IV à cet établissement public. Ils étaient peut-être la base du nouvel impôt, juste après tout en ce cas, malgré les clameurs de Satan.

Geoffroy V, petit-neveu de saint Hugues, neuvième baron de Semur.

Geoffroy V était mineur, nous l'avons dit, quand son père quitta le monde pour entrer à Cluny. Mais celui-ci avait donné au jeune baron un tuteur sur la vertu et l'expérience duquel il pouvait compter. C'était son frère puîné, Hugues-Dalmace.
Hugues-Dalmace avait eu en partage les seigneuries de Dyo, de Lugny, de Saint-Symphorien-des-Bois, de Martigny-le-Comte et du Champceau [Manuscrit de Reffye]. Il donna cette dernière seigneurie, située sur Saint-Martin-du-Lac, au prieuré de Marcigny, témoignage de sa religion autant que de sa générosité. On a lu plus haut les noms des cinq vassaux qui l'ont assisté dans cet acte. Bien que marié dans la maison d'Availly, en Charollais, il n'a pas laissé de postérité.
Hugues-Dalmace, en sa qualité de tuteur, dut venir s'installer au château de Semur. C'est de là qu'il datait ses chartes, assez nombreuses dans le cartulaire de Marcigny. Quand son neveu eut atteint sa majorité, il lui remit les rênes de son gouvernement, se croisa et fît le pèlerinage de Jérusalem avec son parent Girard de Semur, vers l'an 1118. « Il y a toute apparence, dit M. de Reffye, qu'ils moururent dans un si long voyage. Au moins n'est-il plus question d'eux dans le cartulaire de Marcigny, ni dans celui de Paray, depuis la date que nous venons de marquer. »
Geoffroy V n'entra en jouissance de ses États que vers l'an 1100. Il se montra bientôt peu fidèle aux exemples et aux leçons de son tuteur, comme aux traditions de sa famille. « Ses commencements, dit M. de Reffye, furent violents, surtout envers le prieuré de Marcigny déjà florissant et que ses flatteurs faisaient regarder d'un œil jaloux. Il en regrettait les biens comme s'ils eussent été le patrimoine de sa maison, et, dans ces idées, il en troublait souvent la paix. »
Les premiers actes d'hostilité se firent à la campagne, par les gens du baron. Bientôt il se déclara lui-même contre les franchises du prieuré, prétendit que tous les habitants de Marcigny étaient ses hommes, relevant de sa juridiction et de son domaine, malgré les donations qui en avaient été faites au monastère et qui avaient été souvent renouvelées.
Passant ensuite aux voies de fait, il fit enlever Ulric, un des notables bourgeois, l'emprisonna au château de Semur, et se fit payer deux mille sous de rançon.
M. de Reffye commet ici une erreur. Le prisonnier de Geoffroy V n'était pas un notable bourgeois de Marcigny ; c'était un grand et savant religieux, auteur du livre intitulé : Antiquiores consuetudines Cluniacensis monasterii, que dom Luc d'Achery a publié dans son Spicilegium. D'origine allemande, comme son nom l'indique assez, Ulric ou Udalric était venu à Cluny, attiré comme tant d'autres étrangers par la réputation de science et de sainteté du grand monastère bourguignon, arrivée à son apogée sous le gouvernement de notre cher saint Hugues. Saint Hugues l'avait envoyé à Marcigny, pour y être, après Renchon, le directeur spirituel des illustres bénédictines qu'il y avait fondées en 1056. Il est facile de s'en, assurer, en lisant ce qu'en dit Mabillon au tome cinquième et à la page 612 de ses Annales bénédictines : « Marciniacensium sororum post Renchonem, qui primus hoc munere functus est, curam gessit Udalricus, monachus eximiae sanctitatis, ut in ipsius vita legitur. » Cette vie, le même Mabillon l'a donnée tout au long au tome neuvième de ses Acta sanctorum ordinis sancti Benedicti, où elle remplit dix-neuf pages in-folio (775-794). J'y copie, au bas de la page 783 : « Missus (Udalricus) ad locum qui dicitur Marcigniacus, ut ibi praeesset sacris Christi virginibus quas felicis mémoriae pater Hugo in eodem coenobio sub jugum Domini coadunaverat, per longas vigilias noctium, per scribendi laborem continuum, gravissimum capitis dolorem incurrebat ... Infirmitate igitur compellente, Cluniacum revertitur et misericordiam petens a commisso sanctimonialium regimine absolvitur. » M. de Reffye exprime quelque part le regret de n'avoir pas à sa disposition ces deux grands ouvrages dont l'apparition était toute récente. De là la cause de son erreur.
Je reprends ma narration. Ulric, rendu à la liberté, proteste contre ces violences et réclame la restitution de ses deniers. « Saint Hugues fut touché vivement d'une exaction si odieuse ; il éclata en reproches contre son petit-neveu, le menaça des malédictions dont l'Église charge l'injuste ravisseur de ses biens, et le déféra au légat du saint-siège, qui était le cardinal Milon, évêque de Palestrine, ensuite il partit pour se rendre à Semur et y faire exécuter tout ce qui serait ordonné. »
« De si vives démarches ouvrirent les yeux du comte Geoffroy. Il écouta de meilleurs conseils, et pour prévenir les mauvaises suites de ceux auxquels il s'était livré, il alla au-devant de saint Hugues jusqu'à Montmain, dans le Mâconnais [1], où le saint abbé s'était rendu pour recevoir le légat. L'archevêque d'Auch et plusieurs autres prélats s'y étaient aussi transportés. Dans cette assemblée, le comte fit ses soumissions à son oncle, jura une paix constante avec le prieuré de Marcigny et fit restituer les deniers qu'Ulric avait répétés. »

[1] Hameau de Seirieres, entre cette paroisse et celle de Tramayes.

Geoffroy donna en outre au prieuré de Marcigny la dîme des nouvelles plantées de vigne faites dans le vignoble de Semur. « Cette donation fut faite à Sainte-Foi, entre les mains de saint Hugues, en présence de Girard de la Barge et d'Artaud de Raffin, chevaliers. Peu de temps après, elle fut suivie de celle du maz d'Annet de Melay, datée du cloître de Varennes. »
Ces actes faisaient voir que le repentir du comte était sincère. Pour prévenir le retour de pareils débats, on fixa les bans de Marcigny et de Semur, c'est-à-dire les points précis où s'arrêtait, d'un côté la juridiction du baron de Semur, et de l'autre les franchises du prieuré. Pour donner plus de solennité à ce règlement et en assurer la durée, saint Hugues assembla à Marcigny les archevêques de Vienne et de Lyon et l'évêque d'Autun, et fit jurer en leur présence au comte Geoffroy, de garder et faire observer inviolablement les limites qui furent déterminées par leurs représentants.
Il serait aussi difficile qu'inutile aujourd'hui de connaître ces confins, ainsi exprimés dans l'acte notarié écrit en latin : « Termini stati fuerunt a Capileis, tendendo ad dexteram ad Javam fluviolum, ad Martreïum et bannum castri Sinemuri. »
Le comte, dit M. de Reffye, donna ses barons pour otages de ce traité. Ils sont nommés Hugues de la Vallée, Hugues d'Oyé, Durand surnommé le Roux, et un autre chevalier appelé Engilbert. Il leur fit jurer l'observation du traité, et on en dressa l'acte en présence d'Ilion de Chevannes, d'Hugues de Sormain et de Bernard de Verneul, chevaliers.
Le fief de la Vallée est au midi de Semur et au fond de la Vallée ; celui des Chevannes (ou des Chavannes) est sur Mailly ; celui de Sormain sur Anzy, et celui de Verneuil sur Saint-Martin-du-Lac.
Geoffroy garda religieusement jusqu'à la fin la parole donnée, et il ne cessa d'ajouter de nouveaux bienfaits aux anciens, qu'en cessant de vivre. Je ne citerai qu'une charte de l'an 1106, trois ans avant la mort de saint Hugues.
Dans cette charte, Geoffroy donnait au prieuré de Marcigny les cens, rentes et autres droits qui lui appartenaient sur la paroisse de Brian ; il faisait cette donation entre les mains de l'abbé de Vézelay, son frère, dans le chapitre du monastère de Marcigny. Il ne peut être question ici que du monastère des Bénédictines, car on sait combien la clôture des religieuses était absolue. On lit dans cette charte qu'après l'avoir signée, il la porta sur l'autel en témoignage de l'investiture de la chose dont il faisait la tradition, suivant la coutume en pareil cas. C'était, ajoute M. de Reffye, une précaution autorisée par l'usage de ce temps pour rendre un acte inviolable quand la main sur l'autel, le donateur allait prendre Dieu à témoin de son action et de la bonne foi de ses promesses.
D'autres chartes de la même époque établissent que la seigneurie de Brian était partagée précédemment entre les maisons de Damas, de la Barge et de Semur. Robert de Damas et Girard de la Barge, imitant Geoffroy de Semur, donnèrent pareillement au prieuré de Marcigny tous les titres et droits qu'ils avaient à Brian.
Je ne cite cet acte, d'après M. de Reffye, que pour mieux établir ce qui est dit dans le catalogue latin des prieurs de Marcigny [1], sur l'origine et l'ancienneté de la maison de Damas laquelle, jusqu'à la Révolution, avait tant de terres dans le Brionnais, son pays d'origine, et faisait si grande figure au royaume de France.
Geoffroy V avait épousé Mathilde de Luzy, laquelle lui apporta en dot cette riche et illustre baronnie. Ils eurent deux fils que nous allons voir régner successivement.

[1] Cluny au onzième siècle, 2° édition, p. 265. M de Reffye avait déjà écrit plus haut : «  L'année 1106 est marquée par une donation faite en la paroisse de Brian et en faveur du prieuré de Marcigny par Robert de Damas qui tenait ses biens de Brian de la succession de Joceran de Saint-Alban son oncle, qu'on retrouve souvent dans le Cartulaire de Marcigny sous le nom corrompu de Centarbens Robert de Damas allait dans la Palestine. Il fut convenu qu'a son retour il pourrait racheter ces biens ; et que, s'il ne revenait point, Judith son épouse et leurs filles seraient reçues religieuses à Marcigny. Ce fief était chargé de cinq cents sols. Le prieur compta cette somme et racheta l'obligation. Tout cela fut fait à Berzé-la-Ville qui appartenait déjà à l'abbaye de Cluny. S. Hugues qui était présent signa avec l'épouse du donateur, et accepta en présence d'Anselme de Semur, d'Anselme de Valetines, d'Hugues de Reibé, de Seguin de Communes, d'Ainard, prévôt de Collonges, et de plusieurs autres seigneurs. On trouve dans le Catalogue des Dames de Marcigny, à l'année 1124, «  Petronille, femme de N. de Damas ; N. de Damas, sa fille. »

Geoffroy VI, dixième baron de Semur.

Geoffroy VI était jeune quand il succéda à son père. Il épousa Gemme ou Emme, de laquelle on ignore la maison, et qui n'est connue que par une charte de l'abbé de Vézelay, Rainaud de Semur, oncle du jeune baron.
Ce règne s'annonçait sous les plus heureux auspices. L'état de la maison souveraine de Semur venait de s'accroître sensiblement par l'annexion de l'ancienne baronnie de Luzy. Aussi Geoffroy VI prenait-il volontiers dans ses chartes la qualité de prince, comme son bisaïeul prenait celle de grand.
Mais des événements aussi imprévus qu'indépendants de la volonté du baron firent bientôt évanouir ces espérances.
Guillaume 1er, comte de Chalon du chef de sa mère, Adélaïs de Semur, fille du comte Thibaud et sœur de Hugues II, mort sans postérité, venait de succéder à son père, Guy de Thiern [1]. Cette nouvelle branche des comtes de Chalon n'avait dans l'âme ni l'esprit de Charlemagne, ni les sentiments chrétiens et pieux de la maison de Semur à laquelle elle succédait.
Quand Guillaume se vit affermi dans son comté, il se fit l'ennemi des moines de Cluny dont la puissance lui portait ombrage et dont les biens excitaient sa convoitise. Il réunit autour de lui un nombre considérable d'aventuriers de toute sorte, fainéants, voleurs, sans foi ni loi [2]. Sous un tel chef, ils viennent comme des loups affamés fondre sur les moines de cette grande abbaye qui n'ont à leur opposer que des armes spirituelles.

[1] Tablettes hist de Chazot, t. II, p. 165.
[2] Ils sont connus dans l'histoire sous le nom de Brabançons et Brabançonnais.

Venus processionnellement à la rencontre des brigands, revêtus des ornements sacrés, protégés par les saintes reliques et sous le pacifique étendard de la croix, les moines sont brutalement attaqués par ces bandes pires que celles d'Attila, dépouillés, volés et égorgés avec plus de cinq cents habitants de Cluny.
Le roi Louis le Jeune accourt avec son armée. À cette nouvelle, le comte de Chalon quitte le Mâconnais qu'il a dévasté, et va renouveler ses sinistres exploits à Paray, à Marcigny et à Semur, qu'il regardait comme d'autres Cluny, comme d'autres fleurons enlevés à sa couronne.
Les dames du prieuré de Marcigny, trop faibles pour opposer d'autres armes que la prière, eurent recours au pape d'alors, Innocent II qui occupait le saint-siège, depuis l'an 1130. On a de lui un bref adressé aux évêques de Chalon, d'Autun et de Clermont, où le saint-père s'élève vivement contre cette déprédation et ses auteurs, reproche aux évêques de n'avoir pas réprimé cette fureur par les foudres de l'Église, et leur ordonne de faire incessamment rétablir tous les torts qui ont été faits au prieuré de Marcigny. Le comte de Chalon est noté personnellement dans ce bref, avec Gauthier surnommé Sans-Terre, Etienne de Couches et Guillaume de la Roche. Il y est aussi fait mention de quelques excès du seigneur de Châtel-Perron.
Semur n'eut pas moins à souffrir que Marcigny. La cause était la même, le sort fut pareil des deux côtés. « Geoffroy de Semur, dit Courtépée [1], vit en 1150 sa patrie en proie aux malheurs de la guerre civile. Guillaume, comte de Chalon, ennemi des moines et du clergé dont il enviait les richesses, aidé des Barbansons, fit une violente irruption dans le Mâconnais ... Le Brionnais trop voisin éprouva les terribles effets de cet incendie, et Marcigny ainsi que Semur s'en ressentirent longtemps. Il ne fut arrêté que par l'excommunication lancée sur ce comte par les évêques d'Autun, de Chalon et de Clermont, sur l'ordre du pape Innocent II [2]. Encore recommença-t-il ses vexations quelques années après, et força le roi Louis VII à le réduire par la prise de Chalon et du Mont-Saint-Vincent, en 1156. »
Le baron Geffroy ne vécut pas bien longtemps après ces déplorables événements. Il mourut sans postérité et laissa la baronnie à son frère puîné qui va suivre.

[1] Description historique du duché de Bourgogne, Dijon, 1779, t. IV, p 187.
[2] Courtépée et M. de Reffye avaient ces deux bulles sous les yeux, bien qu'elles n'aient été imprimées ni au Bullaire, ni à la Bibliothèque de Cluny.

Dalmace II, onzième baron de Semur.

Le nom de Dalmace II, baron de Semur, nous est révélé glorieusement dans deux bulles des papes Eugène III et Anastase IV. [Chazot, Généalogie de Semur-en-Brionnais, dans le volume in-4° intitulé : Généalogies historiques de Bourgogne.]
Le moine Aimoin, à la fin du chapitre consacré aux actes coupables de Guillaume, comte de Chalon, nous apprend que ce seigneur, après avoir fait sa paix avec les habitants de Vézelay, recommença au bout de quelques années la guerre aux moines de cette petite cité : « Expleto deinde paucorum annorum curriculo, Wuillelmus, comes Nivernensis eidem ecclesiae adversari coepit. » Aussitôt les persécutés retournent à leur défenseur naturel, le pontife romain, qui n'hésite pas à prendre leur cause en mains : « Eugène III, dit Chazot, recommande à Dalmace de Semur l'abbaye de Vézelay contre les entreprises de Guillaume, comte de Nevers et de Chalon. Il fut aussi l'un des grands de Bourgogne à qui le pape Anastase IV écrivit, l'an 1154, en faveur du même monastère. »
Cette fois l'orage n'atteignit pas le Brionnais. Mais je devais tenir à mentionner ce double fait si glorieux à la maison de Semur, que deux fois le pape s'adresse à son chef en le priant de prendre la défense de l'Église.
« Dalmace II vivait encore en 1162, comme l'apprend une charte du prieuré de Marcigny, où il fit quelques bienfaits du consentement de sa femme, qui était dame de Bourbon-Lansed, vulgairement Lancy. »
Ce texte précieux est tiré de la Généalogie de la maison de Semur, par Chazot de Nantigny. Il sert à compléter M. de Reffye en cet endroit. En effet, Chazot nous fait connaître la maison de la femme de Dalmace II que M. de Reffye ne connaît pas ; et, du même coup, nous explique pourquoi les successeurs de Dalmace II ajouteront à leurs titres de barons de Semur et de Luzy, celui de barons de Bourbon-Lancy ; c'est que, de même que la femme de Geoffroy V lui avait apporté en dot la baronnie de Luzy, ainsi celle de Dalmace II lui a apporté la baronnie de Bourbon-Lancy, et les biens comme les titres de ces deux baronnies passèrent à la postérité de ces deux barons.
Du mariage de Dalmace II de Semur avec l'héritière de la baronnie de Bourbon est né Simon Ier, qui suit.

Simon I, douzième baron de Semur.

Ce qui prime tout le reste dans les actes de Simon Ier de Semur, c'est son mariage avec Marie de Bourgogne, fille du duc Hugues III, et d'Alix de Lorraine, sa seconde femme. La maison de Semur n'avait donc point dégénéré : elle était aussi illustre et puissante que quand le fils du roi de France, Robert, venait lui demander une femme, future duchesse de Bourgogne.
Tous les historiographes et généalogistes de renom constatent à l'envi ce fait capital. Qu'il me suffise de citer Samuel Guichenon, le R. P. Labbe, le P. Anselme, André Duchesne, du Bouchet, Lamure et Chazot de Nantigny, et parmi les modernes, MM. de Reffye et Potignon de Montmegin.
Simon Ier, baron de Semur, de Luzy et de Bourbon-Lancy, bien que profondément religieux, eut de vives contestations avec le prieur de Mesvres, au sujet de certains droits de garde et de justice qu'il prétendait avoir sur les biens de ce prieuré. L'évêque d'Autun termina ce différend par un traité de l'an 1168. L'acte de ce traité, cité par M. de Reffye, semble perdu, car il ne se trouve pas dans les cartulaires de l'Église et de l'évêché d'Autun, préparés par M. A. de Charmasse et édités par la Société Éduénne chez Dejussieu, imprimeur, en 1865 et 1880.
Le baron de Semur eut aussi avec le prieuré de Marcigny de violents démêlés d'intérêt, provoqués par les mauvais conseils qu'on lui avait donnés. On recourut au pape qui nomma des commissaires pour entendre les parties et les juger. Le prieuré de Marcigny fut maintenu dans presque tous ses droits. S'il en relâcha quelque chose, ce fut pour le bien de la paix, et se concilier un voisin puissant, jaloux d'une autorité dont il se croyait dépouillé injustement et qu'il s'efforçait de recouvrer à la moindre occasion. »
Le jugement ne fut rendu qu'en l'an 1186 [1], comme on le voit par la charte qui en fut passée en présence de Girard de Semur, de Bernard de Chaumont, de Dalmace de Lespinasse, de Guichard de Cheveniset et de quelques autres vassaux du baron. La terre de Chaumont est située sur Oyé, celle de Cheveniset sur Nochize.
En 1193 il souscrivait une charte faite à Mâcon par Eudes III, duc de Bourgogne, qui sera plus tard son beau-frère, pour confirmer la donation de dix livres de rentes annuelles, données à l'abbaye de Cluny par Hugues III, père de ce prince. [2]
C'est en 1196 qu'il épousait Marie de Bourgogne [3], de laquelle il eut trois enfants :
1° Dalmace de Semur, qui suit, 2° Henry de Semur, 3° Alix de Semur, qui sera mariée à Simon de Broyés, seigneur de Châteauvillain. [4]

[1] On voit par cette date que M. de Reffye commet une erreur manifeste quand il attribue ces démêlés au règne de Simon II qui ne commence qu'après sa majorité en 1231, comme nous le verrons en son lieu. Ce savant laborieux est peu sûr, dans toute cette partie de son travail, comme tous les pionniers avant que la lumière soit faite.
[2] Duchesne, Histoire de Bourgogne, livre III, ch. XI.
[3] Chazot de Nantigny, Généalogie de Semur, et le manuscrit de M de Reffye.
[4] Au diocèse de Langres, à l'extrémité de la Champagne, du côté de la Bourgogne.

L'an 1219, il fit de grands biens à l'abbaye de Septfons, dans sa baronnie de Bourbon-Lancy [1]. Le savant et vénéré religieux, dom Benoît, qui a écrit et publié de nos jours une Etude historique sur l'abbaye de Saint-Lieu-Septfons [2], en parle en ces termes : « Marie, sœur d'Odon (Eudes III), duc de Bourgogne, et dame de Bourbon-Lancy, affranchit de toutes charges et redevances les propriétés que le monastère possédait à Bourbon. Cet acte de bienfaisance porte la date de 1264. C'est 1224 qu'il faut lire. L'auteur véritable de ces libéralités est Simon Ier, dont la donation est de 1219, selon Guichenon et les autres auteurs qui en parlent [3] ; c'est dans son testament qu'il fait ces dispositions. Sa veuve, Marie de Bourgogne, ne fait que confirmer et exécuter ce testament, en 1224, en sa qualité de tutrice de son fils mineur.
On ne sait pas l'année précise de la mort de Simon Ier, mais on ne peut la reculer après l'an 1223, où nous verrons tout à l'heure sa veuve défendre les intérêts de son enfant mineur contre les entreprises du comte de Forez.

[1] Guichenon, Bibliotheca Sebusiana, p. 33. - Chazot, Généalogie de Semur - Courtépée, 1ère édit. t. IV, p. 181.
[2] Moulins, Desrosiers, imprimeur, 1875, p. 26.
[3] Voir aussi le Gallia christiana, t. IV, p. 500, premières lignes, ou on lit ceci : « Petrus I dicitur quondam abbas Sancti-Loci, in charta Mariae sororis ducis Burgundiae testamentum matiti sui Simonis de Sinemuro in gratiam dicti abbatis factum confirmantis » (Ex Bibl Sebus p. 33)

Dalmace III, treizième baron de Semur.

Les belles espérances qu'on pouvait naturellement fonder sur un jeune seigneur, fils d'un tel père, et élevé sous les yeux d'une princesse aussi distinguée que l'était Marie de Bourgogne, sa mère, s'évanouirent bientôt ; Dieu en avait décidé autrement. Le baron Dalmace III ne fit qu'apparaître sur la scène du monde. En 1226 il la quittait, à peine âgé de trente ans, ne laissant qu'un fils encore enfant, aux soins et sous la tutelle d'une mère dont nous n'avons pu trouver les noms et de son aïeule Marie de Bourgogne, veuve de Simon Ier.
Il reste cependant de ce règne si court, une sentence arbitrale de Renaud de Forez, archevêque de Lyon, assisté d'Alexandre de Montaigu, évêque de Chalon, et de Humbert, sire de Beaujeu, sur une question de limites soumise à son jugement par la noble veuve de Simon Ier de Semur, agissant comme tutrice de son fils, et par Guy, comte de Forez.
Cette charte, qui est du plus haut intérêt pour la géographie provinciale du moyen âge et qui confirme ce que j'ai dit précédemment, que le Brionnais primitivement s'étendait plus loin sur le Forez qu'aux temps modernes, nous a été conservée par La Mure [Histoire de l'Église de Lyon, aux preuves, p. 327 et 328.]. Elle est datée de Saint-Germain en Roanneys, aujourd'hui Saint-Germain-Lespinasse, l'an de grâce 1223 au mois de mars. Il y est réglé :
1° Que la garde de Saint-Julien-de-Jonzy, commise au comte de Forez par l'abbé de Saint-Rigaud, ferait retour au baron de Semur ;
2° Que Saint-Bonnet-des-Quarts, Saint-Forgeux-l'Espinasse et Mably, resteraient au baron de Semur, sans qu'il lui fût permis toutefois de s'étendre davantage du côté de Mably. Par compensation, le baron de Semur renonce, à perpétuité, à ses prétentions sur la maison de Bageaux et ses dépendances, et sur tout le territoire de Roanne, de Saint-Haon et de Crozet ;
3° Que la grande route (strata publica) appartiendrait au comte de Forez, jusqu'à Vivant. Par conséquent la suite de cette route, en allant au nord, par Avrilly, jusqu'à Cée et au-delà de Digoin, demeurerait dans le domaine du baron de Semur.

Simon II, quatorzième baron de Semur.

Ce jeune baron avait reçu au baptême le prénom de son aïeul. Simon II arrivait à sa majorité vers l'an 1231, puisque le 26 janvier de cette année, « il rendit foi et hommage de son château de Semur à Hugues IV, duc de Bourgogne. » [1]
Vers l'an 1244, il épousait Isabeau de Beaujeu, fille et héritière d'Humbert V, sire de Beaujeu, connétable de France, et de Marguerite de Bagé, dame de Miribelle. Sans la mort prématurée de Simon II qui ne laissa point de postérité, la seigneurie de Beaujeu venait encore s'ajouter à celles qui ornaient déjà et enrichissaient la couronne des barons de Semur. On ignore l'époque précise de sa mort.
La jeune veuve de Simon II, renommée pour sa beauté non moins que pour son riche héritage, se vit recherchée par les prétendants les plus nobles et les plus riches de France, et se remaria en 1247 à Rainaud, comte de Forez, qui devint ainsi sire de Beaujeu. [2]
Cependant la triple baronnie de Semur, Luzy et Bourbon-Lancy était passée à Henry de Semur, oncle du dernier baron et second fils de Simon Ier.

[1] Chazot, Généalogie de la maison de Semur.
[2] Chazot, Généalogie de la maison de Semur et de celle de Beaujeu.

Henry, baron de Semur, Luzy et Bourbon-Lancy, quinzième baron de Semur.

Henry de Semur avait épousé Alix de Brancion, fille de Jocerand II et de Marguerite de Vienne. Ce règne sera court comme les précédents, mais il sera marqué par un de ces actes qui méritent d'être signalés dans l'histoire de l'émancipation communale.
« Henry de Semur, dit Chazot de Nantigny, déclara en 1251 les habitants de Semur de libre condition, du consentement de sa femme Alix de Brancion. Il était mort en 1257. »
Cette charte précieuse a été malheureusement perdue. Mais Chazot n'était pas homme à s'aventurer. Il avait cet acte entre les mains quand il affirmait carrément un fait si considérable et d'une nature telle qu'on ne peut le soupçonner d'erreur ni d'invention.
Ce bon seigneur ne laissa qu'une enfant, une fille nommée Helvis, laquelle prend la qualité de dame de Semur, Luzy et Bourbon-Lancy, dans une charte où elle traite avec Hugues de Bourbon-Montmort, chevalier, qui avait formé quelques entreprises contraires aux droits de la baronne de Semur. [1]
Elvis de Semur, selon toute probabilité, suivit la voie sanctifiée par les vertus parfaites de tant d'illustres dames de sa famille, en se donnant à Dieu et au prieuré de Marcigny. Quoi qu'il en soit de cette hypothèse, on ne trouve plus son nom que dans la donation qu'elle fit de ses titres et terres à sa tante Alix de Semur, fille de Simon Ier et femme de Simon de Broyes-Châteauvillain, laquelle les transmettra à son fils, Jean de Châteauvillain.
Ainsi finit la première, la plus illustre et la plus puissante dynastie des barons de Semur, après avoir duré quatre siècles, de l'an 858 jusque vers l'an 1260.

[1] Chazot, Gén. de Semur. Dubouchet parle comme lui. Ici M. de Reffye s'égare manifestement.


Semur-en-Brionnais, ses barons, ses établissements civils, judiciaires et écclésiastiques depuis l'an 860 jusqu'à nos jours (2ème partie)

Avant de reprendre et de continuer jusqu'à nos jours la suite des barons de Semur en signalant les institutions civiles, judiciaires et ecclésiastiques qui se produiront, il convient, à mon sujet, de s'enrichir de quelques biographies de personnages plus illustres, de quelques notes sur les branches diverses issues de la maison princière de Semur, et de quelques recherches sur les mœurs, les occupations et les plaisirs de nos pères à cette époque reculée.

I Biographies semuroises.

Saint Hugues le Grand, sixième abbé de Cluny.

Qu'on veuille bien me permettre de le dire ici : mon premier rêve, ma plus forte ambition d'écrivain a été de pouvoir donner une histoire complète de saint Hugues de Semur, abbé de Cluny. J'ai recueilli en toute occasion, depuis plus de cinquante ans, ce qui avait rapport à ce sujet si digne de ma piété et de mon patriotisme. Pourrai-je jamais exécuter ce projet ? Le volume sur l'histoire de Cluny au onzième siècle n'est autre chose que le tableau rapide de la vie publique de mon saint compatriote. Ici, il ne peut y avoir place que pour la sèche nomenclature de ses faits et gestes. Ce sera comme la table générale de son histoire.
Hugues vit le jour au château de Semur-en-Brionnais, l'an 1024. Il eut pour père et mère Dalmace I, baron de Semur, et Aremburge de Vergy. Contrairement aux espérances terrestres que son illustre père fondait sur lui, à cause de sa beauté, de son intelligence précoce et de tout l'ensemble de ses grandes qualités, le jeune homme réussit à se donner à l'Église et reçut à Cluny, des mains de saint Odilon de Mercœur, l'habit monastique à quinze ans, l'an 1039.
À vingt ans, il est fait prieur de Cluny ; à vingt-quatre ans, nous le voyons en mission auprès de l'empereur d'Allemagne avec lequel il réconcilie les religieux de Payerne. À vingt-cinq ans, il est élu abbé général par acclamation unanime. La même année (1049), il accompagne à Rome, avec son prieur Hildebrand qui sera plus tard saint Grégoire VII, le pape saint Léon IX ; siège honorablement au concile romain présidé par ce pontife, et bientôt après à celui de Reims.
En 1051, le pape l'envoie en Allemagne réconcilier l'empereur avec le roi de Hongrie. Il tient sur les fonts sacrés du baptême le fils de l'empereur, passe les fêtes de Pâques avec la cour à Cologne, puis rentre à Cluny où il donne l'exemple de toutes les vertus monastiques, comme le plus fervent novice.
En l'an 1054, il forme le projet, qu'il réalisera deux ans plus tard, de fonder l'abbaye de Marcigny, dans son patrimoine, pour y offrir un digne asile aux grandes dames dont les maris et les pères allaient alors en si grand nombre embrasser à Cluny la vie humble et pénitente, après avoir été les maîtres dans le siècle.
L'année suivante, il siège au concile de Lyon, avec Hildebrand, légat de Victor II. À celui d'Autun, il réconcilie l'évêque Aganon avec le duc de Bourgogne. L'an 1056, l'impératrice Agnès écrit à saint Hugues pour lui faire part de la mort de Henri III, son époux.
En 1057, il est appelé à Florence par le pape Etienne IX qui veut être assisté par lui au moment suprême. L'an 1059, Hugues est associé, comme légat du pape en France, au cardinal Etienne. Il préside en cette qualité le concile d'Avignon.
Il fonde, en 1060, le monastère si illustre de la Charité-sur-Loire. En 1062, commencent les relations de saint Hugues avec le légat apostolique, saint Pierre Damien.
L'année suivante, la fougue et les prétentions injustes de Drogon, évêque de Mâcon, obligent saint Hugues à retourner à Rome. Il en revient avec le même légat, saint Pierre Damien, qui arrange cette affaire au concile de Chalon et vient ensuite s'édifier quelque temps à Cluny.
En 1066, il apparaît à la cour du cruel Geoffroi le Barbu, comte d'Angers et persécuteur obstiné de Saint-Martin de Tours. Il lui dénonce les justices divines qui ne tardent pas à s'exécuter contre lui.
C'est en Espagne que nous le retrouvons, l'an 1070. Il délivre de la prison Alphonse, roi de Castille, par le seul ascendant de ses vertus, et entretient depuis avec ce prince les relations les plus amicales.
L'an 1073, il envoie en Espagne son disciple chéri, le moine Bernard, pour y rétablir la ferveur de la discipline monastique. C'est le même religieux qu'il avait précédemment chargé de rédiger les Coutumes de Cluny qu'Udalric ne fera qu'abréger. Bernard deviendra bientôt le premier archevêque de Tolède.
La même année voit monter saint Grégoire VII au trône pontifical. Les relations de ce pontife avec saint Hugues dataient de loin ; elles furent toujours intimes. Grégoire associe l'abbé de Cluny à son légat en France, en 1076. Dans le cours de ses démêlés avec l'empereur Henri IV, l'indigne filleul de saint Hugues, il aura ce saint ami pour conseiller, consolateur et médiateur.
En 1077, l'abbé de Cluny, sur les instances de Guillaume le Conquérant et des grands d'Angleterre, consent à envoyer dans ce royaume dom Lanzon, un de ses plus illustres disciples, fonder des monastères clunistes.
L'année suivante, il admet au nombre de ses religieux, à Cluny, Hugues I, duc de Bourgogne, son neveu et son filleul, puis le comte d'Albon, Guy II, comte de Mâcon, et trente des plus illustres seigneurs de la Province.
En 1088, Odon de Châtillon, qui avait été disciple de saint Hugues à Cluny, puis placé par lui à la tête du monastère de Saint-Paul-hors-les-Murs à Rome, est élevé au souverain pontificat sous le nom béni d'Urbain II.
En 1089, le plan de l'incomparable basilique de Cluny est proposé à saint Hugues par le moine Gonzon, auquel saint Pierre, en personne, l'avait exposé et montré sur place dans une vision. La guérison subite de Gonzon qui était à toute extrémité, selon la promesse du prince des Apôtres, opère la persuasion dans l'esprit de Hugues qui en jette de suite les fondations. Les rois d'Espagne et d'Angleterre en feront les principaux frais.
L'immense sollicitude que lui impose cette grande entreprise de plus de vingt ans ne l'empêchent pas de s'occuper des grands intérêts de l'Église et de l'État. Il reprend avec fermeté et bonté le roi Philippe de France qui vit en adultère avec Bertrade. Il accueille saint Anselme de Cantorbéry dans son exil. Il s'emploie au maintien de la paix entre les rois Raymond de Gallice et Henry de Portugal. Et toutefois les gigantesques travaux de l'église de Saint-Pierre, de Cluny, marchent avec tant d'activité et de précision que l'an 1095 le pape Urbain II peut déjà consacrer le grand autel. Hugues accompagne cet illustre et saint pontife au concile de Clermont, en 1096.
Un autre moine de Cluny, Pascal II, arrive au souverain pontificat en 1099. Ce n'est point ici le lieu de parler des privilèges dont ces augustes enfants de Cluny et dignes disciples de saint Hugues, élevés sur la chaire pontificale, se plurent à orner et enrichir leur mère en religion ; ni des grâces surnaturelles que Dieu se complaisait à faire éclater en saint Hugues ; ni des fondations ou des réformations qui se firent sous ce saint abbé et élevèrent à son apogée la congrégation de Cluny.
Ce saint abbé meurt dans le Seigneur, le 29 avril 1109, et Calixte II, qui avait été son disciple, célèbre sa canonisation à Cluny en 1222.

Le vénérable Hugues II, huitième abbé de Cluny.

On a lu précédemment, dans la touchante biographie du septième baron de Semur, Geoffroy III, que ce seigneur, après de douloureuses épreuves, se fit moine à Cluny, sous son frère saint Hugues, avec son second fils, neveu et filleul du grand abbé. On croit que cette double retraite à Cluny avait précédé celle du duc de Bourgogne en 1078.
Le jeune moine resta à Cluny, sous la discipline de son saint oncle, jusqu'à la mort de celui-ci, en 1109. Trente et un ans à une pareille école peuvent mener bien haut dans les voies de la perfection une nature aussi excellente que celle du jeune Hugues de Semur. Le saint abbé le retint, tant qu'il vécut, à Cluny où il avait la consolation de le voir croître de vertus en vertus et stimuler par son exemple les quatre cents religieux fervents qui animaient alors la vallée de la Grosne.
L'abbé Ponce de Melgueil, successeur de saint Hugues, l'envoya, à son avènement, prendre à Marcigny la direction spirituelle des quatre-vingt-dix-neuf religieuses bénédictines que saint Hugues y avait établies sous la houlette de Notre-Dame Abbesse, et qui faisaient de Marcigny le digne pendant, l'écho fidèle de Cluny même.
Assurément il eût été difficile de choisir un directeur plus digne et plus expérimenté dans les voies spirituelles. Hugues retrouvait là, avec le souvenir encore vivant de sa mère, trois de ses sœurs et bon nombre de parentes, devenus ses filles en religion. Chose étrange ! les liens du sang semblaient disparus devant les liens plus forts de la foi et de la charité divine !
La quatorzième année de ce merveilleux état de choses se continuait, quand l'abbé Ponce, de Cluny, imposa en quelque sorte sa démission au pape Calixte II, pour s'en aller vivre et mourir en Orient. Ceci se passait à Rome, et c'est le pape lui-même qui l'annonce aux moines de Cluny, ses anciens confrères, et leur ordonne de pourvoir au remplacement du fugitif en procédant à l'élection d'un abbé. Malgré son âge avancé, le directeur spirituel des sœurs de Marcigny vit l'unanimité des suffrages se fixer sur son nom, et, malgré toutes ses résistances, il lui fallut obéir à la voie de Dieu. Le Seigneur se contenta de ce sacrifice et rappela à lui le vénérable Hugues II, après quelques mois de gouvernement. Il lui épargnait ainsi les rudes épreuves et les incomparables tribulations qui allaient assaillir le monastère et l'ordre de Cluny par l'inconstance et les sanglantes revendications de Ponce de Melgueil. Il fallait des épaules plus jeunes pour porter une si lourde croix. Elle était réservée à Pierre de Montboissier dit le Vénérable, lequel, par sa mère Raingarde de Semur, était neveu de son prédécesseur et appartenait à cette lignée des barons de Semur, chrétiens et fidèles comme Charlemagne leur ancêtre.
Dom Georges Burin, qui avait été garde du trésor des archives de l'abbaye de Cluny, au milieu du dix-septième siècle, et qui a laissé un savant ouvrage encore inédit, intitulé : Necrologium historicum Cluniacense, etc., consacre une courte, mais intéressante notice historique à Hugues II. Il y est dit que « Hugues mourut le neuf juillet de l'an 1122 et fut enseveli dans la grande église, près de la chapelle des saints Nazaire et Celse, où son corps fut retrouvé intact en 1612, quand on voulut creuser la fosse de Claude de Guise. Il guérit un paralytique et fut de nouveau déposé au même lieu [1]. » Tous ces détails sont traduits du latin de dom Georges Burin.
Il ressort de ce texte que la découverte du corps du vénérable Hugues II fut une surprise : on n'aurait pas troublé sciemment sa sépulture pour y installer celle de l'abbé Claude de Guise. Il n'y avait donc point d'épitaphe sur cette tombe qui méritât quelque attention. S'il y en avait trouvé une, dom François de Rives, auteur du Chronicum Cluniacense [2], n'aurait pas manqué de la relever et produire, comme il fait, dans l'article même de Hugues II, pour l'épitaphe du duc de Bourgogne et pour celle du comte de Mâcon, décédés moines de Cluny.
Ordéric Vital, moine anglais, contemporain de Hugues II, a consacré à ses vertus et à sa mémoire une épitaphe en cinq hexamètres latins, qu'on trouve dans ses œuvres. C'est là que dom Denis de Sainte-Marthe et dom Martenne l'ont recueillie, comme ils ont soin de le dire eux-mêmes. La voici avec l'en-tête d'Ordéric Vital :

Hugonem probatissimae vitae senem sibi abbatem praefecerunt, quem post très menses defunctum in Aquilonari climate periboli sepeherunt, et in arcu lapideo super eum oonstructo epitaphium hujusmodi annotaverunt :

Hic Cluniacensis jacet abbas Hugo secundus,
Patre Besontinus, Lugdunensis Génitrice.
Relligione nitens, grandaevus amore, pioque
Semper ovans cultu, tibi, summe Creator, inhaesit.
In requie tecum modo felix vivat in œvum.

[1] S. Hugo de Semur II hujus nominis, nepos sancti Hugonis ... moritur eodem anno 1122, septimo idus juhi, et conditur Cluniaci, in ecclesia majori, prope capellam sanctorum Nazarii et Celsi, ubi corpus ejus inventum est integrum anno 1612, in sepultura Claudii a Guisia, abbatis, paralyticumque sanavit et ibidem reconditum est.
[2] Bibl. Clun., col 1646 et 1647.

On peut conclure des expressions d'Ordéric Vital qu'il connaissait Cluny et savait l'endroit très précis de la sépulture d'Hugues II. On croirait même que ce grand écrivain et poète d'alors aurait été prié de la composer. On voit qu'il comptait que son épitaphe serait gravée sur la pierre tombale de Hugues II, à peu près telle qu'il l'avait faite : « Epitaphium hujusmodi annotaverunt. »
Mais que signifient ces mots : « In aquilonari climate periboli sepelierunt ? » Cela veut dire tout simplement qu'on « l'ensevelit dans la région (ou partie) septentrionale du déambulatoire. »
C'est donc à tort que dom Martenne, voulant commenter ces trois mots d'Ordéric, ajoute à la suite : « Seu claustro. » Dom Georges Burin qui a vu ce tombeau après la découverte du corps intact d'Hugues II, désigne ainsi l'endroit où il était : « Conditur Cluniaci in ecclesia majori, prope capellam sanctorum Nazarii et Cclsi, ubi corpus ejus inventum est integrum anno 1612. » Donc l'abside entière de la grande église séparait le cloître du tombeau d'Hugues II. En effet, la chapelle des saints Celse et Nazaire, désignée sous le nombre 6 dans le plan par terre de la basilique de Cluny, que donne Mabillon au tome cinquième, page 253, de ses « Annales Benedictini », est la première chapelle du déambulatoire en s'y engageant du côté de l'évangile, et, cette première chapelle est la seule du déambulatoire qui soit tout à fait au nord : « In aquilonari climate periboli. »
Cette dissertation en miniature était nécessaire. L'historien de Semur doit revendiquer les gloires pures qui appartiennent à cette petite cité. Assurons encore la légitimité de notre possession en recueillant ici nos titres demeurés manuscrits.
Dom Georges Burin, dans son « Necrologium Cluniacense », commence ainsi l'article qu'il consacre au huitième abbé de Cluny : « S. Huguo de Semur, secundus hujus nominis, nepos sancti Hugonis Magni de Semur, abbatis, filius Gofridi illustrissimi militis, principis de Sinemuro, et Alexiae de Guines, filiae Radulphi, comitis Guinearum ex Rosella filia Hugonis comitis sancti Pauli. » À la fin, il donne et décrit les armes de famille d'Hugues II telles qu'il les avait relevées d'après les sceaux des anciennes chartes : « Armes de Hugues de Semur, deuxième du nom : il porte escartelé au 1 et 4, d'argent à trois bandes de gueules, qui est de Semur ; au 2 et 3, vairé d'argent et d'azur, qui est de Guines. »
Le catalogue latin des Prieurs de Marcigny, préparé pour le Gallia christiana par les anciens bénédictins de ce monastère, et que j'ai édité pour la première fois dans Cluny au onzième siècle, deuxième édition, pages 262 à 275, constate en divers endroits que Hugues II était de la maison de Semur ; notamment à la page 265 où on lit : « Sororem habuit (Girardus de Sinemuro) Annam, uxorem Joceranni de Centarbem, quae Marciniaci monialis effecta est. Proindeque affinis erat Hugoni tunc temporis priori monialium, postea Cluniacensi abbati. »
J'ai dans mes archives une ancienne et très ample généalogie manuscrite des comtes d'Amanzé qui eurent, dès la fin du quinzième siècle, des alliances avec la branche des Semur-Sancenay. J'y copie ce qui suit, à la page 42, lignes 10 et 11 : « Geoffroy de Semur fonda le prieuré des Dames de Marcigny, avec saint Hugues ... Ayant quitté le siècle, il en fut depuis prieur, aussi bien que Hugues, son fils, qui fut aussi abbé de Cluny, mort en odeur de sainteté. »
Enfin, Chazot de Nantigny. dans l'édition in-4° de ses généalogies historiques, et au tome IV, Généalogies de Bourgogne, page 62, constate pareillement notre possession, quand il donne pour enfants à Geoffroy de Semur et à Alix de Guines :
1° Geoffroy III (lisez IV), ci-dessous.
2° Hugues, religieux de Cluny.
3° Et trois filles, religieuses à Marcigny.

Il est donc bien impossible de donner raison à l'étranger Ordéric Vital, contre tous ces témoins domestiques, si affirmatifs et si sûrs.

Le bienheureux Raynaud de Semur, moine de Cluny, abbé de Vézelay, puis archevêque de Lyon et légat du saint-siège. [1]

Raynaud de Semur, cinquième enfant de Geoffroy IV et d'Ermengarde, dame d'Oyé, neveu de saint Hugues, était appelé à de hautes et saintes destinées. Il commença ses études, comme avait fait son grand-oncle, à l'école palatine des clercs de Semur, dont il sera parlé plus loin, et alla les achever à Cluny où il se fit moine, peut-être en même temps que son oncle Hugues II, ou même que son père dont on a lu précédemment l'édifiante histoire.
Ses progrès furent rapides et éclatants, non seulement dans l'ordre de la discipline religieuse, mais aussi dans l'entente des affaires, dans la connaissance et la culture des lettres qui aident à les traiter avec facilité et au besoin avec éloquence.
La célèbre abbaye de Vézelay ayant besoin d'être relevée des ruines de toutes sortes que lui avait fait subir le comte de Nevers, saint Hugues y envoya son petit-neveu en qualité d'abbé, l'an 1106.

[1] Il y a beaucoup d'erreurs et de contradictions généalogiques chez les divers auteurs anciens qui ont parlé de la maison souveraine de Semur. Ainsi, pour ce qui concerne Raynaud seulement, La Mure (Hist ecclés de Lyon, p. 114) et Chazot de Nantigny (Généal. de Bourgogne, in-4° Maison de Semur.) le font frère de saint Hugues, en lui donnant pour père et mère Dalmace I de Semur et Aremburge de Vergy. Le Gallia christiana (tome IV, col. 114, au soixante-neuvième archevêque de Lyon) commet la même erreur en voulant la relever : «  Rainaldus . Dalmalii Sinemuri... et Arembergae de Virgeio filius, Hugonis Cluniacensis abbatis non frater, ut Sammartanis placuit, sed nepos, uti ubique in Bibl. Clun.; et a Petro Venerabili epistola IIa libri 3" .. asseritur. »
MM. de Reffye et de Montmegin lui assignent son rang, comme je l'ai fait ci-dessus, dans la généalogie de nos barons. Mais l'un et l'autre donnent Geoffroy, son père, pour le troisième du nom, tandis qu'il est le quatrième, comme je l'ai établi en son lieu.


Ne pouvant, à cause de ses quatre-vingt-trois ans, se rendre au concile de Guastalla auquel Pascal II l'avait invité, il y délégua à sa place l'abbé nommé de Vézelay qui y reçut des mains du pape la bénédiction abbatiale.
Raynaud revient à sa chère abbaye avec les vues pour le bien et l'autorité qui naissent et s'accroissent toujours avec la bénédiction directe du vicaire de Jésus-Christ. L'appui moral et matériel qu'il trouvait dans Cluny ne suffisant pas à sa religion, il voulut y ajouter les secours tout spirituels de l'affiliation qui lui fut accordée vers 1108, selon le Gallia christiana [1]. Dans le Rotulus ou rôle des affiliations à Cluny, je relève effectivement, à la 23e place, l'inscription suivante : « Monasterium beatae Mariae Magdalenae de Vizeliaco, dioecesis AEduensis. » [2]
En 1109, il vient à Cluny assister aux funérailles de son saint oncle. Il trouve le monastère, la ville et tout le pays plongés dans une douleur sans pareille ; partout des lamentations, partout des sanglots. Ce sont ses propres expressions. [3]

[1] Gall christ, tome IV, col 114 et 468.
[2] Bullar Clun , p 215.
[3] « Nam ubique luctus incomparabilis, ubique ejulatus, ubique planctus personabant. » Bollandistes, au commencement de la vie de saint Hugues par Raynaud, abbé de Vezelay Acta Sanctorum, tome III°, et au 28 d'avril.

C'est dans ce triste voyage qu'il se vit pressé par un grand nombre de religieux d'écrire la vie de saint Hugues qu'il connaissait mieux que personne, et que son talent connu d'écrivain et de poète le rendait si capable de bien écrire.
« Cum multorum fratrum monitis urgear, dit-il en débutant, ut vitam piissimi patris domni Hugonis Cluniacensis abbatis succincte describam, devotioni, non praesumptioni inservire mihi consilium est »
Ce précieux monument a été édité pour la première fois par les Bollandistes, au 28 avril. Le manuscrit qu'ils avaient sous les yeux appartenait à la reine Christine de Suède. Raynaud termine ainsi : « Haec de vita sancti patris nostri Hugonis, abbatis Cluniacensis, sicut partim vidi, partim relationo probabilium virorum didici perstrinxerim, in cujus laudem versiculos istos sic decantemus :

Regula virtutum, pater Hugo decus monachorum,
Spes inopum, contemptor opum, portus miserorum.
Vas templumque Dei, libamen et hostia Christi.
Carne locatur humi, sed spiritus astra petivit.
O faelix currus I felix auriga tuorum !
Fac ut ad astra vehas, quos hic vivendo regebas.
Ultima lux vitae penultima luxit aprilis
Lux aeterna Deus tibi luceat omne per aevum.

Je devais tenir à insérer ici ces vers peu connus, comme spécimen du talent poétique de Raynaud de Semur.
Les Bollandistes ont trouvé à la même source et impriment, à la suite de cette vie en prose, une biographie en cent dix distiques du même saint, par le même auteur. En voici le début, d'une noble simplicité :

Insignem titulis et clarum laude per orbem
Hugonem canimus, spem, Cluniace, tuam.
His Deus aspiret cœptis, haec vota secundet,
Ut patre tam sancto digna loqui merear.
Quos habuit proceres Burgundia nobiliores,
Germen traxit ab his iste vir egregius.
Nam patre Dalmatio nil clarius edidit umquam.
Ni quia plus nimio bella sequi voluit.
Mater Aremburgis, non impar stirpe marito
Moribus effulsit se quoque nobilior ...

Raynaud termine son chant de piété filiale en exprimant, dans la forme et le goût du temps, la durée précise du gouvernement de saint Hugues, savoir : soixante ans deux mois et huit jours. Puis il se signe et se recommande à la protection du saint :

Hic regimen sacrum lustris tenuit duodenis
Adde duos menses, insuper octo dies.
Haec, pater Hugo, tui Raynaldi dicta nepotis
Suscipe, quœso pie, meque tuere, pater.

Le pentamètre qu'on vient de lire :

Ni quia plus niraio bella sequi voluit,

fait allusion à ce que j'ai raconté en son lieu, qu'ayant pris parti, au sujet des moines de Vézelay, pour le comte de Nevers contre le duc de Bourgogne, il en fut victime aussi bien que son fils Jocerand. C'est la confirmation d'une histoire trop lamentable.
L'an 1119, l'abbé de Vézelay obtenait du roi Louis VI confirmation des privilèges de son abbaye. [1]
Il assiste au concile de Troyes [2] dans lequel douze archevêques ou évêques présidés par le légat Mathieu, évêque d'Albano, approuvèrent solennellement la règle des Templiers, rédigée par saint Bernard (14 janvier 1128). L'abbé de Vézelay signe le premier après les évêques, avant même l'abbé de Citeaux.
Quelques semaines plus tard, il devient archevêque de Lyon et légat du Saint-Siège. En cette double qualité, il eut à intervenir entre l'évêque de Langres et les moines de l'abbaye de Saint-Seine, et il fut assez heureux pour terminer promptement et définitivement leur différend. [3]
L'évêque de Langres, Guillencus, à propos de cette affaire, appelle son métropolitain, « le vénérable Raynaud ; loue sa prudence et sa droiture ; il a examiné la cause sous toutes ses faces ; il est incapable de rien dire et de rien faire contre l'équité. » Aussi vit-il le pape Innocent II confirmer son jugement. [4]
Vers le même temps, les religieux de la Grande-Chartreuse voulurent recevoir des mains de ce prélat l'antique chant de l'Église de Lyon, qui fut adopté dans toutes les maisons de l'ordre. [5]

[1] Thesaurus anecdot., col. 322 ; Gallia christ , tome IV, col. 469.
[2] Deliciae ordin. equest., p. 228.
[3] Gall. christ., tome IV, p. 114. 115.
[4] Gallia christ., tome IV, col. 113.
[5] Severtu, chronol. hierar., p. 238 et 263.

On trouve la signature et le sceau de Raynaud dans une charte donnée en faveur de la chartreuse de Portes, en Bugey.
Pierre le Vénérable, dans l'éloge funèbre sous forme d'épitaphe qu'il consacre à Raynaud [1], n'hésite pas à dire que ce pontife aurait élevé jusqu'au ciel la gloire de l'Église de Lyon, si une fin prématurée ne l'eût enlevé de ce monde :

Lugdunensis apex junxisset cornua cœlo,
Ni celer occasus surripuisset eum.

Il mourut « avec grande réputation de sainteté », après un an d'épiscopat, le 7 août 1192 [2]. Le Martyrologium Gallicanum lui donne le titre de bienheureux. [3]
Le corps de Raynaud de Semur fut transporté à Cluny et déposé dans la basilique, contre la grande colonne la plus rapprochée du maître-autel, du côté de l'évangile, avec cette simple épitaphe : « Hic requiescit domnus Raynaldus, quondam abbas et reparator Vizeliacensis, et postea archiepiscopus Lugdunensis. » [4]

[1] Gall. christ., tome IV, 213; Bibl clun., col 1353, A.
[2] La Mure, Hist. eccles. de Lyon, p. 159.
[3] Gall. christ. tome IV, col. 115.
[4] Gall. christ, tome IV, col. 113, C.

Les rois de France avaient leurs sépultures dans les sombres caveaux de Saint-Denis. Les saints et les hommes de Dieu de la maison souveraine de Semur ont eu la leur dans l'endroit le plus brillant et le plus saint, dans l'abside de la plus mémorable basilique du monde avec Saint-Pierre de Rome. Ouvrez le tome cinquième des Annales Benedictini, de Mabillon, à la page 252, vous aurez sous les yeux la vue d'ensemble et le plan par terre de la basilique hugonienne. À la place d'honneur, immédiatement derrière l'autel majeur, c'est le splendide tombeau de saint Hugues. Tout près et dans la chapelle des saints Nazaire et Celse qui est la première du déambulatoire, du côté de l'évangile, c'est notre vénérable Hugues II. Entre les deux et contre le gros pillier, est le tombeau du bienheureux Raynaud. Du côté de l'épître et à l'entrée du déambulatoire, se dresse le tombeau de Pierre le Vénérable. Or, Hugues II est le neveu de saint Hugues ; Raynaud et Pierre le Vénérable sont ses petits-neveux, étant fils, l'un de Geoffroy IV, baron de Semur, et l'autre de Raingarde de Semur, sœur de Geoffroy IV, mariée au comte de Montboissier, en Auvergne. Quel céleste népotisme ! quelle pieuse et touchante idée, chez les moines de Cluny, que celle de grouper autour de leur grand abbé un si digne cortège, des gardes d'honneur si aimés dans la vie ! « Gloriosi principes terrae quomodo in vita sua dilexerunt se, ita et in morte non sunt separati. » [1]

[1] Aux écrivains d'une histoire générale quelconque, il est bien malaise qu'il n'échappe pas un grand nombre d'erreurs de détail. Un homme n'a ni le temps, ni les moyens de tout contrôler. Ainsi, dans l'Histoire ecclésiastique du diocèse de Lyon, de La Mure, qui est, de l'aveu de tous, un livre savant, consciencieux et justement recherche, je relève, dans la demi-page qu'occupe la notice de l'archevêque Raynaud de Semur, les méprises suivantes :

1° Il donne à Raynaud pour père et mère Dalmace de Semur et Aremburge de Vergy qui sont les père et mère de saint Hugues ;
2° À la ligne suivante, il dit que Raynaud n'était pas le frère, mais le neveu de saint Hugues ;
3° Il ajoute que Pierre le Vénérable avait été son abbé et son maître dans Cluny Or Raynaud était bien plus âgé que Pierre le Vénérable II avait quitté Cluny du vivant de saint Hugues et, comme abbé de Vézelay, avait eu sous ses ordres Pierre le Vénérable en qualité de prieur (Gall. christ., tome IV, col. 1137). Quand Pierre le Vénérable, jeune encore, arrivait au trône abbatial en 1122, Raynaud n'avait plus que sept ans à vivre sur la terre, étant décédé le 7 août 1129.

Hugues de Semur, évêque d'Auxerre.

Voici encore un filleul et un neveu de notre grand abbé de Cluny qui a dignement porté son nom. Hugues de Semur-Montaigu, qui mourut évêque d'Auxerre en 1136, était le second fils de Dalmace le Jeune, sixième enfant de Dalmace le Grand, frère de saint Hugues, et la tige de la branche des Semur-Montaigu, comme on l'a lu ci-dessus, au sixième baron de Semur.
Tout jeune, on lui fit commencer ses études à Cluny où il les acheva dans les meilleures conditions, puis s'y fit moine et devint bientôt un modèle achevé des vertus et de la science du cloître. [1]
Il arrivait à l'âge mûr sous les yeux et sous la discipline de son saint oncle, quand celui-ci, voyant le siège abbatial de Saint-Germain d'Auxerre vaquer depuis plus de trois ans, crut devoir céder enfin aux instantes prières d'Humbald, évêque de cette cité, et lui envoya son neveu Hugues de Montaigu en qualité d'abbé de Saint-Germain (1100).
« Dans cette charge, dit Mabillon [2], il se conduisit de telle sorte, rétablit et fit si bien avancer toutes choses au spirituel et au temporel, qu'après quinze ans de gouvernement abbatial, l'évêque Humbald étant venu à mourir, il fut jugé le plus digne de lui succéder sur le trône épiscopal (1116). »

[1] Annal. Bened , tomeV, p. 419.
[2] « A puero sub sanctissima avunculi disciplina Cluniaci educatum. » (Ann. Bened., tome V, p 419.)

« S'il est quelqu'un, dit ailleurs Mabillon (Ann. Bened., V., p. 617), qui ait bien aimé les Cisterciens, c'est Hugues de Semur-Montaigu, lequel, d'abbé de Saint-Germain d'Auxerre, fut fait évêque de cette ville à la place de Humbald qui venait de mourir dans le pèlerinage de Jérusalem.
Hugues avait reçu à Rome la consécration épiscopale des mains du pape Pascal II qu'il avait autrefois connu à Cluny. À son retour, il fut accueilli affectueusement par le roi et les autres personnages qui, dans le premier moment, avaient été opposés à son élection.
C'était alors l'usage, emprunté aux premiers siècles chrétiens, comme on le voit dans la vie de saint Martin de Tours, d'ouvrir au hasard les livres saints et de tirer du premier verset qui se présentait une sorte de présage de ce que serait la vie du nouvel évêque. Hugues ouvrit la Bible à ces paroles de l'Évangile : « Ave, Maria, gratia plena, » où l'on se plut à voir un témoignage de son tendre amour pour la pureté. Ce texte parut encore justifié par son intime amitié pour saint Bernard, l'auteur du « Memorare, o piissima », et par son dévouement et ses services envers l'ordre naissant de Cîteaux si particulièrement dévot à la reine auguste des cieux. »
« Dans l'épiscopat, continue Mabillon, il garda autant que possible la vie et les pratiques du cloître. Il aimait à fréquenter les monastères de son diocèse, surtout celui de la Charité où il prolongeait volontiers son séjour ; et pour ne lui être point à charge, il avait soin de lui envoyer des vivres et du vin.
Il aimait beaucoup et favorisait l'observance cistercienne. Il la vit, avec bonheur, fonder dans son diocèse les trois monastères de Rigny, de la Roche et de Bonrayon (?). Il faisait distribuer le meilleur vin de ses celliers aux couvents de Pontigny et de Rigny, et aux vierges de Jésus-Christ de Crisenoix.
Or il arriva une fois que le moine qui était l'économe des sœurs eut l'idée de mettre ce vin en vente pour acheter, à la place, du vin commun. L'évêque l'apprenant le fit racheter et payer au prix qu'on en voulut, et l'envoya de nouveau aux vierges de Jésus-Christ avec ordre de le consommer elles-mêmes.
Il allait quelquefois à Clairvaux, et un jour il y rencontra saint Bernard et ses frères qui se rendaient à un champ pour le moissonner; l'évêque s'adjoignit à eux comme il avait coutume de faire.
Quand on fut arrivé au champ, tous se mirent à moissonner et à étendre les javelles sur les sillons. Alors d'épais nuages s'avancent sur l'horizon : on est menacé d'une très grande pluie. Saint Bernard prie l'évêque de la conjurer et de l'écarter. Mais celui-ci déclare que sa parole n'a pas tant de vertus, et il supplie saint Bernard de prier lui-même et d'écarter l'orage. Saint Bernard répond : « Priez, vous, mon père, et je prierai avec vous. » Les voilà tous deux à prier ensemble; et à l'instant les nuages se dissipent et le ciel reprend sa sérénité.
Dans les actes des évêques d'Auxerre, on raconte beaucoup de merveilles du vénérable Hugues de Semur-Montaigu. On y lit, entre autres choses dignes de mémoire, qu'il refusa de donner une prébende dans son église à un de ses neveux, malgré toutes les instances qu'on put lui faire.
Une autre fois, le moine qui faisait les fonctions d'économe de sa maison ayant accepté, à son insu, quelque argent d'un personnage auquel il venait de conférer un bénéfice, il entra dans une sainte colère quand il l'apprit et fit restituer la somme entière. »
Si le vénérable Hugues de Semur, évêque d'Auxerre, aimait d'une tendresse particulière saint Bernard et l'ordre de Cîteaux, il n'oublia jamais qu'il était avant tout fils de Cluny, où il avait pu longtemps contempler tant de sainteté et de perfection. Nous l'avons vu tout à l'heure fréquenter le monastère illustre de la Charité-sur-Loire. En 1131, il venait à Vézelay faire une ordination de quatorze moines (Ann. Bened. t. V, p. 204).
L'année suivante (1132), Ordéric Vital nous le montre à Cluny même, au célèbre chapitre général dans lequel plus de deux cents prieurs et douze cents moines, réunis sous la présidence de Pierre le Vénérable, s'efforçaient de remédier aux graves désordres causés par l'indigne et incroyable rébellion de l'abbé Pons de Melgueil. Dans ce chapitre, Pierre le Vénérable, influencé sans doute par l'exemple de Citeaux, voulut ajouter de nouveaux jeûnes, se montrer plus sévère pour le silence et supprimer quelques adoucissements d'ancien usage. Les moines, habitués à obéir toujours, n'opposèrent aucune résistance et se soumirent humblement à ces nouveaux décrets ; non toutefois sans faire observer que « saint Hugues et ses prédécesseurs, saint Odilon et saint Mayeul, avaient suivi la voie étroite et avaient conduit, par la même voie, leurs disciples à Jésus-Christ ; que des miracles éclatants avaient confirmé leur sainteté »
Ordéric Vital, que je ne fais que traduire ici, ajoute que Pierre le Vénérable se rendit un peu plus tard à ces réflexions et que, se rappelant l'esprit de discernement de saint Hugues et la condescendance de saint Pierre Damien, il ne tarda pas beaucoup à supprimer tout ce qui, dans ces décrets, aurait pu ressembler à de la nouveauté au point de vue de Cluny. (Ann. Bened. t. V, p. 215.)
Vers 1134, Hugues est chargé par le pape Innocent II de régler, de concert avec Geoffroy, évêque de Châlons-sur-Marne, un différend qui s'était élevé entre l'évêque de Meaux et les religieuses de Paremoutiers, au sujet de la juridiction sur le clergé et sur les habitants. Leur sentence, en faveur de l'évèque, se trouve à la page 342 du tome V des « Annales ordinis S. Benedicti. »
Un des derniers actes de sa vie, vers 1137, fut d'arranger, de concert avec saint Bernard, Suger, abbé de Saint-Denis, et Ismard, abbé de Moustierneuf, un grave démêlé qui s'était élevé entre le roi et Aldegrin, archidiacre d'Orléans. Cet accord fut passé et signé à Crespy, résidence de Raoul de Vermandois.
Sur le point de mourir, le 10 août 1137 et vers la neuvième heure du jour, il assemble les religieux autour de son lit et leur dit : « Mes frères bien-aimés, achevons ce qui nous reste à dire de l'office de ce jour. Quand nous aurons fini, je m'endormirai dans le Seigneur et entrerai dans mon repos. » On chante donc avec lui les heures qui restaient, et à la fin des complies ce saint homme rendit son âme à Dieu comme il l'avait prédit et passa à la bienheureuse immortalité. Son corps sacré fut déposé avec tous les honneurs qu'il méritait, dans l'église de Saint-Germain dont il avait été abbé. [Menologium Benedictinum, de D Georges Bucelin, au 10 août, p. 555 Année bénédictine de la mère de Blémur, au 10 août]

La bienheureuse Raingarde de Semur, dame de Montboissier, puis religieuse et cellerière à Marcigny.

C'est une noble et sainte figure que celle de Raingarde de Semur, dans l'histoire du monde comme de la religion, aux onzième et douzième siècles [1]. Fille de Geoffroy III de Semur et d'Adélaïde de Guines, elle était la propre nièce de saint Hugues I, abbé de Cluny, la sœur d'Hugues II et la tante du B. Raynaud, comme on l'a vu plus haut [2], au septième baron de Semur.
Selon un usage assez répandu à cette époque, elle fut, dès le berceau, destinée à devenir la femme de Maurice de Montboissier, héritier de la grande famille de ce nom en Auvergne. Elle fut presque en même temps emmenée de Semur au splendide manoir de Montboissier, pour y être élevée par les soins et sous les yeux de sa future belle-mère [3].

[1] Sa vie a été écrite par son plus illustre fils, Pierre le Vénérable. (Bibl. Clun, col. 735-751.) Arnaud d'Andilly l'a traduite en français : Vie des saints Pères des déserts, in-12, tome II, p. 213-272. Mabillon lui a consacre quelques pages dans ses Annales ordinis S. Benedicti, tome V, p 440, et tome VI, p. 10 et p. 239. Baillet, Godescard, le Légendaire du diocèse d'Autun et les petits Bollandistes donnent sa biographie au 24 juin.
[2] Voir les preuves qu'elle était de la maison de Semur dans Cluny au onzième siècle, deuxième édition, p. 91, note 4.
[3] C'est le sens de ces paroles de Pierre le Vénérable : « Cum in flore fœni adhuc recubans, juncta esset viro, alligata mundo. » Dans ses adieux aux gentilshommes de sa maison qui l'avaient accompagnée jusqu'à Marcigny, elle dit elle-même : «  Diu, charissimi, communi lege vivendi socios nos mortalis vita habuit, et ab infantiae cunis ad aevum jam fete senile perduxit »

On jugeait, de part et d'autre, que cette précaution n'était pas inutile contre la sainte contagion qui entraînait presque toutes les damoiselles et dames de la maison de Semur à courir au cloître de Marcigny.
Quand l'âge fut venu, on les unit dans le Seigneur par les liens sacrés du mariage. Ce n'est donc pas tout à fait par son choix libre et personnel qu'elle s'engagea dans cet état de vie. Au dire de Pierre le Vénérable, son fils et son historien, elle ne dissimula jamais que ses préférences eussent été ailleurs [1] ; mais cette âme forte et trempée dans le feu de l'amour divin sut toujours faire de nécessité vertu, et vertu vraiment sublime et héroïque.
Aussi jamais femme ne fut plus exemplaire en tout, et mieux attachée et soumise à son mari que notre Raingarde, laquelle lui donna huit enfants. Eustache, le septième, a continué la famille qui subsiste encore et fait très bonne figure en France [2]. Deux furent simples moines, un autre fut abbé de Vézelay ; le sixième, Héraclius, devint archevêque de Lyon. Le huitième enfin, fut Pierre le Vénérable, un des plus savants et plus saints abbés de Cluny. [3]

[1] «  At ego non in ea commendandam suscepi gloriam carnis ... sed devotum Deo animum, mundi contemptum, cœlestium appetitum Ad quae ut compendiosum transitum faciam cum in floro foeni adhuc recubans, juncta esset viro, alligata mundo ad ea velut captivus ad libertatem, vinctus ad solutionem,exut ad patriam suspirabat ; et se conjugali vinculo praepeditam, hominibus ignoto, Deo cognio mentis angore deflebat » (Bibl Clun, col. 739, A )
[2] Dans la personne de M le marquis de Montboissier, dont la soeur est mariée à M. le comte de Narbonne-Lara, de Toulouse. En 1858, j'ai eu l'honneur de les connaître à Rome où ils étaient venus demander la bénédiction de Pie IX et chercher des reliques de Raingarde. Pour ce second but, Mgr de La Tour d'Auvergne, alors auditeur de rote et qui venait de lire mon Cluny au onzième siècle, me fit l'honneur de me les adresser. « Dans notre famille, me disait Mme de Narbonne, toutes les filles, de temps immémorial, ont joint à leur nom de baptême celui de notre bienheureuse ancêtre. Je suis une Raingarde et ma petite fille est aussi une Raingarde. »
[3] Mabil Ann Ben , t V, p. 440. Malgré les liens qui rattachent si directement Pierre le Vénérable à la maison souveraine de Semur, je ne donnerai point sa biographie, qui se trouve partout, parce qu'il n'a jamais porté le nom et les armes de Semur, qui étaient ceux de sa mère.

Modèle de piété envers Dieu et de charité pour tout ce qui l'entourait ou l'abordait, elle excellait surtout dans l'exercice de l'hospitalité à la façon des anciens patriarches. Elle mérita de recevoir ainsi la visite des plus saints personnages de son siècle. Une fois, c'est celle de son saint oncle Hugues le Grand, abbé de Cluny, qui lui prédit que l'enfant qu'elle portait dans son sein serait un garçon, qu'il se donnerait à Dieu et serait la gloire de son ordre. C'était Pierre le Vénérable dont saint Hugues traçait ainsi l'horoscope avant sa naissance [1]. Une autre fois, c'est la visite du bienheureux Robert d'Arbrissel, fondateur de l'ordre de Fontevrault, qui ouvrait des asiles distincts aux hommes et aux femmes en subordonnant les monastères d'hommes à ceux de femmes.

[1] «  Radulfus, in libello De vita Petri Venerabilis (apud Mabil. Ann Bened, t. V, p, 441, A), scribit sanctum Hugonem matri ejus gravidae praedixisse, masculum eam parituram, quem Deo consecrare deberet. »

Elle s'ouvrit à lui sur ses dispositions intérieures, et lui promit qu'elle allait tâcher de décider son mari à venir se ranger avec elle sous sa discipline. Elle fait comprendre à celui-ci qu'ils avaient assez fait pour le monde, et qu'il était temps de penser à eux-mêmes, et de s'occuper de leur salut. Maurice cède aux raisons et aux instances de sa femme, et ils font ensemble le vœu d'entrer en religion à une époque assez rapprochée ; et ils conviennent que si l'un d'eux mourait avant la réalisation de ce vœu, le survivant l'accomplirait au nom de tous les deux. Peu après, le comte de Montboissier rendit pieusement son âme à Dieu. Raingarde, selon le désir qu'il lui avait exprimé, conduit son corps à Sauxillanges, pour qu'il y soit enterré parmi les religieux, comme un de leurs frères. Puis elle visite tous les monastères de la province pour y répandre des aumônes et faire prier pour l'âme de son époux. « Jamais, dit à ce propos la mère de Blémur, dans son « Année bénédictine », jamais l'amour conjugal ne fut plus industrieux à servir un mari pendant sa vie et après sa mort. »
Raingarde s'occupe ensuite de régler ses affaires et de préparer sa retraite à Marcigny : car depuis la mort de Robert d'Arbrissel (le 24 février 1117), elle avait renoncé à Fontevrault. Personne autre que l'intendant de sa maison et dom Maurice de Montmorin, prieur de Sauxillanges, ne soupçonnait sa pensée. On croyait même la trouver moins austère et plus gracieuse que du vivant de son mari ; et des propositions d'un second mariage quasi-princier lui étaient déjà présentées.
Mais désireuse de quitter le monde, autant que l'avaient été les Hébreux de sortir de la servitude de l'Egypte, elle fixe son départ au lendemain de Pâques. Elle va d'abord à Sauxillanges faire, comme les aspirants chevaliers de l'époque, la veille aux armes. Elle passe la nuit entière au sépulcre de son mari qu'elle arrose de ses larmes ; fait l'examen et la confession de ses péchés, demande pardon pour ceux de son cher défunt, et attend le jour tant désiré dans les pratiques les plus ferventes de la charité et de la dévotion.
L'heure venue, elle part, accompagnée de dom Maurice de Montmorin, parent de son mari et son confident. Elle se fit aussi accompagner en ce voyage de quelques gentilshommes, ses vassaux, « afin, dit la mère de Blémur, de garder la bienséance d'une dame de sa qualité. » On croyait s'acheminer vers Cluny ; elle voulait, disait-elle, recommander son mari aux prières de ces saints religieux. Elle les visita, en effet, et leur laissa des aumônes proportionnées à sa libéralité et à leurs besoins.
Au bout de quelques jours il fallut dire adieu à Cluny, et reprendre le chemin de l'Auvergne. Arrivés à Marcigny on n'en était plus qu'à quelques heures de distance. Mais la cordialité et l'entrain de la réception qu'on y reçut fit oublier quelques temps aux plus patriotes le regret de la terre natale. C'est qu'à Marcigny Raingarde n'était point une étrangère, mais une hôtesse incomparablement précieuse. Le prieur, Geoffroy de Semur, était son frère. Elle était la sœur pareillement du vénérable Hugues, directeur spirituel des religieuses. L'économe, Girard de Semur, dit Girard le Verd, était aussi son proche parent [1].

[1] C'est le fils bien-aimé de Raingarde, Pierre le Vénérable lui-même, qui nous fait connaître ce personnel : « Suscepta est immenso fratrum et sororum gaudio, qui nescientes quidem quid animo gereret ut novam hospilam multo cum honore colebant ... Tunc et sub domino Gaufredo Semmurensi erat Gerardus loci sollicitus procurator, de cujus devota et sincera conversatione, in libro miraculorum primo plenius memoravi ... Quam ... gaudens Hugoni sororum priori offerebat. » (Bibl. Clun. c. 742, AB)

Je ne parle point des autres, ni des dames religieuses de sa famille qui peuplaient cette sainte et volontaire prison.
C'était donc comme le bouquet d'un feu d'artifice que cette réception de Marcigny ; et l'on allait rentrer chez soi en paix et bonheur. Mais voici qu'au moment des adieux, Raingarde réunit toute sa suite, gentilshommes et serviteurs, au parloir, et leur adresse, en présence des religieux et religieuses assemblés, un discours qui ne déparerait pas les meilleurs de ceux que Tite-Live, dans les grandes circonstances, se plaît à mettre sur les lèvres de ses héros. Pierre le Vénérable nous en a conservé le texte, et la mère de Blémur ne fait que l'abréger en ces termes :
« Il y a longtemps, mes très chers, que, vivant selon la manière du monde, je me vois presque arrivée du berceau à la vieillesse. Il n'y a rien sous le ciel sur quoi je n'aie jeté les yeux, ni rien de si agréable aux sens que ma curiosité n'ait voulu connaître. J'ai éprouvé tout ce qui nous flatte dans le siècle : l'abondance des richesses, le grand nombre des parents, la multitude des amis, la splendeur d'une illustre naissance. Une grande autorité et l'orgueil d'une vie pleine de pompe et de gloire ne m'ont rien laissé désirer ; et aussi je n'ai rien à chercher davantage parmi les choses mortelles. J'ai possédé tout ce que la terre peut promettre et tout ce qu'elle peut donner ; mais il ne m'en reste pas le moindre plaisir.
Il faut donc chercher ailleurs de quoi rassasier notre faim, étancher notre soif et enrichir notre pauvreté.
Et ce qui me presse davantage est l'infidélité du monde qui trompe ceux qui espèrent en lui. Et pour n'en pas chercher des exemples bien loin, dites-moi, je vous prie, vous qui étiez les plus intimes amis de mon mari, et ceux qu'il avait le plus obligés, qu'avez-vous fait pour lui depuis sa mort ? À quel saint vous êtes-vous adressés pour son repos éternel ? Quelle petite aumône avez-vous donnée ? Vous êtes les docteurs qui m'avez instruite ; car comment pourrai-je espérer de vous ce que vous avez refusé à votre seigneur et à votre ami ? Il faut donc que je travaille pour moi-même, sans établir sur les autres l'espérance de mon salut.
Et pour vous découvrir un secret que je vous ai caché jusqu'à maintenant, je vous déclare que je ne passerai jamais le seuil de la porte que vous voyez ; que le monde ne me verra jamais hors la clôture de ce monastère, que je ne sortirai jamais de ce tombeau que j'ai choisi pour m'y enterrer toute vivante.
À ces mots, tous ces gentilshommes se levèrent, et surpris d'une douleur qui avait quelque chose de furieux, ils se récrièrent qu'ils ruineraient la maison si on l'y retenait, et puis ils se mirent à pleurer.
La sainte les voyant en cet état, reprit la parole, les assurant que le calme succéderait à la tempête et que leurs larmes se changeraient en joie ; qu'ils retourneraient dans le siècle et que, pour elle, elle s'en allait à Dieu.
Achevant ces mots, elle entra avec les religieuses, coupa ses cheveux et changea d'habit ; et cette colombe fut enfermée par le prieur dom Hugues en cette cage sainte, selon une vision que le bienheureux Gérard avait eue quelques jours auparavant. »
L'entrée de Raingarde au monastère de Marcigny fut une merveilleuse bénédiction du ciel sur cette maison. Ses biens et les dots des religieuses étaient loin d'être en rapport avec les dépenses journalières. Le personnel, par la volonté du saint fondateur, se composait de quatre-vingt-dix-neuf religieuses, d'un monastère de bénédictins annexés, dont le nombre s'est élevé jusqu'à trente, d'un nombre indéterminé de serviteurs à gage. Le revenu de l'abbaye n'était pas en rapport surtout avec la munificence dont on usait envers les pauvres et les malades du voisinage, et la large hospitalité avec laquelle on accueillait et défrayait gratuitement les voyageurs et tous les étrangers qui affluaient sur cette grande voie de communication entre le nord et le midi [Cluny au onzième siècle. 2° ed p. 95 et note 2.].
Aussi l'économe Girard de Semur et quelques autres personnages de grande vertu, parmi lesquels Pierre le Vénérable nomme le prieur Geoffroy et le directeur des sœurs, le vénérable Hugues, « suppliaient très instamment le Dieu des miséricordes qu'il lui plût de visiter sa maison, et de pourvoir aux besoins de celles qui employaient toute leur vie à son service. Ce saint homme prenait Jésus-Christ à témoin qu'étant un jour à l'autel et célébrant la messe, il entendit une voix qui lui dit : Tu as obtenu ce que tu demandais ; et que la nuit suivante il vit en songe une colombe aussi blanche que la neige qui volait à l'entour de lui, avec tant de privauté qu'elle semblait l'inviter à la prendre ; ce qu'ayant fait, il l'avait présentée avec joie au supérieur, nommé Hugues, et lui ayant arraché le bout des ailes, de peur qu'elle ne s'envolât, l'avait enfermée dans une cage. Ceux qui lui entendirent rapporter ce songe, l'interprétèrent de ma mère ; et l'événement fît connaître que cette interprétation était véritable. »
Par la part que Raingarde fît dans ses aumônes aux pauvres servantes de Dieu, en entrant à Marcigny, et surtout par son habileté dans la gestion des affaires et son intelligence de tout ce qui tient à l'ordre et à l'économie d'une grande maison, elle eut bientôt rétabli l'équilibre et l'aisance dans le temporel, et, par suite, ramené la sécurité et la paix dans les âmes. Car on la fit de suite cellerière ou économe et dépensière. Pendant dix-huit ans elle remplit admirablement cet emploi, sans que sa régularité, sa dévotion et son esprit d'oraison en aient jamais souffert ; tant elle sut bien toujours réunir Marie et Marthe en sa personne.
Pierre le Vénérable parle longuement et en détail des vertus de sa sainte mère. Dans cette biographie déjà trop longue, je ne puis m'engager à sa suite. Je cours au terme de la vie de cette grande servante de Dieu.
Une nuit qu'elle prenait un peu de repos et de sommeil sur son grabat, elle voit soudain une dame d'une rare beauté qui, sans rien dire, lui fit signe de la suivre. Elle s'éveille à l'instant, et croyant que c'était une des soeurs qui était venue l'appeler à matines, elle se lève et se dirige vers le chœur. Il était vide et toutes les sœurs dormaient. Croyant qu'elle s'était trompée, elle retourne au lit et s'endort. La même dame se présente de nouveau, avec les mêmes gestes de la tête et des mains. Derechef Raingarde s'éveille et se lève dans la même pensée et le même sentiment de confusion, comme si elle eût commis un acte de paresse ; puis elle retourne se jeter sur son lit et s'endort profondément. Une troisième fois, la même beauté céleste se montre et lui commande de la suivre sans retard. C'était la sainte Vierge, supérieure véritable de la communauté sous le titre de Notre-Dame-Abbesse. Raingarde comprit qu'elle venait l'inviter aux noces de l'Agneau sans tache. À l'instant même elle annonce qu'elle va mourir et tombe malade. Les sœurs l'entourent avec larmes et multiplient, à son égard, tous les soins de la piété filiale.
Elle, sans s'émouvoir, prend ses dispositions, se confesse, reçoit l'Extrême-Onction et le saint Viatique ; puis prenant son crucifix elle le tient longuement et fortement attaché à ses lèvres. On craint qu'il ne la fatigue, on essaie de le lui enlever: « Pourquoi, dit-elle, voulez-vous m'ôter mon Maitre ? »
Le troisième jour, qui était le 24 juin, fête du saint Précurseur, les religieuses, la voyant à ses derniers moments, se disposent à la mettre sur la cendre armée du cilice, pour qu'elle y rende le dernier soupir, selon les prescriptions de la sainte règle. Mais elle les prie d'attendre un moment, et assise sur son grabat, elle leur adresse une assez longue et touchante allocution qu'elle termine ainsi : « Prenez-moi à présent, et portez-moi où il vous plaira. » À peine est-elle sur la cendre et le cilice, qu'elle passa avec une extrême tranquillité vers son Rédempteur, à la même heure que, mourant pour donner la vie aux morts, il avait, en baissant la tête, rendu l'esprit sur la croix. Ceux qui se trouvèrent présents, nous ont assuré qu'ils virent reluire sur son corps la gloire des bienheureux. Son visage était plus éclatant que la lumière, et la mort qui efface la beauté des autres, avait augmenté la sienne, parce que cette mort était une vie pour elle. »

II. - Branches de la Maison souveraine de France.

1° Branche des Semur-Donzy, en Nivernais.

Donzy, dans la Nièvre, arrondissement de Cosne, est aujourd'hui un chef-lieu de canton de 4,047 habitants. Cette petite ville avait autrefois, dans sa banlieue, le prieuré bénédictin de Notre-Dame-du-Pré avec une belle église du douzième siècle, dont il reste des ruines intéressantes. C'était une très ancienne baronnie dont les armes portaient d'azur à trois pommes de pin d'or, posées 2 et 1, la tige en haut. Je ne sais quant et comment cette baronnie était entrée dans le domaine des comtes de Chalon, qui la transmirent à la maison de Semur.

I. Geoffroy de Semur-Donzy, frère de Dalmace le Grand et second fils de Geoffroy II et de Mahaud de Chalon, hérita, par sa mère, des baronnies de Donzy et de Châtel-Censoir dont il adopta pour lui et sa postérité les armes que nous venons de décrire. Le comte Eudes II de Champagne, vers l'an 1030, y ajouta la seigneurie de Saint-Aignan en Berry. Geoffroy servit ce comte et l'assista vaillamment dans la guerre qu'il eut contre Foulques III, dit Nerra, comte d'Anjou. Mais un de ses vassaux l'ayant pris par trahison, le livra au comte d'Anjou qui l'envoya prisonnier au château de Loches, où il fut étranglé, vers l'an 1037.
Tel est l'auteur de la branche des Semur-Donzy, dont je vais donner toute la suite, parce qu'elle est peu connue et particulièrement intéressante pour le Nivernais et la Bourgogne, et aussi parce qu'elle a égalé, sinon surpassé, la branche aînée, en grandeur et en puissance.
Geoffroy I, baron de Donzy, était marié à Adélaïde de Vergy, sœur d'Aremburge de Vergy, la femme de son frère aîné Dalmace de Semur et la mère de saint Hugues. Il n'est donc pas étonnant que quelques généalogistes aient maintes fois pris l'une pour l'autre.
De ce mariage sont issus trois fils : Hervé qui va suivre ; Savaric, qui fera la branche de Vergy en héritant de cette baronnie du chef de sa mère ; et Eudes qui vivait en 1077.
En ce temps, il se produisit un fait considérable pour l'accroissement de la maison de Donzy. Le comte de Chalon, Hugues II de Semur, qu'on retrouvera à la branche de Chalon-Semur, mourut jeune et sans enfants, vers l'an 1080, bien qu'il eût été marié à Constance de Bourgogne, fille du duc Robert de France. Le comté de Chalon fut quelque temps sans seigneur, parce qu'il s'était élevé quelque différend, au sujet de cette succession, entre Hervé de Donzy et Savaric son frère d'une part, et de l'autre, les neveux de Hugues, enfants de sa sœur Adélaïde de Chalon, mariée à Guillaume de Thiern. Il fallut l'intervention du roi Philippe I qui adjugea la moitié du comté aux enfants de Guillaume de Thiern, et l'autre moitié aux deux frères Hervé et Savaric de Donzy.

II. Hervé I, baron de Donzy, Saint-Aignan et en partie de Châtel-Censoir, prenait volontiers le titre de comte de Chalon, à cause du quart qui lui avait été adjugé par le roi. On ignore le nom et la famille de sa femme qui lui donna deux fils, qui furent successivement barons de Donzy : Geoffroy II et Hervé II.

III. Geoffroy II, baron de Donzy et comte de Chalon sur la fin de 1093, s'empara en 1095 de la seigneurie de Varzy, qui appartenait à l'évêché d'Auxerre. L'évêque Humbald, la première année de son épiscopat, fut obligé de recourir aux censures ecclésiastiques pour la faire restituer.
Vers l'an 1112, Geoffroy II vendit à son oncle Savaric, seigneur de Vergy, la part qu'il avait au comté de Chalon, pour faire le pèlerinage de la Terre sainte. À son retour, il entre en religion et meurt bientôt après, le 4 août de je ne sais quelle année. Savaric fonda, avec Guillaume de Thiern, l'abbaye cistercienne de la Ferté au comté de Chalon.

IV. Hervé II, vers 1108, fut en guerre avec Hugues, seigneur d'Amboise. Quand ils firent la paix, ils la cimentèrent par le mariage de leurs enfants, Agnès de Donzy et Sulpice d'Amboise. Hervé II fit beaucoup de bien au monastère de Notre-Dame-du-Pré et mourut vers l'an 1120, laissant sa riche succession à Geoffroy III de Semur-Donzy.

V. Geoffroy III ajouta à ses seigneuries celles de Gien, de Cosne, d'Ouchy et de Neuilly, sans doute, par son mariage avec une grande dame dont on ignore la famille et le nom. Il on eut trois enfants : Hervé III, qui suit ; Gauthier de Donzy ; et une fille, Mahaud de Donzy, laquelle, au moment où elle venait d'être mariée à Ansel, seigneur de Trainel, fut enlevée par Etienne de Champagne, comte de Sancerre, qui l'épousa ensuite.
Quant à Geoffroy III, il fut l'un des grands seigneurs de Bourgogne auxquels le pape Eugène III, en 1142, recommanda la protection du monastère de Vézelay. Il eut à soutenir la guerre contre le roi Louis VII, qui lui prit, en 1153, les châteaux de Saint-Aignan et de Cosne. Il eut aussi de graves difficultés avec Guillaume III, comte de Nevers, qui ruina son château de Châtel-Censoir, le 7 mai 1157.

VI. Hervé III, avait épousé Mathilde, fille aînée et héritière de Guillaume Gœth, seigneur de Montmirail, et d'Elisabeth de Champagne. Thibaud III, comte de Champagne, soutenu par le roi Louis le Jeune, voulut lui reprendre Montmirail que sa femme lui avait apporté en dot. Contre de si puissants ennemis, Hervé appelle à son secours le roi d'Angleterre. Louis VII irrité se joint à Guy I, comte de Nevers, qui était en guerre avec Hervé, assiège son château de Donzy, le prend et le démolit (11 juillet 1170). Au mois d'août suivant, Hervé fit sa paix avec le roi et le comte de Nevers.
Guillaume de Donzy, son fils aîné, mourut sans alliance, au siège d'Acre en Palestine, l'an 1191.
Philippe de Donzy, seigneur de Gien, son second fils, mourut aussi sans enfants, bien qu'il eût été marié à Alix de Court-les-Barres, vers 1206.
Le troisième, Renaud de Donzy, seigneur de Montmirail, se croisa avec Simon de Montfort et mourut devant Constantinople.
Bernard de Donzy, quatrième fils d'Hervé III, s'étant croisé avec son frère Renaud, fut pris par les Turcs et mourut en captivité, suivant Guillaume de Villehardouin. Il était réservé au cinquième fils de Hervé III de continuer sa postérité.

VII. Hervé IV, baron de Donzy, recueillit seul toute la succession de sa maison, et se montra encore plus considérable par sa valeur que par ses grands domaines. Attaqué par Pierre II de Courtenay, comte de Nevers, du chef de sa femme, Hervé triompha de son agresseur, le défit le 3 août 1199, près l'abbaye de Saint-Laurent de Cosne, et le fit prisonnier. Philippe-Auguste ménagea la délivrance de Pierre de Courtenay, par un traité conclu à Montargis, au mois d'octobre suivant. Hervé y obtint la main de Mahaud de Courtenay, fille de Pierre et, par sa mère, unique héritière des comtés de Nevers, d'Auxerre et de Tonnerre. Depuis lors, Hervé IV, baron de Donzy, prit la qualité de comte de Nevers.
En 1203 il acheta le château de Saint-Saulges.
En 1209, il se croisa pour la guerre contre les Albigeois. Il fonda, en 1216, le prieuré de Lespaux ou de Baigneux, de l'ordre du Val-des-Choux, près de Donzy. Les chanoines de Saint-Martin de Tours lui accordèrent, pour lui et pour ses successeurs, le titre de chanoine de leur église, comme on a vu plus tard, et jusqu'à nos jours, les souverains de la France, chanoines de Saint-Jean-de-Latran, à Rome.
L'an 1217, il passa en Terre sainte, avec Jean de Brienne, et prit part au siège de Damiette. De retour en France, il mourut empoisonné et fut inhumé à Pontigny, ordre de Cîteaux, près Auxerre. On mit sur sa tombe le distique suivant :

Hic lapis Hervei comitia celat faciei
Formam. Forma Dei clanficetur ei.

Hervé IV avait eu de son mariage avec Mahaud de Courtenay un fils et une fille. Selon la coutume de ce temps, le mariage du fils avec la fille d'André de Bourgogne, dauphin de Viennois, avait été convenu entre les parents dès le berceau. Mais ce fils unique étant mort bien jeune encore, toute la riche succession d'Hervé passa à sa fille, Agnès de Donzy, qui avait été elle-même fiancée, en 1217, à Philippe de France, fils de Louis VIII. Devenue veuve l'année suivante et sans être mère, elle fut remariée en 1221 à Guy de Chàtillon, comte de Saint-Paul, mort en 1226, au siège d'Avignon.
De ce mariage sont nés :
1° Gaucher de Châtillon, seigneur de Montjay, mort en 1251 sans laisser d'enfant de son mariage avec Jeanne de Boulogne, fille de Philippe de France et de Mahaud de Boulogne ;
2° Yolande de Châtillon, qui succéda à son frère et eut pour époux Archambaud IX de Bourbon. De ce mariage sont nées Mahaud et Agnès de Bourbon, qui épousèrent les deux frères, Eudes et Jean de Bourgogne, fils de Hugues IV, duc de Bourgogne.
Du mariage d'Eudes de Bourgogne avec Mahaud de Bourbon, sont issues :
1° Yolande de Bourgogne, comtesse de Nevers et baronne de Donzy, qui fut mariée en premières noces à Jean de France, dit Tristan, comte de Valois, l'un des fils du roi saint Louis ; puis en secondes noces à Robert III, comte de Flandres, auquel elle porta ses états héréditaires. Elle mourut sans enfant, le 2 juin 1280 ;
2° Marguerite de Bourgogne, comtesse de Tonnerre, qui fut la seconde femme de Charles I, comte d'Anjou, roi de Sicile. Elle mourut aussi sans enfant, le 5 septembre 1308.
Du mariage de Jean de Bourgogne avec Agnès de Bourbon, est issue une fille unique, célèbre dans l'histoire du Charollais, Béatrix de Bourgogne, héritière du Charollais qu'elle porta à son époux, Robert de France, comte de Clermont-en-Beauvoisis, cinquième fils de saint Louis, et la tige de nos rois depuis Henri IV.

2° Branche des Semur, comtes de Chalon.

Le premier personnage de la maison de Semur qui ait porté le titre de comte de Chalon est Geoffroy I de Semur, intime ami du comte Lambert, et l'un de ses frères d'armes à la bataille de Challemoux. Leur amitié avait été cimentée encore par le brillant mariage du fils aîné du baron de Semur, de même nom que son père, avec Mahaud de Chalon, fille du comte Lambert et d'Adélaïde de Vermandois.
Cette illustre dame, souveraine du comté de Chalon, étant devenue veuve, épousa en secondes noces l'ami de son époux, Geoffroy I de Semur, le beau-père de sa fille, qu'elle jugeait le prince le plus digne et le plus capable de l'aider dans le gouvernement de ses états, et qui porta le titre de comte de Chalon, comme avait fait le comte Lambert, c'est-à-dire par communication matrimoniale, Adélaïde de Vermandois demeurant toujours la vraie et personnelle souveraine titulaire du comté.
Après le décès d'Adélaïde, le titre et la souveraineté du comté de Chalon passèrent à son unique fils, Hugues, évêque d'Auxerre et le frère de Mahaud de Chalon, épouse de Geoffroy II de Semur.
Hugues I, évêque d'Auxerre et comte de Chalon. étant mort en 1039, sa succession échut à son neveu Thibaud de Semur, cinquième fils de Geoffroy II et de Mahaud de Chalon, qui devint ainsi le huitième comte de Chalon et la tige d'une branche nouvelle. Tout cela ressort d'une charte du même Thibaud, insérée dans le Bibliotheca Cluniacensis, col. 313 et 314. Elle commence ainsi : « Ego in Dei nomine Theobaldus comes Cabilonensis. » Vers la fin, on y lit cette quasi-royale formule : « Ego vero gratia Dei comes Theobaldus »
Chazot de Nantigny, dans ses Tablettes historiques, t. II, p. 165, place à tort, au temps de Thibaud, le partage du comté de Chalon dont j'ai parlé plus haut et qui n'eut lieu que quelques années après la mort du comte Hugues II, son fils.
Thibaud de Semur avait épousé Ermentrude, dont on ignore la maison. Ce puissant seigneur aida Robert, duc de Bourgogne, dans les guerres qu'il eut pour le comté d'Auxerre, avec Renaud et Guillaume, comtes de Nevers, en 1040 et 1058.
Thibaud eut d'Ermentrude trois enfants, savoir : 1° Hugues qui va suivre ; 2° Adélaïde qui fut la femme de Guillaume de Thiern ; 3° Ermengarde de Chalon, femme de Humbert de Bourbon.
Hugues II, neuvième comte de Chalon, était le filleul et le cousin germain de saint Hugues le Grand, abbé de Cluny. Il succéda au comte Thibaud, son père, vers l'an 1072. Voulant favoriser la restauration de Saint-Marcel-lès-Chalon, entreprise par le saint abbé de Cluny, il donna aux religieux de ce monastère les lacs ou pièces d'eau qui sont entre Chalon et Saint-Marcel, appelés vulgairement les Orlans. Son comté de Chalon fut partagé, après son décès, par le roi, comme je l'ai dit plus haut.
Les anciens comtes de Chalon portaient d'azur à trois annelets d'or, qui sont encore aujourd'hui les armes de la ville de Chalon. Le comte Thibaud se donna des armes plus rapprochées de celles de la maison de Semur. Lui et Hugues son successeur portaient de gueules à la bande d'or.

Autres branches de la maison de Semur

Je ne ferai que signaler les autres branches issues de la maison souveraine de Semur, autant pour abréger cette étude, que parce qu'elles sont loin d'avoir égalé la renommée et la puissance des précédentes. Ce sont celles :
1° De Montagut, dont on a vu l'origine dans la notice généalogique de Dalmace le Grand de Semur et la plus grande illustration, dans la biographie de Hugues II de Semur, évêque d'Auxerre.
2° C'est ensuite la branche de Semur-Vergy, formée par Savaric de Semur-Donzy, deuxième fils d'Hervé II.
3° Vient après, la branche d'Arcy, sur la paroisse de Vindecy-sur-Loire, qui a duré de 1255 à 1426. Mais on la croit formée antérieurement à l'an 1255, bien que la suite de ses seigneurs connus ne commence qu'à cette année.
Dans la branche d'Arcy, je trouve plusieurs seigneurs du nom de Lancelot de Semur, et le petit fief du Lac-lès-Anzy relevait de la seigneurie d'Arcy. Cette double circonstance pourrait peut-être servir à expliquer un fait héraldique bien étrange qu'on peut lire dans l'important ouvrage intitulé : « la Véritable Science des armoiries », par maître Louvan Gelyot, édition de Paillot, p. 44 et 87. Ces deux savants, dont l'autorité est si grande en matière de blason, donnent, aux pages ici indiquées, la description et la gravure des armes de Lancelot du Lac, l'un des plus illustres chevaliers de la Table-Ronde. Or ces armes sont absolument celles de la maison souveraine de Semur, d'argent, à trois bandes de gueules.
Lancelot du Lac, l'illustre chevalier aux armes de Semur, ne serait-il point un vaillant de cette antique race, attaché comme tant d'autres seigneurs bourguignons à la fortune de Guillaume le Conquérant, dans la conquête de l'Angleterre ? Dans ce cas, nous trouverions jusques dans le poème de la Table-Ronde un éclatant témoignage de la renommée et de la bravoure de la maison de Semur aux époques les plus reculées. [On lit dans le petit Dictionnaire de Littré : à Table-Ronde, ordre de chevalerie, institué, selon la légende, à York, par le roi Arthur, et dont les membres prenaient place autour d'une table ronde. Les plus célèbres sont : Amadis, Tristan, Lancelot.]

4° La branche de Semur-Sancenay (alias : Sancené, Sancenier, etc.) est probablement la suite des seigneurs de Montagu, Oyé et Trémont. Le titre de Sancenay a prévalu après que le baron d'Oyé eut transféré au village de ce nom sa résidence, en y construisant au milieu de la prairie un château dont on voyait naguère encore les ruines imposantes, à proximité de la chapelle connue et fréquentée par les pèlerins du Brionnais.
La branche de Sancenay, avec les armes anciennes de la maison de Semur, s'est continuée jusqu'à la seconde moitié du seizième siècle, toujours dans une position exceptionnelle d'honneur et de fortune ; s'alliant aux premières maisons de la Bourgogne et des provinces voisines, telles que celle de la Palisse, d'Albon, de Damas, d'Amanzé, de Villers-la-Paye et de Tenay. Elle a donné, dans le temps, des croisés à l'Église, de braves défenseurs à la France, et jusqu'à la fin, des dignitaires éminents aux diocèses de Lyon, d'Autun, de Chalon et de Mâcon.
5° Enfin il y a eu les branches des seigneurs de l'Etang, de Laubépin, de Fougères et de Villerez.
Les hommes laborieux et savants qui ont été mes guides dans ce labyrinthe, et que j'ai pu quelquefois rectifier et compléter, consacrent un long chapitre à recueillir les noms et gestes d'une quarantaine de personnages du nom et des armes de Semur, dont ils n'ont pu trouver la place dans les généalogies connues et authentiques. Ce sont six grandes pages que je néglige pour ne pas surcharger cette étude.

III Coup d'œil sur les institutions, les lettres, les arts, les occupations et les plaisirs à Semur sous les barons souverains du Brionnais, de l'an 850 à 1372.

Les règnes des barons de Semur, depuis Simon I jusqu'à la fin de la première race, ont été bien courts. Ils ont été peut-être les plus féconds pour l'accroissement des domaines de la baronnie et pour le développement des institutions civilisatrices.
Sous le premier rapport, nous avons vu l'annexion juste et pacifique des baronnies de Luzy et de Bourbon-Lancy. Duchesne y ajoute celle d'Uchon, et il a fallu la mort prématurée de Simon II pour enlever aux barons de Semur le titre considérable et les droits de sires de Beaujeu que leur assurait le mariage de ce jeune prince avec Isabelle de Beaujeu, fille et unique héritière de Humbert V.
Sous le second rapport, Semur s'est orné de la belle église romano-bysantine, toujours debout ; il est devenu commune et paroisse ; et quand Elvis, fille unique du baron Henri et d'Alix de Brancion, transmet sa baronnie à sa tante Alix de Semur, et par elle à son cousin Jean de Broyes-Châteauvillain, tout est prêt pour la fondation d'une collégiale de chanoines dans l'église paroissiale de Saint-Hilaire de Semur. J'ai donc à parler maintenant: 1° de la construction de l'église de Semur ; 2° de l'érection de Semur en paroisse et de son affranchissement ; 3° de la fondation du chapitre de Saint-Hilaire.
Je l'ai dit au commencement de ce mémoire, primitivement, et pendant plus de trois siècles, Semur n'était ni paroisse, ni commune, mais une résidence princière enclavée dans le territoire de l'antique paroisse de Saint-Martin-la-Vallée. Le château et tout ce qui en relevait immédiatement jouissait du privilège de l'immunité vis-à-vis de Saint-Martin et pouvait être considéré comme une paroisse. Il avait, depuis l'origine, sa chapelle dédiée à saint Hilaire de Poitiers, doux et religieux souvenir de la première patrie de nos barons. Cette chapelle était presque à l'endroit où est, depuis le treizième siècle, l'église paroissiale d'aujourd'hui. Le cimetière l'entourait, selon l'usage antique et si chrétien. La chapelle de Saint-Hilaire, avant la fondation du chapitre, était desservie par quatre prêtres qui tenaient en même temps l'école palatine, selon un vieux mémoire manuscrit que j'ai sous les yeux.
En dehors des murs du nord et au pied de la colline de Balmont, on avait bâti l'église de Sainte-Marie-Madeleine, dédiée à la sœur de Marthe et de Lazare. C'était, comme on disait alors, le secours ou l'annexe de Saint-Hilaire, plus rapprochée et d'un accès plus facile pour les gens de la basse ville.
Il devait y avoir aussi dans le donjon, qui était la grosse tour d'aujourd'hui, et à un étage supérieur, un oratoire, comme cela se pratiquait au onzième siècle, dans tous les grands manoirs de seigneurs souverains. Une note de l'histoire d'Angleterre par Lingard, traduite en français par le baron de Roujoux, signale expressément cette disposition intérieure.
Mais ces édifices religieux, bâtis un peu à la hâte et sans beaucoup d'art, n'étaient guère en rapport avec les convenances du lieu et les besoins du temps. Depuis surtout l'époque des croisades, auxquelles les fils des barons de Semur et leurs plus illustres vassaux avaient pris part en très grand nombre, l'art chrétien avait pris parmi nous un immense et rapide essor. Guerriers et architectes étaient tombés en admiration devant les édifices religieux si riches de l'Orient et surtout de Constantinople. On leur fit de nombreux emprunts. De là est né ce que l'on est convenu d'appeler si justement le style romano-bysantin, dont l'église de Saint-Hilaire de Semur est assurément un des spécimens les plus accomplis.
C'est pourquoi le pieux et magnifique Simon I, encouragé et aidé par la duchesse de Bourgogne son épouse, fit venir à Semur une de ces sociétés laïques qu'on appelait gracieusement les « Logeurs du bon Dieu ».
Rien ne marque mieux la différence du roman pur et du roman-bysantin, et le progrès de celui-ci sur celui-là, que la comparaison, facile à faire, de l'église palatine de Semur avec les monuments plus anciens dont le Brionnais s'est couvert sous ses barons souverains, tels que les églises d'Anzy, de Varennes-l'Arconce, d'Yguerande, de Saint-Germain-du-Bois, du Bois-Sainte-Marie et de Saint-Nazaire de Bourbon-Lancy, toutes encore debout et classées au rang des monuments historiques de France.
Si l'on voulait donner une monographie adéquate de l'église de Semur, il faudrait y consacrer tout un volume ; je me bornerai à en signaler les parties plus remarquables.
C'est, au dehors, le clocher d'une richesse incomparable ; les trois pignons qui forment la croix ; les trois absides avec leurs corniches portées sur une couronne de modillons ; les deux contreforts à retraite dans la partie supérieure, qui séparent les fenêtres de l'abside principale et se terminent par d'élégants chapitaux sur lesquels repose la partie en amortissement ; par-dessus tout, on admirera le luxe tout oriental et du meilleur goût de la grande porte, à l'occident. On y voit en relief, sur un linteau, le récit apocriphe de la Légende dorée sur saint Hilaire combattant l'arianisme dans un concile hétérodoxe ; et, dans le tympan, le juge souverain des vivants et des morts, le grand livre à la main et assisté des quatre évangélistes.
Les deux petites portes latérales rivalisent de perfection quant à la pureté du dessin, et offrent aux regards de l'archéologue un merveilleux contraste de noble simplicité et de riches décorations : au nord, les plus brillants atours ; au midi, la grâce la plus naïve.
Au dedans, il faut examiner attentivement l'ensemble du chœur et de l'abside, et les pilastres si richement dessinés et fouillés qui séparent les fenêtres et portent les arcs qui les encadrent. La coupole, sous le clocher, est simple et soignée. Autour de la grande nef, et au-dessus des arcs à ogive naissante des travées, se développe une ravissante galerie, qui des deux côtés va aboutir à une tribune fermée et portée par un cul-de-lampe. Cette œuvre rare et hardie tient lieu de contrefort intérieur, au-dessus de la grande porte, où elle commence par une seule pierre engagée dans la muraille, d'où elle s'élève en s'élargissant graduellement à une grande hauteur avec une grâce incomparable. C'est comme une urne funéraire, jetée entre le ciel et la terre, par où Simon I, sans y penser, préludait à l'extinction prochaine de son auguste race. Peut-être pensait-il à s'élever là un tombeau, comme fondateur de ce chef-d'œuvre saint. Peut-être, si on enlevait les dernières pierres qui recouvrent ce cul-de-lampe, aurait-on la joie d'y rencontrer, avec quelque inscription, les restes vénérés et aimés de Simon Ier de Semur et de sa noble et digne épouse !
On voit, je l'ai déjà dit, l'ogive naissante aux arcs qui séparent la grande nef des bas-côtés, et à la clef de la grande voûte primitive, dont il ne reste qu'une travée, la plus rapprochée du chœur. Toutes les autres, calcinées dans l'incendie allumé par les protestants, s'étaient écroulées. Lambrisées ensuite de bois peint, elles étaient à refaire au sortir de la Révolution. On se mit à l'œuvre ; malheureusement on ne suivit pas le modèle qu'on avait sous les yeux, dans la voûte de la travée la plus rapprochée du chœur, et on a fait cette voûte disgracieusement surbaissée qui compromet très sérieusement la solidité du monument.

Je ne puis citer aucun acte authentique qui fixe l'année de l'érection de Semur en paroisse. La Révolution a achevé de disperser ou de brûler tous les titres les plus précieux et les plus vénérables. Mais il y a tout lieu de croire que Simon Ier de Semur, après avoir achevé son œuvre si belle de Saint-Hilaire, n'eut rien de plus à cœur que de voir son église érigée en paroisse, pour en remplir régulièrement les nefs d'un peuple pieux, parfumer son enceinte de l'encens de la prière publique et l'animer par les chants et les cérémonies de la liturgie sacrée.
Ce qui est incontestable, c'est que, en 1274, l'église de Saint-Hilaire était en possession du titre et des prérogatives d'église paroissiale. On en trouve la preuve dans un acte public qui est tout ce qu'il y a de plus authentique : savoir, dans la charte de fondation du chapitre de Saint-Hilaire, par Girard, évêque d'Autun, de concert avec Jean de Broyes-Châteauvillain, baron de Semur [Cet acte a été public pour la première fois, dans le Spicilegium de dom L. d'Achery, et en dernier lieu par M. Anat. de Charmasse, dans son Cartulaire de l'évêché d'Autun, page 134 et suivantes. J'en possède deux anciens exemplaires manuscrits.]

On y lit, à la douzième ligne, dans le Cartulaire de l'évêché d'Autun, page 134 : « Nos in parochiali ecclesia beati Hylari Sinemuri » Cela suffit pour justifier mon affirmation présente. Je réserve une étude plus approfondie de ce vénérable et précieux documenta plus tard, quand j'en serai venu à l'état religieux de Semur.
Dans le reste de l'acte de fondation du Chapitre de Semur, l'église de Saint-Hilaire est souvent mentionnée, mais sans le qualificatif paroissial qu'on ne trouve que deux fois et au commencement. Cette circonstance m'inclinerait à croire que c'est à une époque plus ou moins rapprochée de l'année 1274 qu'a eu lieu l'érection de la paroisse et seulement après l'affranchissement de la basse ville par Henri de Semur, en 1251. Si Dieu, comme l'a écrit saint Anselme de Cantorbéry, n'a rien de plus cher en ce monde que la liberté de son Eglise [1], c'est aussi dans son esprit de donner à son Eglise des fidèles jouissant de la sainte liberté des enfants de Dieu. C'est ainsi que saint Paul revendique auprès de saint Philémon la liberté d'un esclave fugitif devenu chrétien. C'est bien ce qu'avait compris le pieux baron Henri, quand il affranchit définitivement les habitants de la basse ville de Semur.
On a étrangement abusé des mots de « basse ville et haute ville ». À entendre Courtépee, par exemple [2], il y aurait eu deux villes à Semur : une plus grande et une moins grande. Le mot ville, dans la langue française, n'a qu'une acception qui n'est point celle de villa, maison de plaisance et quelquefois village.

[1] Nichil magis diligit Deus in hoc mundo quam libertatem ecclesiae suae. (Epistol. IV. 76.)
[2] Description du duché de Bourgogne, 1769, t. IV ; p 190.

Chez nos pères, dit Ducange, au mot villa de son Glossaire, on appelait « villae regiae, villae dominicae », les châteaux « où les rois et les princes souverains avaient leur cour : Villae regiae, dominicae, quae regum erant propriae. Palatia, curtes regiae, fisci et vici regii, interdum nude villae appellatae in Francorum annalibus. » En ce sens, comme on appelait, ajoute Ducango, « villa urbana » un château souverain sis à côté d'une ville, ainsi appelait-on « bassa villa » ou basse ville, toute agglomération de maisons bâties sous les murs d'un château pour les serfs et les artisans, dans une seconde enceinte. On montrait ainsi l'estime qu'on faisait de l'homme même non libre. Tandis qu'on appelait basse cour (bassa curtis), le quartier des animaux nombreux et de toute sorte qui étaient, à la fois, les instruments et le produit de l'agriculture, on appelait basse ville le quartier où étaient agglomérés les habitations de serfs et des gens de métier.
En déclarant les habitants de Semur de libre condition, le baron Henri leur concédait libéralement le droit de disposer d'eux-mêmes, soit en restant, soit en se retirant, et le droit de pouvoir acquérir et posséder, céder et vendre à leur gré. De ce moment Semur devenait une commune, dans la bonne acception du mot.
L'affranchissement de Charolles, par Robert de France, fils de saint Louis, comte de Clermont en Beauvoisis, seigneur de Bourbon-l'Archambaud et de Charolles, est postérieur de cinquante ans à celui de Semur, comme on peut s'en assurer en lisant dans Courtépée [Description du duché de Bourgogne, 1re édition, t IV; p. 47 à 50] la charte de Robert de France, laquelle se termine ainsi : « Datum Parisiis, die port festum B. Luciae virginis, mense decembri anno Domini 1301. »
L'histoire de la fondation du chapitre de Saint-Hilaire sera mieux à sa place plus loin, à l'état de l'église à Semur, où je donnerai le nom et la biographie de tous les doyens, depuis l'origine jusqu'à la suppression en mars 1776.

On aurait tort de se figurer le vieux manoir de Semur comme une solitude monotone et silencieuse, presque comme un tombeau. Il y avait là, au contraire, tout un monde en petit et une animation très vive et très variée.
Le seigneur avait ses rapports intimes de familles et ses rapports politiques et sociaux avec les princes souverains les plus rapprochés, tels que les comtes de Forez, de Mâcon et de Chalon, les sires de Beaujeu, les ducs de Bourbon et surtout les ducs de Bourgogne. Journellement il voyait arriver chez lui quelques-uns de ses nombreux vassaux qu'il aimait à visiter à son tour. Il y avait d'ailleurs assez d'officiers et de monde attachés aux services divers et multiples de la baronnie.
C'était d'abord les sergents ou hommes d'armes, préposés à la garde de la citadelle et à sa défense, sous les ordres d'un commandant de place, tel qu'était l'écuyer Morel nommé dans l'acte de fondation du chapitre en 1274, lequel avait son habitation près des Porteaux signalés dans la description du château.
D'autres officiers, sous les ordres du commandant de place, présidaient aux exercices qui se faisaient, chaque jour, à l'ombre de la bastille et sur le Plâtre (platea), comme nous appelons encore aujourd'hui la place sise entre la tour et l'église. Nous avons un aperçu de ces exercices nobles et utiles dans la vie de saint Hugues de Semur, abbé de Cluny, écrite en latin par son disciple Hildebert, évêque du Mans, puis archevêque de Tours. J'en extrais les lignes suivantes : « Pater haeredem transitoriae possessionis desiderans, saecularis militiae insignia puero destinabat. Unde cum jam pupillares annos attigisset cum coevis urgebat equitare juvenibus, equum flectere in gyrum, vibrare hastam, facile clypeum circumferre, et, quod ille altius abhorrebat, spoliis instare et rapinis. Caetorum ille alii natus professioni, corporis incommoditate militem detrectabat et mente. Ad arma minus habilis, indocilis ad rapinam, totus jam ad Christum et natura trahebatur et gratia. Unde cum praefati juvenes die quadam pauperi vaccam auferrent, tyro Christi vehementer indoluit, nulli consors in culpa, quia nulli concors in rapina. Ipse tamen recompensatione annua jacturam proximo restituens, ejus quaerelam suppressit, repressit egestatem. » [1]
Raynaud de Semur, neveu de saint Hugues, duquel il a écrit aussi la vie, confirme ce récit, au chapitre premier : « Dum aut ecclesiae aut scholis frequentius adhaereret; horis tamen furtivis, quia patrem suum timebat qui mililaribus studiis illum applicare volebat. »
On voit que ces jeunes seigneurs ne se bornaient pas toujours aux exercices du Plâtre. Selon les habitudes du temps, beaucoup trop spartiates, ils s'exerçaient aux déprédations dont les pauvres gens de la campagne avaient quelquefois à souffrir. Heureux quand il se rencontrait un saint Hugues pour tout réparer ! J'ai cité ces deux textes comme preuves historiques de l'existence d'une école palatine à Semur, large source d'animation et de vie publique.
Non loin de la citadelle et des gens de guerre s'élevait l'auditoire de la justice et les habitations des magistrats chargés de la rendre à tous les degrés. Leur ressort s'étendait à toute la baronnie. Le chef avait le titre de châtelain, comme les seigneurs eux-mêmes. Il avait son lieutenant. Cette charge ne se donnait, au moyen âge, qu'à des nobles qui devaient en faire hommage au seigneur souverain. [2]

[1] Bibl. Clun. col 415, A « Son père qui se plaisait a voir en lui l'héritier ses domaines, le destinait à revêtir les insignes de la milice séculière. C'est pourquoi il l'obligeait, à peine sorti de l'enfance, à faire de l'équitation avec ses camarades, à exécuter des rondes à cheval, à tirer de l'arc, à se familiariser avec le bouclier et, ce que l'enfant avait en horreur, à butiner et à commettre des rapines. Né pour une autre profession, il délestait le métier des armes, moins à cause de la fatigue que par goût naturel. Il s'y sentait impropre; il ne se sentait pas fait pour la rapine. Son naturel et la grâce l'appelaient tout entier à Jésus-Christ. Un jour que ses jeunes camarades avaient enlevé une génisse à un pauvre paysan, le novice de Jésus-Christ en ressentit une profonde douleur ; et bien qu'il n'eût ni péché, ni participé à la lapine, il puisa dans sa bourse, répara le préjudice, supprimant du même coup et les plaintes et l'appauvrissement du paysan. »
[2] Le Laboureur, Mazures de l'île Barbe, t. II, p. 375.

Les procureurs d'office ou procureurs fiscaux avaient charge de rechercher et de défendre les droits du seigneur et ceux du public.
Les prévôts (praepositi) étaient des officiers comptables qui recevaient les redevances des vassaux, les amendes imposées par les juges, vendaient les bois, denrées et produits des domaines de la baronnie.
Il y avait les clercs du papier (clerici tenentes papyros). Les notaires et greffiers étaient compris dans cette catégorie.
Enfin des sergents, un geôlier et des forestiers ou gardes des bois de la baronnie complétaient le personnel de la justice du baron.

Tout près et dans une enceinte particulière, s'élevait, nous l'avons dit, l'école des clercs (domus, schola clericorum), tenue au onzième siècle par quatre prêtres, et dans laquelle les enfants du seigneur baron, ceux de ses officiers et de ses vassaux venaient recevoir la première instruction. On peut présumer non sans raison que les clercs du papier, qui appartenait souvent au clergé, avaient leur habitation propre et leurs bureaux dans la même enceinte, où régnait plus de tranquillité, mais séparés des premiers par l'église de Saint-Hilaire et le cimetière.
La basse ville avait aussi son animation propre, comme tous les centres ouvriers. Là se trouvaient les cordonniers, les tailleurs, les tisserands, les blanchisseurs, les bouchers, les boulangers, les aubergistes, etc.

Les distractions et les plaisirs salutaires et productifs ne manquaient pas non plus à tout ce monde.
Le baron et les nobles ou bourgeois de la haute ville ou du Plâtre pouvaient se livrer journellement à l'exercice d'une chasse facile et heureuse. De temps à autres, il y avait les grandes chasses organisées contre les animaux nuisibles, tels que les loups, les renards, les sangliers.
Dans la belle saison, la pipée, ou la chasse des dames, était fort en honneur et merveilleusement récréative. Au moyen âge, elle était très en vogue dans tout le Brionnais. C'était une importation du Poitou, faite par nos premiers barons auxquels je puis bien appliquer mon épigraphe :

... Optatamque salutat
Telluram et dulces patriae reminiscitur agros.

M. A. Hugo, dans la France pittoresque (tome III, p. 231, col. 1re), consacre à décrire cet exercice tout un paragraphe qui a ici sa place naturelle. « La pipée, dit-il, c'est une chasse très usitée dans les provinces de l'ouest et presque inconnue ailleurs. Elle a lieu en automne. On choisit un taillis épais voisin de quelque étang. On y dépouille de jeunes arbres de leurs branches, de manière à ouvrir quatre allées aboutissant à un centre commun où s'élève une hutte de feuillage destinée aux chasseurs. On courbe en arceaux les jeunes arbres dépouillés de leurs branchages et on les hérisse de gluaux ; puis à l'heure où le soleil couchant jette ses derniers rayons, où les merles, les geais et les autres oiseaux rentrent dans les bois, les chasseurs vont se cacher dans la cabane. L'un d'eux, adroit pipeur, prend une feuille de lierre et imite le cri de détresse d'un merle en danger. Trompés par ce cri, une foule d'oiseaux accourt et, se précipitant sur les arbrisseaux d'alentour, tombent embarrassés dans les gluaux. Dès qu'il y en a un de pris, on le fait crier en lui cassant les pattes ou les ailes ; les autres accourent à son aide et se font prendre. La chasse dure jusqu'à la nuit obscure. L'on se retire emportant souvent un grand nombre d'oiseaux. Les dames se mêlent parfois aux chasseurs et leur présence empêche qu'on ne martyrise les malheureux prisonniers pour les faire crier. »
La pratique de cet amusant exercice s'est conservée dans le Brionnais jusqu'au commencement de ce siècle. Il y a une cinquantaine d'années j'y ai souvent pris une part active. La pipée a été chantée, en ce siècle, dans un charmant petit poème en quatre chants par un enfant de Semur, M. J. Perrin de Précy [1], petit-neveu du général fidèle qui a illustré ce nom. Le pauvre poète, sans avoir couru tant de périls sur son champ d'opérations que le brave général au siège de Lyon, a trouvé la mort, tout jeune encore, dans un de ses plus beaux triomphes. Un soir qu'il rentrait avec son monde, chargé de butin, il est mordu par un chien hydrophobe et, peu de jours après, il succombait douloureusement à ce mal horrible.
M. de Précy fait suivre chacun de ses chants de notes spirituelles et savantes en la matière. La première commence par ces mots qui prouvent bien que je dis vrai quand j'attribue l'importation de la pipée dans le Brionnais à nos premiers barons, au cœur du moyen âge : « Quoique la pipée soit une chasse peu pratiquée en France, elle mérite néanmoins l'attention du public puisqu'elle fait depuis longtemps l'amusement de quelques cours étrangères. Elle est remarquable par son ancienneté, car je la crois presque aussi ancienne que les oiseaux. »
Au commencement du dix-septième siècle et deux cents ans avant M. de Précy, la pipée (felix aucupium), avait été signalée comme un des plus agréables délassements du Brionnais, par le R. P. Vavasseur, jésuite des plus lettrés, né à Paray-le-Monial, dans une de ses plus charmantes épigrammes latines à son ami Malteste, de Charolles, chanoine de la Sainte-Chapelle de Dijon. [2]

[1] La Pipée ou la Chasse des dames, par J. P. de Pr, Paris, 1808.
[2] Francisci Vavassoris Epigrammatum, libri III ; epigramma XXXV.

Le petit poème du R. P. Vavasseur, que je viens de citer, résume très heureusement l'ensemble des récréations que savaient se procurer nos ancêtres, et montre qu'à cet égard c'était encore au dix-septième siècle comme au neuvième.

Rus, inquis, petere, ac foris vagari
Et curis volitare mens soluta
Gestit : mens procul ire feriatum,
Sit venatus ubi ferarum abundans,
Felix aucupium, frequensque piscis ...
Rus, inquis, volo ; rus habito quod vos
Et Carolesium pete, et Paredum.

La campagne, dis-tu ; il me faut la campagne. J'ai besoin de courir, de secouer au loin tous mes soucis. Je veux aller jouir de mon repos quelque part où le gibier abonde sous les pas du chasseur, où la pipée soit heureuse et la pêche abondante ...
Je veux, dis-tu, la campagne. Choisis la campagne qui te plaît davantage : va à Charolles ; va à Paray.

La pêche fournissait un troisième élément de distractions et un exercice salutaire et productif à la petite cour du vieux Semur et à ses habitants. Il y avait autrefois dans toute l'étendue du Brionnais des étangs vastes et profonds qui n'existent plus, et dont celui de la Clayette peut donner une idée. De là les nombreux hameaux ou écarts qui portent encore le nom de l'Étang. Si on veut parcourir le Dictionnaire des hameaux et écarts de Saône-et-Loire, par M. Ragut, on en trouvera plus de trente dans le seul arrondissement de Charolles où est englobé tout l'ancien Brionnais.
Mais il y avait surtout les rivières de Sornin et de l'Arconce et le grand fleuve de la Loire qui les reçoit dans son sein.

Dans l'acte de fondation du chapitre de Saint-Hilaire de Semur, qui est de l'an 1274, nous trouvons le droit de pêche dans la Loire, concédé aux chanoines dans tout le parcours de ce fleuve sur le territoire de la baronnie, mais seulement pour leur usage personnel et pour défrayer leurs hôtes. Le droit de grandes pêches organisées était réservé au baron de Semur, aussi bien que le grand poisson « cum magno pisce ». On ne sera pas fâché de lire ici le texte même de la concession :
« Damus etiam et concedimus in perpetuum ipsi decano et canonicis instituendis ibidem jus piscandi per se vel per familiam suam, ad opus hospitiorum suorum in fluvio Ligeris, in quantum justitia et jurisdictio nostra se extendit in castellania nostra Sinemurensi, retento nobis et nostris successoribus dominis Sinemuri magno pisce quod ad nos ratione dominii pertincre consuevit. » [Cartulaire de l'êvêche d'Autun, p 136, 1. 4.]
Que faut-il entendre par le grand poisson? Sont-ce toutes les grosses pièces, en fait de carpes, brochets, etc. Ou bien s'agit-il seulement du saumon ? Les avis sont partagés ; mais j'aime à croire que la réserve ne portait que sur le saumon.
J'ai sous les yeux une transaction « contenant confirmation du droit de pêche, en tout temps et avec toute sorte d'engins, sans aucune rétribution, dans la rivière de Loire, dès le bec de Sornin jusqu'au sault du Picard, pour messieurs du chapitre de monsieur saint Hilaire de Semur, contre les seigneurs d'Artaix et de Maulevrier, du 5 juillet 1587.
Cette transaction est passée à Semur, par-devant le notaire Polette, entre « noble et scientifique personne messire François de Digoine, doyen ... et noble demoiselle Marguerite de Savary, en son nom et comme procuratrice spéciale dûment fondée de noble François de Savary, écuyer, sieur desdits Brèves, Artaix et Maulevrier, absent, étant de présent en ambassade pour le Roy, avec le sieur de Lencosme, en Turquie, et auquel elle promet faire ratifier la présente, s'il en est besoin. »
Les termes de cette transaction sont ceux de l'acte de fondation du chapitre de Saint-Hilaire, excepté ces expressions qui fixent les limites extrêmes de la concession : « Dès le bac ou embouchure de Sornain, jusqu'au sault du Picard, qui devait être rapproché de Digoin. »

J'ai suivi le sentiment de Chazot de Nantigny, comme le plus clair et le plus sûr, relativement à la transmission de la baronnie de Semur aux sires de Châteauvillain [Généalogies historiques de Bourgogne, in-4° maison de Semur.]. Simon II de Semur, époux d'Isabeau, héritière unique de la baronnie de Beaujeu, meurt sans laisser d'enfant. En 1247, sa jeune veuve se remarie à Renaud, comte de Forez. Cependant l'oncle de Simon II, Henri de Semur, prend possession de la baronnie, comme héritier de son neveu. En 1261, le comte de Forez lui transporte le douaire de sa femme sur les baronnies de Semur et de Dyo, moyennant 3040 livres de rente annuelle.
Henri, après avoir affranchi les habitants de Semur, comme nous l'avons dit, mourut laissant de sa femme Alix de Brancion une fille unique, Helvis de Semur, morte sans alliance, après avoir donné la baronnie de Semur avec ses dépendances à son cousin Jean de Broyes, seigneur de Châteauvillain, dont le père avait épousé Alix de Semur, de laquelle il eut Jean de Broyes. Les seigneuries de Luzy et Bourbon-Lancy passèrent, du même coup, dans la maison de Châteauvillain. [Chazot de Nantigny]
Châteauvillain est une petite ville de quinze cent vingt-un habitants, sur la rivière d'Anjou, à l'extrémité de la Champagne la plus rapprochée du duché de Bourgogne. C'est aujourd'hui un doyenné du diocèse de Langres. Au douzième siècle, Châteauvillain était, comme Semur, un château fort, entouré de murailles flanquées de tours et défendue par des fossés remplis d'eaux de sources. Le sire de Châteauvillain avait accompagné saint Louis à la croisade. [1]
André du Chesne a écrit l'histoire généalogique de cette maison, à la suite de celle des comtes de Dreux. Hugues de Châteauvillain, troisième du nom, s'intitulait : « Hugues par la grâce de Dieu seigneur de Broyes. » Il épouse en 1178 Isabelle de Dreux, fille de Robert de France, comte de Dreux, frère puîné du roi Louis le Jeune. La maison de Châteauvillain peut donc sembler digne de succéder aux anciens barons de Semur. Mais elle n'avait plus les mêmes armes [2] ; elle n'avait plus autant de racines dans le pays que la maison de Semur avec ses quatre cents ans d'ancienneté et ses branches multiples ; et elle n'y faisait pas sa résidence permanente. Un simple seigneur châtelain y tenait ordinairement la place de baron. Il n'y a eu que trois barons de Semur de la maison de Châteauvillain ; et il me serait impossible de leur consacrer une longue biographie, faute de matériaux et d'événements mémorables, sauf la fondation de la collégiale de Saint-Hilaire qui aura plus loin son article particulier.

[1] A. Hugo, France pittoresque, t. Il, p. 229.
[2] Broyes portait d'azur à trois brois d'or posés en pal et rangées en fasce, d'après Chazot de Nantigny, dans son petit dictionnaire héraldique, p. 103. Simon le Jeune, père de Jean, laissant ces armes et son nom de famille, prit ceux de sa seigneurie de Châteauvillain avec les armes de Félicité de Brienne, son aïeule. Ses successeurs, comme lui, portèrent de gueules semé de billettes d'or, au lion du même brochant sur le tout ; et pour cri : Châteauvillain à la barbe d'or (Mss. de M. Potignon de Montmegin)

Jean de Châteauvillain, l'heureux héritier d'Helvis de Semur, sa cousine germaine, avait épousé une autre fille de cette illustre maison, Jeanne de Semur, dame de Luzy, dont je n'ai pu établir la descendance. En 1258, il fit avec les habitants de Marcigny, sur quelques droits controversés, un traité qui fut ratifié par l'évêque d'Autun, l'abbé de Cluny, Renaud, comte de Forez, Yolande de Luzy, etc. (Inventaire des titres du prieuré de Marcigny.) On avait tenu à la garantie de ces illustres personnages à cause de l'extrême jeunesse du nouveau baron et de sa femme.
Au mois d'avril 1266, le baron de Semur et le prieur de Marcigny firent un autre traité relatif à l'étendue et à la qualité de leurs droits réciproques [Inventaire des titres de Marcigny]. Dans ces deux traités, le baron met la qualité de seigneur de Semur avant celle de seigneur de Châteauvillain, soit parce que ces actes étaient faits et passés à Semur et ne concernaient que la baronnie de Semur, soit parce que le père de Jean de Broyes vivait encore et demeurait titulaire de la baronnie de Châteauvillain. En 1274, Jean de Semur-Châteauvillain fondait le chapitre de Saint-Hilaire de Semur-en-Brionnais, conjointement avec Girard de Beauvoir, évêque d'Autun. Nous consacrerons plus loin un article spécial à cet établissement. Au mois de juin 1279, il approuva et confirma l'acquisition faite au prieuré de Blanzy de la juridiction des terres qui en dépendent, à cause de sa baronnie de Luzy, dans le ressort de laquelle était situé Blanzy, au bailliage de Montcenis [M. Potignon de Montmegin]. Loin de regretter l'affranchissement des habitants de Semur par le baron Henri, en 1257, il fut heureux d'imiter ce royal exemple, en affranchissant de même ceux de Châteauvillain par une charte du mois de mars 1286. Au mois de février 1290, il signa, avec le prieur de Marcigny, un nouveau traité plus explicite et plus précis que les précédents. Nous l'analyserons tout à l'heure. Parvenu à une extrême vieillesse, Jean de Semur-Châteauvillain n'hésita pas, en 1313, à se démettre de ses titres et à faire entre ses enfants le partage de ses biens. L'aîné, sous le nom de Simon II, continua les sires de Châteauvillain et épousa Marie de Flandres. Guy, le second, eut la baronnie et continua les barons de Semur.
Le troisième fils, Jean de Châteauvillain, fut évêque de Châlons-sur-Marne.
Le quatrième, Alix, mourut religieux, au couvent des Cordeliers de Châteauvillain.
Le dernier traité, de 1290, entre le baron de Semur et le prieur de Marcigny, mérite d'être analysé dans l'histoire de Semur. Il y fut convenu entre les parties contractantes que le seigneur de Semur et ses successeurs auraient le droit de garde, dans la ville de Marcigny et dans les paroisses de Beaugy, Saint-Martin-du-Lac, Iguerande, Briennon, la prévôté d'Heurgues (Saint-Julien-de-Jonzy), Chessye (Sarry), Argues (Baugy), et Farges (Briant) ; ensemble sur tous les hommes qui demeureraient en la châtellenie ou baronnie de Semur, à la réserve de Varenne et de Narbot. Au baron de Semur sont pareillement réservés le ressort, l'appel et la justice des marchands. Sur tout le reste, le seigneur de Semur s'engage à ne jamais accueillir les plaintes et à ne jamais juger les différends des habitants des paroisses susnommées.
Mais qu'est-ce que c'est que le droit de garde ? Cl.-Jos. de Perrière nous l'apprend en ces termes : « Garde seigneuriale est un droit qui appartient en quelques endroits au seigneur féodal, lequel, pendant que ses vassaux sont en bas âge, fait les fruits siens des revenus des fiefs qui relèvent seulement de lui immédiatement, sans qu'il soit obligé de nourrir ni d'entretenir les mineurs auxquels on donne des tuteurs pour leurs autres biens. Le seigneur féodal est seulement tenu de conserver les fiefs en leur entier et d'acquitter tous les ans les rentes foncières et les autres charges marquées par les coutumes. » [Nouvelle Introduction à la Pratique, etc., t. I, p. 700.]
L'article troisième déboute le baron de Semur de ses prétentions à la haute justice, à la moitié des meubles des condamnés à mort, à la moitié des amendes pour raison de cens, porcelage, corvées, traite de vin sur les hommes de Briennon, Iguerande, Mailly, Marcigny, Baugy et autres lieux susdits. Le haut tribunal règle que toutes ces choses demeureront au seul prieur de Marcigny, quand même les gens qui tiendront les terres dépendantes desdits lieux ne demeureraient pas dans la justice du prieuré.
L'article quatrième déclare que le droit de tenir marché public à Marcigny ou hors de cette ville, en quel lieu qu'il plaira au prieur dans ses limites, demeure confirmé tel qu'il a été donné audit prieuré par les seigneurs de Semur, longtemps avant cette transaction, laquelle fait autant honneur au chef de la nouvelle dynastie de Semur qu'à la modération du prieur, qui ne cherchent l'un et l'autre qu'à respecter et sauvegarder des droits légitimes et séculaires.
Enfin le cinquième article établit que le prieuré n'aura point de justice dans les bans de Semur ; et le traité fixe ces bans que je dois reproduire ici comme curiosité historique.
« Commencent les bans à la maison de Pierre Bérard des Chevanes tendant à la croix des plains de la Fay, appelée la Croix de Fontbernon. De là tirent à la dent du gros bois de Jean Celerier par dessus la grange de la Fay ; de là aux plains de ceux de Montjomé, qui est à la queue de l'étang de Montmegin ; et dudit plain tendant droit par le fond de la Goutte jusqu'à la chaussée dudit étang, par devers les vignes de Montmegin, et dudit étang droit au carruge qui est au grand chemin de Sainte-Foy à Marcigny, dessous la Brosse flayme. Et dudit carruge droit par ce même chemin en dehors la Craye jusqu'à la croix nouvelle qui est dessus la Goutte de Breigne. Et de là descendant droit par le fond de la Goutte de Breigne, par devant la maison de Pierre Cole, tendant au noyer de chemin, et de là au grand chemin qui vient de Jonzy à Marcigny par devers Semur ; et par ce même chemin droit au Crot au Loup, et de là droit par le même chemin à la Grange de Robert de Rochefort dessus Sellé, homme de Mgr Etienne de Saint-Arban, et de là à l'église de Sellé, ensuite droit à la maison de Pierre Bérard premièrement confiné ; dans lesquels confins lesdits prieur et couvent n'auront aucune justice ; mais bien dehors lesdites limites et dans les seigneuries susmentionnées. »
On appelait bans les limites extrêmes dans lesquelles un seigneur avait seul le droit de publications diverses, de convocation et d'appel pour le service du roi, d'établissement de moulins, fours et pressoirs, auxquels il pouvait assujettir tous ses sujets.

Guy de Semur-Châteauvillain fut marié en premières noces avec Isabeau de Torote, fille du châtelain de Noyon et de Marie de Goucy, de laquelle il n'eut point d'enfant. Il épousa en secondes noces Isabeau de Châtillon en Bazois, qui vint ajouter à ses baronnies de Semur, de Luzy, de Bourbon et d'Uchon, celles de Jaligny en Bourbonnais et de Châtel-Perron, dont elle avait hérité de son oncle Guillaume de Châtillon, évêque et duc de Laon.
Guy de Semur-Châteauvillain eut de son second mariage :
1° Marie de Châteauvillain, mariée avant 1311, au comte Guillaume de Mello ;
2° Jean, qui suit ;
3° Guillaume Amaubry de Luzy, qui se fit moine à Cluny, et fut prieur à Marcigny.
Homme mondain sous la bure du religieux, il affectait des airs de grand seigneur et se livrait à des dépenses auxquelles ne pouvaient suffire les revenus du prieuré. Tout en souffrait, et les religieuses ne recevant plus ce qui leur était dû pour leur nourriture et leur entretien, fermèrent leur église et cessèrent de faire l'office, jusqu'à ce que l'abbé de Cluny envoyât à Marcigny un religieux pour régir, en son nom, les revenus du prieuré et donner aux dames régulièrement les portions ordinaires.
Ce prieur aventureux eut avec les dames du prieuré de Marcigny une autre contestation d'une tout autre nature, que M. Potignon de Montmegin rapporte en ces termes : « Il avait donné le voile à une fille qui n'était pas d'extraction noble, et prétendait que la communauté la recevrait par considération pour lui. On la mit hors de la maison ; il s'obstina à la maintenir ; mais on la fit retirer autant de fois qu'elle rentra. »
La fermeté des sœurs ne s'inspirait point d'un sentiment d'amour-propre ou d'orgueil, mais uniquement de l'esprit et de la lettre de leurs constitutions. Le prieur le comprit-il ? Quoi qu'il en soit, il lui fallut se désister de sa prétention.
En 1302, Guy de Semur-Châteauvillain vendit à Robert II, duc de Bourgogne, les châteaux de Bourbon-Lancy et de Semur-en-Brionnais pour la somme de six mille livres, avec faculté de rachat [Père Anselme, Histoire généalogique de la Maison de France et des grands officiers de la Couronne, t II, p. 345] ; ce qui confirme bien mon assertion de tout à l'heure, qu'il n'y résidait pas. Cependant Jean II faisait quelque bien au chapitre de Saint-Hilaire de Semur, et confirmait la rente de vingt livres données par son aïeul Jean I, sur le péage de son port sur la Loire, à Artaix. C'est sous Jean II que commencent les déprédations de Bernard de Monchauvet, son lieutenant en la baronnie de Semur, contre l'abbaye de Marcigny; on verra à quels excès elles furent portées sous son successeur.
Jean II fut marié deux fois. De sa première femme, dont on ignore la famille et le nom, il eut, selon le père Anselme, Jeanne de Semur-Châteauvillain, qui fut la troisième femme de Guichard VI, sire de Beaujeu, auquel elle apporta, avant le 29 novembre 1320, le titre et la baronnie de Semur, que ce prince ajouta à ses titres de sire de Beaujeu et souverain des Dombes.

La grande maison des sires de Beaujeu a donné trois barons de Semur. Mais, comme les précédents, ils ne résidaient point ; et ce n'était plus seulement l'illustration et l'éclat de la souveraineté qui manquait alors au pays, c'était souvent la paix et la prospérité. Rien n'est fier et dur comme un subalterne loin de la présence du maître ; on en verra tout à l'heure de tristes exemples. Tel était Bernard de Montchauvet qui continuait à régir la baronnie de Semur pour son nouveau maître et seigneur.
Cependant Guichard VI, sire de Beaujeu, prince de Dombes et baron de Semur, était un très grand et digne souverain. Il s'acquit par sa valeur le surnom de Grand. Il servit dignement, et dans les plus hautes positions, les rois Philippe le Bel, Louis le Hutin, Philippe le Long, Charles le Bel et Philippe de Valois, dans toutes les guerres qu'ils eurent. Il en eut lui-même plusieurs contre ses voisins du Dauphiné et du Viennois, dont il se tira avec gloire. À la bataille de Mont-Cassel, en 1328, il commandait le troisième bataillon français avec le grand maître des Hospitaliers. Il mourut à Paris le 18 septembre 1331. Son corps fut rapporté et inhumé à Belleville-sur-Saône.
Guichard VI de Beaujeu avait eu de Jeanne de Semur, sa troisième femme :
1° Un fils de même nom, Guichard de Beaujeu, qui a fait la branche de Perreux et continué les barons de Semur ;
2° Guillaume, qui a fait la branche d'Amplepuis ;
3° Robert, qui a fait celle de Joux et de Tarare ;
4° Louis de Beaujeu, seigneur d'Aloignet, mort en Afrique l'an 1380.
Au temps de Guichard le Grand de Beaujeu et de Semur, le prieur de Marcigny se plaignit à la cour de France des excès commis par les gens de la baronnie de Semur. Malgré ses éclatants services, c'est le baron lui-même qui fut responsable des méfaits de son châtelain. J'emprunte à M. de Reffye l'exposition des faits et le jugement du roi :
« Le châtelain de Semur, Bernard de Montchauvet, supposant que les lépreux qu'on tenait dans leur hôpital, hors de la ville de Marcigny [À la Maladière, sur la route de Roanne, à égale distance de Marcigny et de Saint-Martin-du-Lac.], avaient fait certaine conspiration contre la tranquillité publique, les fit conduire dans les prisons de Semur, d'où on les rendit peu après dans une grange dépendante de cette maladrerie, et on les y brûla. On pilla la maison. On enleva de Marcigny plusieurs habitants qu'on mit dans les prisons de Semur ; on leva les droits de péage et autres dont le prieur était seul en possession, avec certaine quantité de grains et de provisions qu'on avait conduits à Marcigny pour les dames et les religieux. La plainte en fut donnée au bailli de Mâcon qui informa tant desdits excès que de la garde enfreinte. Car, depuis le douzième siècle, le prieur et les religieux de Marcigny avaient eu recours plusieurs fois à la sauvegarde du roi.
La cour ayant été saisie de la connaissance du fait par appel, condamna le comte (sic) de Beaujeu : 1° à rétablir ledit hôpital avec ses lépreux, et, parce qu'ils n'existaient plus, à les représenter par des figures de paille ; 2° à restituer tout ce qui avait été pris, après qu'enquête en aurait été diligemment faite par le bailli de Mâcon, devant qui les parties furent renvoyées sur ce fait ; 3° à mettre incontinent hors de ses prisons tous les gens du prieuré ; et pour réparation tant desdits excès que de la garde enfreinte, la cour le condamne à cinq cents livres envers le prieur et les religieux de Marcigny, en dix mille livres envers le roi et aux dépens. »

Guichard II de Semur, fils aîné de Guichard VI de Beaujeu et de sa troisième femme Jeanne de Semur-Châteauvillain, fut seigneur de Perreux et de Semur. Sa résidence ordinaire était à la cour ou à l'armée. Il fut tué le 19 septembre 1356 à la bataille de Poitiers.
De sa femme Marguerite de Poitiers, fille de Louis de Poitiers, comte de Valentinois, et de Marguerite de Vergy, il eut, entre autres enfants : 1° Edouard, qui suit ; 2° Philippe de Beaujeu, chanoine de N.-D. de Chartres ; 3° Blanche de Beaujeu, qui fut religieuse à Marcigny.
Edouard, fils du précédent, n'eut d'abord que la succession de son père, c'est-à-dire les baronnies de Semur et de Perreux. Mais, en 1374, par le décès sans postérité de son cousin germain, Antoine de Beaujeu et de Dombes, il hérita encore de ces deux principautés, et figure dans le catalogue ou la série des sires de Beaujeu, sous le nom et le nombre d'Edouard II. Il avait épousé, en 1370, Eléonore de Beaufort, fille de Roger, troisième comte de Beaufort, vicomte de Turenne, et de Eléonore de Comminges. Eléonore de Beaufort était la propre nièce du pape Grégoire XI. Malgré une si apostolique alliance, Edouard ne sut se montrer ni sage ni réservé. Ayant enlevé une jeune fille de Villefranche, il fit jeter par les fenêtres un huissier de la cour qui était venu lui signifier un ajournement pour répondre du crime de rapt dont il était accusé. En suite de cette violence, il fut arrêté et conduit à Paris, où, s'ennuyant d'une longue prison, il donna, par contrat du 23 juin 1400, ses terres du Beaujolais et de Dombes à Louis II, duc de Bourbon, comte de Forez, qui lui obtint sa grâce et sa liberté. Il n'en jouit que six semaines et mourut sans postérité le 11 août suivant [M. Potignon de Montmegin].
En ces temps, où l'Europe formait encore ce que l'on a si justement appelé la chrétienté, au milieu même du naufrage de la vertu, surnageaient encore la foi et la charité, comme une double planche de salut : Edouard de Beaujeu-Semur en est un exemple. Dans son testament, fait à Thisy, par-devant Gauthier et Jean de la Coste, notaires, le dimanche après la fête de Saint-Denis, l'an de Notre-Seigneur 1391, par lequel il élisait sa sépulture en l'église de Belleville, tombeau de ses prédécesseurs, il n'oublia ni la religion ni les pauvres. Qu'on en juge par cet article, le seul qui intéresse le Brionnais. Il lègue donc au prieur et couvent de Marcigny le péage qui lui appartient en cette ville et une rente foncière de cinquante livres, quinze chars de paille et deux cents bichets de seigle qui lui étaient payés par le prieuré, à condition que l'on célébrerait, dans leur église, deux messes hautes chaque jour, qui seraient chantées par quatre prêtres, religieux ou séculiers, avec le prieur et douze religieuses dames ; qu'en outre, on lui ferait annuellement trois anniversaires, et qu'à chacun on distribuerait aux pauvres dix bichets de seigle, et à chaque religieux de la maison, douze deniers outre leur prébende.
Malgré la diminution d'importance et le morcellement successif du Brionnais, par les partages, entre les diverses branches, des fiefs les plus importants, la part des barons en titre était encore très considérable. Mais la place de Semur, par les ravages du temps, les guerres et l'absence des seigneurs, avait eu beaucoup à souffrir et était mal réparée, mal entretenue. Toutefois, les officiers d'administration et de justice, de parole, de plume et d'action étaient toujours à peu près les mêmes que sous les barons de la première race.
Nous arrivons au quinzième siècle, à la plus brillante race assurément de nos barons ; mais elle n'était point, comme la première, fixée au sol, vivant de la vie des habitants de la contrée, mêlée à leur existence tout entière, comme les anciens patriarches au sein de leur famille. La baronnie de Semur n'était plus qu'un appoint de leur fortune privée, une source plus ou moins abondante de revenus qui se dépensaient au loin. Aussi ne ferai-je que nommer les barons de Semur de la race auguste des Bourbons. Il y en a trois, savoir :

I. Louis de Bourbon, deuxième du nom, comte de Forez et grand chambrier de France. Il était devenu comte de Forez du chef de sa femme, Anne, dauphine de Montpensier et comtesse de Clermont. À tous ces puissants fiefs il joignit encore, comme nous l'avons dit plus haut, la principauté des Dombes et les baronnies de Beaujeu et de Semur. Il mourut en 1410. Parmi ses enfants, je ne nommerai que son successeur en la baronnie de Semur.

II. Jean Ier, duc de Bourbonnais et d'Auvergne et comte de Forez, baron de Semur, après son père, transmit sa baronnie à un fils puiné, Louis, comte de Montpensier.

III. Louis de Bourbon, comte de Montpensier, est mort en 1486. Il donna sa baronnie de Semur pour dot à sa fille, Gabrielle de Bourbon, qui la porta, par son mariage, à

IV. Louis de la Trémoulle, gouverneur de Bourgogne et amiral de Guyenne. Leur contrat fut passé à Montferrant, le 9 juillet 1485.

Le duc de la Trémoulle fit cession au roi Charles VIII de sa baronnie de Semur, à une époque qui ne fut guère postérieure à l'an 1486 [MM. Verchere de Reffye et Potignon de Montmegin ; Cl. Saulnier, Autun chrétien, p 166], et depuis lors Semur n'eut plus que des barons à titre d'engagement vis-à-vis du roi. « Le domaine engagé était toujours du domaine royal, et la véritable propriété n'en appartenait point à d'autres qu'au roi. Il n'était donné à l'engagiste qu'à la charge de rachat perpétuel et imprescriptible. » [Ferrières, Nouvelle Introduction à la Pratique, etc , t. I, p. 589.]
Les barons engagistes ne pouvaient, sans délégation spéciale, recevoir foi et hommage de leurs vassaux ; elle devait se faire à la Cour des Comptes. C'était un ordre de choses qui n'avait rien d'humiliant ou même de désobligeant ; et l'on va voir que ce titre ne se donnait qu'à de très grands seigneurs, qui étaient dans l'usage de se parer du titre dont ils étaient engagistes.

Dans mes archives, je possède un titre de l'an 1488, dans lequel Jean de Tenay, marquis de Saint-Christophe et seigneur de Bezanceul, s'intitule baron de Semur, et fait au roi son dénombrement de la baronnie. Il me paraît évident que ce ne peut être qu'à titre d'engagement. Tous les vassaux de la baronnie qui auraient dû se transporter à Dijon pour aller faire la prestation de foi et hommage au roi, à la Cour des Comptes, entre les mains de Philippe Pot, grand sénéchal de Bourgogne, supplièrent Sa Majesté de les en dispenser, « parce que la plupart de ces seigneurs avaient été très fatigués par les dépenses de la guerre. Ils demandaient donc qu'il leur fût permis de remplir ce devoir entre les mains d'un gentilhomme, sur les lieux et par-devant le premier notaire qui serait requis d'en dresser l'acte. »
Le roi leur accorda leur demande, « et messire Jean de Tenay, chevalier, seigneur de Vers et de Saint-Christophe, fut commis, le 21 novembre 1588, pour recevoir la foi et l'hommage des vassaux du Brionnais au roi, à cause de sa baronnie de Semur. » [M. Verchère de Reffye]

Jacques de Chabannes, seigneur de la Palisse et maréchal de France, était baron de Semur en 1500. Il fut tué à la bataille de Pavie, à côté de François Ier, l'an 1525.

Jean Jacquot, écuyer, baron de Blaisy, seigneur d'Escutigny, de Mypont et Puligny, trésorier général des finances en la généralité de Bourgogne, était baron de Semur en l'an 1570.

Jean, vicomte d'Amanzé, gentilhomme de la chambre du roi et gouverneur des ville et château de Bourbon-Lancy, était baron de Semur-en-Brionnais l'an 1595, et signait ses actes avec ce titre, tels que l'acte de son mariage avec Isabeau d'Escars, fille du comte de La Vauguyon et de Anne de Clermont, le 10 septembre 1595.

En tête d'un acte public du 23 février 1611, qui nomme Durand du Cray précepteur des enfants de Semur, et lui donne une prébende du chapitre, je copie : « Nous Rolin de Sainte-Colombe, gentilhomme ordinaire de la chambre du roy, seigneur de Laubépin, baron de Semur et Sarrye, en Brionnais... »

François de Savary, chevalier, comte de Brèves, seigneur de Maulevrier et d'Artaix, était baron de Semur-en-Brionnais, l'an 1610. Sa résidence et celle de ses deux successeurs étaient au château de Maulevrier, qu'il venait de construire près de Melay-outre-Loire. Il fut ambassadeur du roi à Constantinople. Pendant son absence, sa femme régissait la baronnie et signait ainsi ses actes : « Marguerite de Savary, en son nom et comme procuratrice spéciale dûment fondée de noble François de Savary, écuyer, sieur de Brèves, Artaix et Maulevrier, absent, étant de présent en ambassade pour le roy, avec le sieur de l'Encosme, en Turquie »

Cosme de Savary, fils aîné du précédent, fut baron de Semur après son père. Il l'était encore en 1635.

Camille de Savary de Brèves, fils de Cosme, était baron de Semur en 1640.

C'est en cette même année 1640 que Philibert de Thurin, seigneur de Villeretz et de Saint-Pierre-la-Noaille, devint baron de Semur aux lieu et place de Camille de Savary. Je n'ai rien trouvé qui indique comment les choses se sont passées.

Simon de Franchissy épousa la veuve de Philibert Thurin, et devint ainsi, tout à la fois, seigneur de Villerez et baron de Semur, comme on le voit dans les pièces d'un procès qu'il eut avec Louis de Bongars, seigneur de l'Etang. On le trouve encore dans d'autres actes publics, avec sa qualité de baron de Semur, au 19 novembre 1645.

À Simon de Franchissy succédait Alexandre de Pied-de-Fer, seigneur de Saint-Marc, qu'on trouve, en 1654, avec le titre de baron de Semur, dans des actes de Deshayes et Micol, notaires à Charlieu. Mais c'était comme baron honoraire. Dès l'an 1652, il avait remis ses titres au suivant.

Nous voyons se succéder rapidement les barons de Semur à cette époque ; c'est que le titre et les charges et avantages de barons engagistes se transmettaient par contract de vente, comme aujourd'hui les études de notaires, d'agents de change etc., etc. C'est ainsi que François de Vigaud acquit la baronnie de Semur par contract du 28 octobre 1652.
François de Vigaud était seigneur de Saint-Quentin, de Plassac, de Cognac et autres lieux ; conseiller du roy en ses conseils, maréchal de ses camps et armées, gouverneur de la ville et citadelle d'Auxonne.
La baronnie de Semur, selon une remarque de mon vieux manuscrit, ne lui coûta pas cher. « Le gouverneur de la province de Bourgogne, y lit-on, y tenait de fortes garnisons pour se maintenir dans une autorité où il affectait une sorte d'indépendance de l'autorité royale et des ministres du roy.
Ces garnisons étaient extrêmement à charge par les vexations et la licence du soldat qui se sentait autorisé. Et plus on était éloigné de la ville capitale, plus le désordre était grand. La ville de Semur traita de cette baronnie avec le sieur de Saint-Marc et son épouse, pour en faire présent au gouverneur d'Auxonne, moyennant quoi il procura la levée des garnisons dans le Brionnais. » Ce n'était pas trop mal habile de la part de nos pères. Mais où est la probité de celui qui emploie de pareils moyens ?

Dans la nomenclature des barons engagistes de Semur, nous rencontrons, après le milieu du dix-septième siècle, le nom illustre des Coligny.
La maison de Coligny, originaire de la petite ville de ce nom, dans le département de l'Ain, a fait plusieurs branches dont le savant du Bouchet a écrit l'histoire généalogique en un gros volume in-folio. La branche aînée, à laquelle ont appartenu Odet, le triste cardinal de Chatillon, et le célèbre amiral Gaspard de Coligny, qui se fît protestant comme son frère, n'a jamais quitté le château de Coligny en Bresse, où elle s'est éteinte en 1657. Jean et Gaspard-Alexandre de Coligny, qui furent barons engagistes de Semur, appartenaient à une seconde branche. Cette branche tire son origine de Jacques de Coligny, grand-oncle de Odet et de Gaspard, amiral de France. Elle est toujours demeurée catholique. Jacques de Coligny, son auteur, était le sixième enfant et le quatrième fils de Guillaume de Coligny et de Catherine de Saligny, mariés le 2 juin 1437. Devenu, du chef de sa mère, seigneur de Saligny, de la Motte-Saint-Jean et du Rousset, il prit le nom et les armes de Saligny et vint se fixer au château de ce nom, sur les confins du Bourbonnais, à quelque distance de Digoin et de Bourbon-Lancy. Il épousa en 1475 Isabeau de Ternant et mourut en 1510.
C'est leur cinquième descendant, Jean de Coligny-Saligny, chevalier, baron de la Motte, etc., qui acquit de François de Vigaud le titre et la charge de baron engagiste de Semur, par contract passé devant Besson, notaire à Saint-Germain-des-Bois, le 7 mai 1660, et il en donnait le dénombrement à la cour des comptes de Dijon, le 1er mai 1665.
Jean de Coligny était un grand homme de guerre et fut aide de camp du prince de Condé. C'était aussi le type du grand seigneur d'alors. Il bâtit avec splendeur le château de la Motte, au-dessus de Digoin, sur la hauteur qui domine si admirablement son cher Brionnais. Il vint s'y fixer et y mourut le 16 avril 1686. Jean, dit le comte de Coligny, baron de Semur, seigneur de la Motte-Saint-Jean et du Rousset. lieutenant général des armées du roi, gouverneur d'Autun et bailli du Charollais, avait eu pour femme Anne-Nicole Cauchon de Maupas, dame du Tour, Cochon et de Saint-Imoges, dont il eut cinq enfants :
1° N. de Coligny, sur lequel reposaient les plus belles espérances, mais qui mourut très jeune ;
2° Gaspard-Alexandre de Coligny, destiné à l'Eglise, et que son père, après le décès du fils aîné, eut la foi et la grandeur d'âme d'engager à poursuivre sa vocation. Nous verrons tout à l'heure ce qui en est advenu ;
3° Marie de Coligny, morte à Paris, dans sa vingt-sixième année, déjà veuve de Louis de Mailly, marquis de Nesle, etc. ;
4° N. de Coligny, dite Mademoiselle du Tour, morte sans alliance en 1595.
5° Enfin N. de Coligny, dite Mademoiselle de Semur, mariée au marquis du Fresnois, et morte aussi très jeune.
Que de malheurs coup sur coup ! Que de grandeurs et d'illustrations disparaissant prématurément de la scène de ce monde ! Quelle rude agonie pour cette grande maison de Coligny, connue dans l'histoire depuis le onzième siècle ! Dieu a épargné à Jean de Coligny la vue et la douleur de cette volonté souveraine. Mais il lui en avait donné le pressentiment avant de l'appeler à lui.
Je possède deux écrits de Jean de Coligny qui pourraient bien être inédits l'un et l'autre. Tous deux sont des fruits de sa retraite au château de la Motte-Saint-Jean.
Le premier est un mémoire de dix-huit pages sur les événements mémorables auxquels il a été mêlé. Il y attaque violemment le grand Condé duquel il avait été l'aide de camp, et qu'il semble haïr autant qu'il l'avait aimé. Il l'accuse d'avoir travaillé pour lui-même plutôt que pour le service du roi, et lui attribue les sentiments et les menées d'une odieuse ambition.
Dans la crainte que ce mémoire ne vînt à se perdre, il l'écrivit tout entier de sa main et le signa, sur les vastes marges d'un missel en parchemin, à l'usage de sa chapelle. Il débute ainsi : « Comme ainsi soit qu'un gros livre comme celui-ci soit moins sujet à se perdre qu'un papier volant, ou quelqu'autre petit livre, rempli peut-être d'autres affaires, j'ai résolu, me voyant dans ce lieu de la Motte-Saint-Jean avec assez de loisir, et attaqué de la goutte qui a commencé à me persécuter dès l'âge de trente ans, et m'a tenu bonne compagnie jusqu'à ma cinquante-sixième que nous comptons le 27 janvier 1673, j'ai résolu faire mon particulier divertissement ou (pour celui de tel qui le trouvant un jour, y prendra peut-être quelque plaisir), de considérer les diverses fortunes qui sont arrivées à moi Jean de Coligny, qui naquit à Saligny le dix-septième jour de décembre 1617. »
Ces lignes font voir le genre de l'auteur, qui n'est dépourvu ni de bonhomie, ni de malice, ni de méchanceté même parfois. Mais je m'écarterais trop de mon sujet et du calme de ma petite cité rurale, si je voulais suivre tant soit peu le mémoire du baron de Semur.
L'autre écrit est le testament olographe de ce grand et chrétien seigneur, fait quatre ans et demi avant son décès, et qui remplit sept pages. Je n'en donnerai ici que ce qui se rapporte au triste pressentiment dont j'ai parlé plus haut. Il débute ainsi : In nomme Patris et Filii et Spiritus sancti. Amen. « [C'est] l'état de mes affaires et de mes dispositions, par la mort de celui de mes enfants que je destinais à suivre la profession des armes comme ses prédécesseurs et moy avons faict, et pour succéder aux biens que j'ai acquis tant de mes père et mère, que de mes travaux et des bienfaits du roy mon maître. J'ai reconnu, par des marques infaillibles, que Dieu veut que le nom et la maison de Coligny prennent fin dans ce siècle et dans ce temps ici. Sur quoy, pour m'accomoder et me soumettre autant qu'il m'est possible aux décrets de la divine Providence, j'ai résolu de faire mon testament et ordonnance de dernière volonté, en la manière que s'ensuit. » Cet acte solennel est simplement admirable. Jean de Coligny y insiste sur son pressentiment. Par religion, et quoi qu'il en coûte à son cœur de père qui n'a plus que ce fils, il l'a donné à Dieu ; il ne veut pas le reprendre ; et quoiqu'il ne soit pas encore engagé dans les ordres sacrés, il fait des vœux pour que son fils Gaspard-Alexandre qu'il aime chèrement persévère dans sa vocation ecclésiastique : « La grande apparence qu'il y a que mon fils demeure ferme dans le choix qu'il a faict de lui-même de l'état ecclésiastique, librement et sans aucune contrainte, ce que je lui conseille sincèrement, comme le meilleur amy qu'il ayt au monde, et qui par un grand age et une grande expérience que j'ai des choses du monde et des misères de la vie, joint à la connaissance que j'ai que la révolution et la fin de la maison de Coligny sont arrivées, dont je pourrais donner beaucoup de preuves palpables ... » Le souhait pour la persévérance de son fils ne se réalisa pas, et le pressentiment s'accomplit pleinement. Après le décès de son père, Gaspard-Alexandre quitta la soutane, rentra dans le monde, prit le parti des armes, fut mestre de camp du régiment de Condé-Cavalerie, et mourut à Reims le 14 mai 1694, âgé de trente-deux ans, sans enfants, bien qu'il eût épousé Marie-Constance-Adélaïde de Mardaillan, fille de Armand de Mardaillan, marquis de Lassey, et de Marie-Marthe Sibour. Gaspard-Alexandre de Coligny avait hérité de son père du titre et de la charge de baron engagiste de Semur. Par acte public, il les a transmis à la maison du Puy à laquelle appartient encore le titre de baron de Semur.

Par la nomenclature qu'on vient de parcourir, il est aisé de voir combien est vrai ce que j'ai dit précédemment, que pour devenir baron engagiste, il fallait déjà être classé dans la vieille et grande noblesse de France. Les Tenay, les Chabannes, les Brèves, les Blaisy, les Coligny, etc., appartiennent à l'histoire, et ne pouvaient, par leur naissance et leurs services, que faire honneur au titre de barons de Semur, en devenant, en quelque sorte, fermiers généraux du roi.
Les du Puy (ou Dupuy) qui vont succéder à ceux-là, et dont la lignée dure encore, et, s'il plaît à Dieu, durera longtemps pour l'honneur et le bien du pays, sont dignes en tout de leurs prédécesseurs.
Ils descendent de Guillaume du Puy, chevalier, seigneur de Dames (d'autres écrivent Château-Dames), en Berry, lequel vivait en 1318. En voici toute la lignée d'aînée en aînée jusqu'à leur établissement dans le Brionnais.

I. Guillaume du Puy, dont j'ignore l'alliance matrimoniale, a pour fils :
II. Perrin I du Puy, dont la femme m'est inconnue ;
III. Perrin II du Puy, seigneur de Dames et de Vaux, épouse Jeanne du Four. Tandis que leur fils aîné Geoffroy du Puy continue la branche du Berry.
IV. Pierre du Puy, autre fils des précédents, épouse Guillemette de Passac et fait une branche cadette, qui viendra plus tard orner et honorer notre antique baronnie de Semur-en-Brionnais. Il meurt en 1348. Il avait été échanson et écuyer du roi.
V. N. du Puy. Je ne connais pas le prénom du fils et successeur de Pierre I du Puy, et de Guillemette de Passac son épouse. Mais son existence et son alliance sont incontestables ; car tous les documents anciens s'accordent à donner Pierre II, qui va suivre, comme le petit-fils de Pierre I qui précède.
VI. Pierre II du Puy, petit-fils de Pierre I, quitta le Berry et vint s'établir à Saint-Galmier, en Forez, où il mourut en 1400, laissant un fils qui va suivre.
VII. Thomas du Puy, fut le père de
VIII. Hugues du Puy, lequel épouse Antoinette de Chatellux. De ce mariage nait, entre autres enfants :
IX. Geoffroy du Puy, frère aîné de François du Puy, général des Chartreux, et de Etienne du Puy, conseiller au Parlement. Geoffroy du Puy épouse Françoise Trunel, de laquelle il a onze enfants.
X. Jacques du Puy, l'ainé des enfants de Geoffroy du Puy et de Françoise Trunel, capitaine et châtelain de Saint-Galmier, épouse Claire de Chalençon. Leur fils aîné
XI. Jacques II du Puy, épouse Catherine de Villars, de laquelle il a
XII. Jean du Puy, seigneur de la Fay et, en partie, de Conde, lequel vint s'établir dans ses terres du Brionnais. C'est Jean du Puy qui a bâti son château au fond de la vallée de Saint-Martin, tout près de l'église paroissiale de ce nom, de laquelle dépendait son fief de la Fay. C'est lui aussi qui, après les Coligny, deviendra le quinzième baron engagiste de Semur.

Jean du Puy acquit la baronnie de Semur, au même titre que ses illustres prédécesseurs, par contrat passé, entre lui et Gaspard-Alexandre de Coligny, par-devant Carreau, notaire à Digoin, le 12 février 1693 ; il donna son dénombrement au roi le 6 avril suivant ; et mourut au mois de décembre 1735, âgé de quatre-vingts ans, laissant de dame Marguerite Berthet sa femme quatre fils et une fille, après avoir été baron de Semur pendant quarante-deux ans.

Jacques Nicolas du Puy, baron de Saint-Martin, succède à son père comme baron de Semur, et donne au roi son dénombrement, c'est-à-dire son inventaire des biens de la baronnie, le 29 novembre 1736. C'était un seigneur très instruit, surtout dans la connaissance des lois, juste et ferme, qui a recherché les droits de sa baronnie et les a protégés contre divers usurpateurs. Il reconnaissait et aimait si bien sa dépendance immédiate du roi, en sa qualité de baron engagiste, qu'il sollicita et obtint de Sa Majesté un souvenir précieux qui subsiste encore à Semur. C'est l'auditoire de la justice de paix servant aussi de mairie. Cet édifice, qui ne manque ni de style ni de goût, a été bâti aux frais et sur la cassette privée du roi-martyr. On y voyait au-dessus de la porte l'écu de France, d'azur à trois fleurs de lis d'or.

Un peu plus tard, et quand la France fut divisée en départements, arrondissements et cantons, le baron de Semur unit tous ses efforts à ceux de MM. Perrin de Précy, receveur des impositions au bailliage de Semur, et Perret de la Vallée, pour obtenir que, en considération de son passé, on fit de Semur un chef-lieu de canton. Ils firent, pour cela, le voyage de Paris, se mirent en rapport avec Mirabeau, qu'ils surent gagner à leur cause ; et quelque temps après ils recevaient une lettre autographe de l'éloquent tribun qui leur annonçait l'heureux succès de leurs patriotiques démarches. [1]

[1] J'ai tenu cette lettre et tous ces détails, dans une liasse considérable de papiers qui me furent communiqués, quand j'étais professeur au petit séminaire, par un ami d'enfance alors notaire, fils, petit-fils et gendre de notaires, qui en avait le dépôt dans son étude. Là se trouvait aussi la copie originale des cahiers de doléances envoyées au roi et aux états généraux par toutes les paroisses du bailliage de Semur. Rien que de très raisonnable et respectueux dans toutes ces pages ; rien qui put autoriser et justifier les usurpations de pouvoirs et les entreprises révolutionnaires des députés. Hélas ! nos malheurs ont agi sur le cerveau du pauvre et honnête notaire; et quand, en 1849, j'allais le prier de me prêter de nouveau ce précieux trésor, il m'avoua ingénument que, après l'avènement de la république de 1848, il avait brulé tous ces papiers comme trop compromettants !

En 1793, le baron de Semur a été jugé digne d'être jeté en prison, et il attendait courageusement dans celle de Moulins son tour d'être expédié à Paris, pour y être guillotiné, quand la chute et l'exécution de Robespierre vinrent le délivrer comme tant d'autres saintes victimes. Il a vécu jusqu'aux premières années de la Restauration, et mes souvenirs d'enfance le voient encore traversant la basse ville, avec sa taille haute, sa redingote verte, son visage énergique et bon à la fois, recueillant partout sur son passage les marques d'affection et de respect dus à l'âge, à l'autorité et aux services rendus.
C'est vers 1817 qu'il quitta lui-même ce monde pour une vie meilleure, laissant de sa femme, damoiselle Suzanne-Elisabeth de Gaulmier, un fils et une fille. Celle-ci fut mariée à M. le comte du Cleroy, en Nivernais, et mourut sans enfants. Le fils continuera la suite des barons de Semur, non plus à titre d'engagiste, la Révolution l'a supprimé, mais comme héritier légitime d'un glorieux titre dont il avait été régulièrement investi par le roi, sous l'ancien ordre de choses. Il fut assez heureux pour pouvoir sauver ses biens personnels et patrimoniaux, alors que ceux de la baronnie royale faisaient retour à l'État.

Avant de passer outre, on aimera à se rendre compte de ce que pouvaient être les biens et droits de la couronne de France dans la baronnie royale de Semur. La chose est aisée à l'aide du dernier dénombrement présenté à la cour des comptes de Dijon, le 29 novembre 1736. En voici le résumé textuel :
1° Audit Semur sont les murs d'un ancien château et donjon, sans couverture, brûlé pendant les guerres, du tout ruiné, et dont une partie est tombée ;
2° Aux environs sont les jardins et maisons où soulaient être la salle, caves voûtées, tours et garde-robe des ducs de Bourgogne [1], asservisés à deux deniers par toise ;
3° Les fours banaux ;
4° Les leydes, ventes et coupons de foires et marchés ;
5° Le ban d'août et droit de boucherie ;
6° Le pré du Breuil, situé à Saint-Martin ;
7° Trois grands bois, savoir, la Garenne du Roi, située à Launay [2] ; le bois des Gouttes, attenant à ladite Garenne du côté du nord et à l'ouest ; et enfin le bois du Morvant, entre le bois de la Vallée et Chassereux ;
8° Au baron engagiste appartient la nomination du châtelain et du juge royal, qui étaient ensuite confirmés par le roi ;
9° À ce juge revenait la justice haute, moyenne et basse en toute la ville de Semur; dans les paroisses de Saint-Martin-la-Vallée et de Montmegin ; en partie dans celles de Mailly, de Saint-Yan, de Bécheron, de l'Hôpital-le-Mercier, de Baugy, de Saint-Martin-du-Lac, d'Iguerande, de Briant et de Saint-Julien-de-Cray. En toutes ces localités le baron avait quelque cens ou servis et le droit de garde, avec les amendes prononcées par le juge-châtelain.
10° Le Chapitre de Semur devait cinq boisseaux de seigle ; le prieur de Marcigny, douze charretées de paille ; le commandeur d'Anglure, onze bichets de seigle et douze livres d'argent, pour le droit de garde.
11° Pour les accrues de Bécheron, de Monts et des Varennes-Reuillon, qui se payent à feux croissants et décroissants, étaient dus quarante raz d'avoine et trois livres d'argent.
12° Les quarts et cinquièmes de vignes qui furent dudit domaine asservisées à divers particuliers, et qui ne rendent à présent, en bonne année, que quatre pièces de vin.
13° Dépendent de ladite baronnie, le membre appelé de Blanzy, les droits de péage qui se levaient à la Croix-d'Orange, à la Maladière et aux Fugaux, qu'on ne levait plus parce qu'ils ne valaient pas les frais.
Tous les revenus de ladite baronnie ne montaient et ne revenaient annuellement qu'à la somme d'environ cent quatre-vingts livres, qui est tout ce que ledit sieur du Puy a dit être venu à sa connaissance dépendant de ladite baronnie de Semur-en-Brionnais et être mouvant du fief de Sa Majesté.

[1] L'auteur de ce dénombrement oublie que, sous la première dynastie souveraine du Brionnais, aux dixième, onzième et douzième siècles, le château de Semur était entouré d'une splendeur vraiment princière et ne dépendait que de ses barons et du roi. Les ducs héréditaires de Bourgogne ne commencent qu'avec Robert de France (1032-1075).
[2] Cent ans plus tard et un peu avant 1830, j'ai connu et fréquenté le Bois et la Garenne du Roi. C'était bien la plus belle forêt qu'on put voir. Des chênes, au moins quatre fois séculaires, portaient jusqu'aux nues leur riche feuillage ombrageant un sol uni, sans broussailles ni jeunes pousses, recouvert d'un moelleux tapis de feuilles sèches. Jeunes séminaristes, nous allions souvent, aux beaux jours, y prendre nos ébats salutaires, à la poursuite des écureuils. Les cris à l'unisson et prolongés de deux cents voix de jeunes gens, les faisaient sortir de leurs nids, inacessibles aux projectiles et à l'assaut des plus intrépides grimpeurs. Ils fuyaient de branche en branche, d'arbres en arbres, jusqu'à ce que la lassitude et l'effroi les fissent tomber au milieu de la gent écolière, mordant jusqu'au sang la main téméraire qui voulait les faire captifs. Puis soudain ils reparaissaient sur un autre arbre, et recommençaient leurs courses aériennes, jusqu'à ce qu'enfin ils retombassent une dernière fois, sans pouvoir s'échapper. Vers 1830, ces beaux arbres sont allés à Toulon, enrichir notre glorieuse marine, et le sol défriché ne produit plus que des moissons.

Jacques-Claude-Augustin du Puy de Semur, né le 22 mai 1778, avait onze ans en 1789 ; il a donc été témoin de toutes les hontes et de tous les excès de la Révolution. Ce spectacle, joint à ses bonnes inclinations naturelles et à son éducation de famille, contribua assurément à le fixer dans les sentiments et les pratiques de la piété chrétienne dont il ne s'est jamais départi. Son père, sans chercher à contrarier ses goûts et ses habitudes, l'appelait quelquefois, en plaisantant, « mon moine ». Le futur baron avait en effet et il a gardé jusqu'à son extrême vieillesse la vie réglée d'un moine. Son lever et son coucher étaient à heure fixe. Les exercices du chrétien, le travail et la lecture, la promenade et les devoirs de la vie civile, n'étaient pas davantage laissés à l'arbitraire. Aussi quand nous le rencontrions dehors, et quand ceux de sa maison le voyaient à l'intérieur, on pouvait dire : « Il est telle heure. »
En 1815, il courut un vrai péril. Après le licenciement de l'armée impériale, au delà de la Loire, il se forma de divers côtés des bandes de partisans redoutés des populations. Ainsi étaient venus s'établir dans les forêts du Bourbonnais les plus rapprochées de Marcigny un petit corps de dragons de la Tour, avec armes et bagages, mais sans ressource et sans appui. Toutes les nuits il s'en allaient rançonner les paysans et piller quelque château, sous la conduite d'espions achetés et traîtres à leur pays.
M. le baron de Semur prenait paisiblement un peu de repos, dont il avait grand besoin, quand vint le tour de son château de Saint-Martin. Averti de loin par le piaffement des chevaux, le brave et fidèle Semet, meunier à Saint-Martin, se lance à travers les vignes et court à Semur qui était barricadé et gardé. M. Rué des Sagets, commandant de la garde nationale, se précipite, avec son monde, par le chemin le plus court, le précédant intrépidement. On arrivait à la Croix de Saint-Martin, et le tambour battait le pas redoublé, quand les pillards ne sachant à qui ils avaient affaire, s'enfuirent du côté des Fugaux. Il était temps : dans leur sinistre exploration, ils étaient arrivés, sans le savoir, à la porte de la chambre du baron, sur lequel ils n'auraient pas manqué d'exercer, selon leur coutume, d'horribles cruautés pour lui extorquer de l'argent et se faire livrer tout ce qu'il pouvait avoir de plus précieux. M. le baron de Semur a vu des jours meilleurs et a présidé à de plus pacifiques victoires pour sa patrie. Je veux parler de l'annexion de la commune de Saint-Martin à celle de Semur et de l'établissement du petit séminaire de cette ville.
Semur, je l'ai dit plus haut, n'était à l'origine, qu'une résidence princière, bâtie, au neuvième siècle, sur le territoire de la vieille paroisse de Saint-Martin, pour les princes souverains du pays de Brionnais qui venait d'être créé en faveur du puiné de la maison d'Aquitaine.
Quand, vers 1250, le baron Henri de Semur affranchit les habitants de cette résidence, officiers, employés divers et ouvriers de la basse ville, il fonda la commune de Semur, qui deviendra définitivement paroisse, dans l'acte de fondation du chapitre de Saint-Hilaire, en 1274.
Depuis cette époque jusqu'à l'an 1821, les deux communes ou paroisses, avec leur existence propre, ont subsisté l'une dans l'autre, celle de Semur étant entièrement enclavée dans celle de Saint-Martin, laquelle embrassait Saint-Martin, la Vallée, Vernay, la Perrière, la Fay, la Craie et les Barras.
Dans les Annuaires de Saône-et-Loire de 1815 à 1822, on trouve cet état de choses toujours subsistant. Saint-Martin-la-Vallée, avec 687 habitants, avait pour maire M. le baron du Puy de Semur, et pour adjoint, Guichard, le plus près voisin du château. Semur, avec 607 habitants, avait pour maire M. Perret, de la Vallée, et pour adjoint, M. Chaumont, notaire. En 1821, tout change. Sur les instances des deux administrations, pour le bien évident des deux communes et pour l'honneur du chef-lieu de canton, le gouvernement annexe, par ordonnance royale, la commune de Saint-Martin à celle de Semur, étendant ainsi le territoire de celle-ci à ses limites actuelles, et doublant sa population, qui aujourd'hui est de 1457 habitants. M. le baron de Semur devint le maire de la commune ainsi agrandie, jusqu'en 1830.
Une autre joie ne tarda guère à s'ajouter à celle-là : une source de prospérité nouvelle fut, durant cette courte administration, l'établissement du petit séminaire de Semur.
Le petit séminaire d'Autun ne pouvait suffire aux besoins du diocèse, agrandi par l'annexion d'une notable partie des anciens diocèses de Chalon et de Mâcon. Monseigneur de Vichy avait obtenu l'établissement d'un second séminaire diocésain dans l'arrondissement de Charolles. Paray offrait pour l'avoir le cloître des moines ; Marcigny, l'ancien couvent des Ursulines, devenu le collège. Mais ces deux villes mettaient pour condition absolue que le nouvel établissement admettrait des externes. Semur n'avait que ses souvenirs, son saint Hugues et son curé, M. Bonnardel, avec son petit externat. M. de Précy étant venu à mourir sur ces entrefaites, M. Bonnardel acheta 24,000 francs sa vaste maison, et l'offrit purement et simplement à Monseigneur, qui y établit un vrai petit séminaire, avec le vénéré M. Millerand, enfant de Semur et directeur au petit séminaire d'Autun, pour organisateur et premier supérieur.
Tout près de là, M. Bonnardel conservait son établissement déjà ancien de vingt ans, admettant des externes et des internes, que l'on conduisait jusqu'en cinquième. Ils venaient ensuite se fondre en quatrième avec le cours correspondant du séminaire. Jusqu'à la fin de 1828 cet ordre de choses a subsisté ; et l'on disait communément dans le pays, le petit et le grand séminaire de Semur.
M. le baron de Semur ne pouvait être insensible et étranger à cette fondation. Je ne puis dire les sommes qu'il a données ou avancées, dans les premiers temps, toujours les plus difficiles pour de pareilles entreprises. Mais je sais qu'il a continué à Semur, dans des proportions beaucoup plus larges, les demi-bourses qu'il payait à Autun, en faveur des élèves peu aisés de la localité. Aussi quand mourut M. Bonnardel, en 1836, il y avait au service du diocèse seize prêtres nés à Semur. Et pour ce qui me concerne, il ne m'en coûte pas de dire que ce n'est pas mon vénéré père, simple ouvrier avec onze enfants à élever, qui aurait pu seul lancer ses enfants dans les études littéraires et en voir arriver deux au sacerdoce.
Jacques-Claude-Augustin du Puy avait épousé, le 25 septembre 1804, Victoire-Adélaïde le Court d'Hauterive, de l'une des anciennes et meilleures maisons d'Auvergne.

M. Léopold de Semur, né le 6 juin 1806, fut élevé, aux jours de l'enfance, par sa mère, puis confié à un précepteur de choix, qui dirigea ses études classiques, au château de Saint-Martin. Ce précepteur était M. l'abbé Voillot, lequel alla ensuite professer si longtemps et avec tant d'éclat la rhétorique au petit séminaire d'Autun, où il eut entre autres élèves le maréchal de Mac-Mahon et le cardinal Pitra.
On l'envoya ensuite achever son instruction et suivre les cours de droit à Paris, pendant six ans. Il faisait partie du cercle royaliste formé dans cette grande cité entre les jeunes étudiants qui semblaient prédestinés à devenir bientôt la classe dirigeante de la société française. Là il avait pour collègues et intimes amis M. de Carné et MM. de Bourmont, ses cousins. C'est alors qu'il fut créé chevalier de Malte. Mais la révolution de 1830 vint ruiner ses plus légitimes espérances et le ramena à Saint-Martin. Son brillant avenir était brisé, hélas ! sans retour. Il sut se résigner en sage et en chrétien.
Il devait trouver un dédommagement dans son mariage avec Mlle Louise-Françoise de Bosredon de Combrailles, et dans les preuves nombreuses et constantes d'estime et d'affection qu'il reçut de ses concitoyens. Il succéda à M. Terrion comme maire de sa petite ville et en qualité de conseiller général pour le canton de Semur. Dieu lui donna trois enfants : deux filles et un fils. L'aînée de ces enfants, Mlle Antonie de Semur, était une personne accomplie, ayant tout pour elle : santé, beauté, esprit, piété et charité. La terre n'en était pas digne et le ciel l'a reprise à vingt-trois ans ! La pauvre mère, au bout d'un an, succombe elle-même à sa douleur, et s'en va de ce monde à la fleur de l'âge. Fidèle toujours aux principes religieux et sociaux, M. le baron Léopold de Semur supporta ses malheurs inénarrables avec une rare fermeté toute chrétienne. Malgré tout il ne vécut ensuite qu'un petit nombre d'années, et fut loin d'atteindre à l'âge de ses pères. La bonté divine, au milieu de ses sévères épreuves, lui ménageait une suprême consolation, dans le mariage de son fils unique avec Mlle de Quinemont, fille du député de Tours.

Je doute qu'il y ait en France beaucoup de pays qui puissent ainsi présenter la suite ininterrompue de leurs nobles chefs depuis l'an 850 jusqu'au temps présent, c'est-à-dire pendant une durée de 1035 ans.
On peut leur appliquer, dans une large mesure, ce que saint Paul dit aux Hébreux en parlant des pasteurs de leurs âmes, et je puis adresser à mes contemporains le conseil qu'il leur donnait : « Souvenez-vous de ceux qui ont été à votre tête, qui vous ont prêché d'exemple la parole de Dieu ; et, considérant quelle a été la fin de leur vie, imitez leur foi. »
Grâce à Dieu, telle est encore la disposition d'esprit et de cœur de l'immense majorité des populations brionnaises.

L'abbé F. Cucherat.

(François Cucherat né à Semur-en-Brionnais le 8 décembre 1812, décédé en 1887)

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