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Histoire de La Tour-du-Pin, des origines à 1839

La Tour-du-Pin par Victor Cassien, Album du Dauphiné

[Source : Jean-Joseph-Antoine Pilot de Thorey. Album du Dauphiné, par MM. Cassien et Debelle (1839).]

Lorsque, après la mort de Rodolphe III, dernier roi de Bourgogne, les évêques et les comtes, profitant de la faiblesse et de l'éloignement des empereurs appelés à recueillir la succession de ce prince, s'emparèrent, les uns des villes de leurs sièges, les autres des terres de leurs gouvernements, il s'éleva, dans la seule étendue du Dauphiné, une foule de petits souverains, qui tous s'accordèrent à opprimer le peuple et à se partager un bien laissé à leur convenance. Les guerres qu'eurent à soutenir l'empereur Conrad et ses successeurs, en Allemagne et en Italie, contribuèrent en même temps à raffermir ces seigneurs dans leur usurpation ; l'un d'eux fut le baron de la Tour, qui, à l'exemple des prélats et des autres grands du pays, se déclara indépendant et se rendit maître de la partie actuelle du département de l'Isère entre le Rhône et la Bourbre, jusqu'à Charpieu, près de Lyon, et dont la capitale était la Tour-du-Pin. Ce lieu, qui apparaît alors dans l'histoire et que son assiette pouvait mettre, à cette époque, au rang des places importantes, tirait sa dénomination de sa position même sur une éminence : la Tour, le château de la Sommité (1).

(1) La Tour-du-Pin n'est plus, de nos jours, ni fortifiée, ni sur le coteau ; elle est au bas, dans un vallon très fertile, et les collines qui l'avoisinent rendent sa nouvelle position agréable. Elle est à égale distance de Lyon, de Grenoble et de Vienne, à quatorze lieues de chacune de ces villes ; sa population est d'environ 2,500 âmes.

La baronnie de la Tour comprenait la terre de ce nom, celles de Quirieu, de Bourgoin, de Maubec, de Faverges, de Falavier, de Saint-Jean-de-Bournay, de Châtonnay, de Mézieu, de Puisignan, des Eparres, de Virieu, de Dolomieu, d'Anthon et de l'île de Crémieu ; elle s'étendait, au-delà du Rhône, dans la Bresse et dans le Bugey. Elle s'accrut, plus tard, des seigneuries de Revermont et de Coligny, dans la première de ces deux provinces, par le mariage d'Albert III avec l'héritière de ces deux dernières terres. Une étendue de territoire aussi considérable, des traités et des alliances que firent les barons de la Tour avec ceux de leurs voisins les plus puissants, les placèrent de bonne heure à côté des Dauphins ; ils recherchèrent surtout la faveur et l'amitié de ces princes, jusqu'à ce qu'enfin l'un d'eux, ayant obtenu la main de l'héritière de leurs états, ils leur succédèrent dans leur puissance et dans leur principauté. Aucun vieux souvenir ne s'est toutefois conservé ; le nom même de celui qui, le premier, gouverna la baronnie de la Tour n'est plus connu, et la même obscurité existe à l'égard de ses successeurs, jusqu'à un Berlion ou Berillon, mentionné dans un acte du prieuré d'Innimont, en 1107.

Giraud ou Geraud, son fils, seigneur de la Tour, vivait en 1122 ; sa femme est nommée comtesse Marie dans un obituaire du prieuré de Saint-Rambert, où il est dit qu'elle mourut le 1er juillet 1130. Il parait qu'elle était fille d'un comte, d'après l'usage, en vigueur dans ce siècle et dans le siècle suivant, de conserver aux femmes le titre des maisons d'où elles sortaient.

Albert Ier, fils de Geraud, vivait en 1161 ; à sa mort, la terre de la Tour fut partagée entre ses fils, Albert et Berlion : le château resta en entier au pouvoir du premier, qui était l'aîné.

Albert II, fils d'Albert Ier, épousa Marie, fille de Robert V, comte d'Auvergne ; il vivait en 1190 et en 1202.

Albert III, fils d'Albert II, eut de Béatrix de Coligny, Albert IV, qui lui succéda ; il obtint de Frédéric II, par des lettres-patentes, datées de Parme, du mois de septembre 1245, la confirmation d'un droit de péage dans la terre de la Tour, accordé autrefois par les empereurs à ses prédécesseurs ; lettres où l'on voit que cette terre relevait immédiatement de l'empire, quoique ses seigneurs l'eussent reconnue déjà comme étant de la mouvance de l'abbaye de Saint-Pierre de Lyon, et que les comtes de Savoie, toujours ambitieux et avides d'étendre leur autorité, en prétendissent également le domaine supérieur. Ces sortes de contestations pour fiefs étaient fréquentes ; il y eut, à cet égard, un accord que moyenna Guillaume, comte de Vienne, en 1250, par lequel accord ou traité il fut convenu qu'Albert et Albert son fils tiendraient de Pierre, comte de Savoie, le château de la Tour et ses dépendances, sans préjudice de l'hommage qu'ils devaient, pour ce même château, à l'abbesse de Saint-Pierre, et auquel hommage il n'était porté, en cela, aucune atteinte, promettant seulement, lesdits Albert père et fils, de s'employer de bonne foi auprès de cette abbesse pour l'engager à céder au comte ses droits et ses prétentions (1). Deux ans auparavant, Albert avait reçu lui-même, à la Tour-du-Pin, à l'entrée de l'église de Saint-Clair, devant le peuple, l'hommage d'Aynard, seigneur de Clermont, pour une partie de cette terre et pour les trois quarts de celle de Virieu. Il acquit aussi, en 1260, moyennant 3,600 sous viennois payés à Aynard, seigneur de Vinay, son cousin, le fief de la portion de la Tour-du-Pin qu'il possédait, et qui était échue à Berlion, grand-père de cet Aynard, dans la succession d'Albert Ier. C'est lui qu'Alphonse, roi de Léon et de Castille, nommé empereur en 1257, créa, cette année, son sénéchal des royaumes de Vienne et d'Arles, avec pouvoir d'en exercer les fonctions lorsqu'il se rendrait à sa cour. Ce baron mourut en 1264.

Albert IV, fils d'Albert III, ne survécut à son père que cinq ans ; Humbert son frère lui succéda ; il épousa, en 1273, la princesse Anne, fille du dauphin Guigues VII et sœur de Jean Ier, alors dauphin, sous la régence de sa mère Béatrix, et, après la mort du jeune prince, arrivée en 1282, il hérita de ses états au nom de la nouvelle dauphine.

La Tour et la baronnie de la Tour, en passant sous la domination d'un seigneur plus puissant, n'eurent désormais plus à craindre ni le voisinage ni les prétentions de la Savoie ; elles acquirent, l'une et l'autre, une plus grande importance. Le premier avantage qu'en retirèrent en même temps leurs habitants fut le droit de jouir des privilèges et des franchises de ceux du Dauphiné, par la réunion qu'Humbert fit de sa baronnie à cette principauté, en 1305 ; réunion qu'approuva l'empereur Albert d'Autriche, en confirmant au dauphin ses anciennes prérogatives, entre autres, la dignité de sénéchal des royaumes de Vienne et d'Arles, conférée au baron Albert de la Tour par l'empereur Alphonse de Castille, et successivement à son fils par l'empereur Rodolphe.

(1) Cet hommage, dû au comte de Savoie, fut légué, en 1268, par le comte Pierre à Béatrix de Savoie, sa fille, femme du dauphin Guigues VII, à la charge néanmoins de n'en jouir qu'après la mort de Philippe, qu'il laissait pour son successeur. Ce dernier, qui, de son côté, venait d'hériter des acquisitions faites par ce même comte à la Tour-du-Pin, à Bourgoin et en d'autres lieux, les inféoda, en augmentation de fief, au baron de la Tour, qui était alors Albert IV. Humbert, successeur de ce baron, se reconnut vassal du comte, et ensuite de la dauphine Béatrix, en 1273 ; mais, devenu dauphin après la mort de Jean Ier, son beau-frère, il refusa, dès ce moment, de consentir à tout acte d'abaissement devant le comte. Il fallut que Béatrix, pour réconcilier les deux princes et pour les empêcher d'en venir à une guerre ouverte, soumit elle-même à cet hommage sa baronnie de Faucigny, en remplacement de celle de la Tour, ce qu'elle fit par une déclaration du mois de juin de l'année 1293.

Jean II, fils d'Humbert, accorda des privilèges particuliers aux habitants de la Tour, en 1315. Les lettres qui leur furent expédiées à cet effet, datées du château de la Balme, du 12 février de cette année, contiennent que les habitants de cette ville et de son territoire sont et seront tout affranchie, libres et exempta de toutes tailles, folies, complaintes et exactions, et qu'ils sont et seront tous bourgeois. C'était là, à peu près, en quoi consistaient le droit des communes et les libertés les plus étendues de cette époque.

Humbert II établit à la Tour-du-Pin, en 1336, un juge-mage ou bailli, dont le siège fut depuis transféré à Bourgoin, et plus tard à Vienne. Cette même année le dauphin ayant ordonné qu'il y aurait, auprès de chaque bailliage, douze conseillers afin d'assister le bailli et le juge dans leurs fonctions, on trouve, au nombre de ces conseillers, pour le bailliage de la Tour, le prieur de cette ville et le curé de Courtenay.

Une visite ordonnée en ce lieu sous le même prince, en 1347, par Louis Villars, archevêque de Lyon, que le dauphin avait nommé son lieutenant général pendant son voyage d'outre-mer, visite dont le but était de s'assurer de l'état des places sur les frontières de la Savoie, nous apprend que le château de la Tour avait besoin alors de nombreuses réparations ; qu'il y avait peu d'hommes pour en faire la garde et un bien faible matériel de guerre ; que les murailles et les palissades des deux bourgs qui formaient la communauté de la Tour-du-Pin, appelés, l'un le bourg de la montagne derrière le château, et l'autre le grand bourg, étaient en ruines ou se trouvaient en plusieurs endroits renversées, principalement du côté de la porte de la Bourbre et de celle près de l'hôpital, et qu'on y voyait des maisons abandonnées et n'ayant point de toitures, parce que des habitants, à qui il suffisait de pouvoir jouir des privilèges de bourgeois, en déclarant qu'ils y possédaient une habitation, n'y faisaient point leur demeure (1). D'après ce rapport, il fut ordonné par les commissaires de la visite de relever, le plus tôt possible, et aux frais du dauphin, les fortifications nécessaires, de remplacer les anciennes palissades, d'augmenter le nombre des sentinelles, soit dans le château, soit dans les deux bourgs, et d'environner ces deux bourgs d'une plantation d'aubépines, avec défense expresse de les laisser dégrader. Il fut enjoint en même temps aux habitants de la ville d'y résider et d'y rétablir leurs maisons, sous peine de la perte du privilège de bourgeoisie pour tous ceux qui n'y demeureraient point, et afin de les engager, d'un autre côté, à y fixer leur séjour, les mêmes commissaires convinrent qu'il serait établi à la Tour-du-Pin deux foires annuelles, dont les habitants feraient la demande dans le délai d'une année (2).

(1) Il y est question aussi d'une maison du dauphin qu'on avait détruite, et qui anciennement avait appartenu à Amédée, comte de Savoie.
(2) Il existe aujourd'hui à la Tour-du-Pin quatre foires, qui se tiennent les 25 février, 25 juin, 29 août et 17 novembre ; celle du 25 juin dure trois jours.


Ce fut pendant l'année même qui suivit cette visite, que le Dauphiné eut à souffrir du terrible fléau de la peste noire, et que la baronnie de la Tour, plus cruellement ravagée que les autres parties de cette principauté, offrit à la fois le double tableau de la misère et des scènes les plus affreuses. Il y avait dans cette baronnie, et principalement à la Tour-du-Pin, plusieurs juifs ; toute la rage et la fureur du peuple se portèrent sur ces malheureux, qu'on accusait, comme on le sait, d'empoisonner les puits, les fontaines et jusqu'aux fruits de la terre. L'exaspération devint à son comble ; il fallut que le dauphin fit arrêter les juifs, révoquât leurs privilèges et confisquât leurs biens. Il y en eut plusieurs d'égorgés par la populace ; d'autres essuyèrent diverses persécutions.

On travailla cependant à fortifier la Tour-du-Pin, comme le prescrivait l'ordonnance de 1347. Ces nouveaux travaux ne devinrent point inutiles ; ils servirent bientôt lorsqu'Amédée VI, comte de Savoie, qui était en guerre avec le dauphin Charles, successeur d'Humbert, ayant fait une irruption dans la baronnie de la Tour, mit le siège devant cette ville dans le mois de décembre 1362. Malcurti, que les chroniques qualifient de baron, occupait cette place ; il la défendit avec tant décourage et de bonheur, que le comte se vit forcé de se retirer, et que, pour conserver le souvenir d'une aussi mémorable défense, on représenta, sur le portail de la chapelle du château, Malcurti à genoux devant la sainte Vierge, la remerciant d'une telle victoire comme d'un succès inespéré.

Le dauphin Louis, depuis le roi Louis XI, abolit à la Tour-du-Pin, en 1451, le droit de guerre, source continuelle de dissensions intestines, de rapines et de pillages, droit que le statut delphinal permettait aux seigneurs, et que les dauphins, jusque-là trop faibles, n'avaient point réussi encore à détruire.

Le roi Louis XII, en 1511, ordonna de réparer les fortifications de la Tour-du-Pin et celles de divers autres lieux et châteaux sur les frontières de l'Italie et du côté de la Savoie.

François Ier, son successeur, passa dans cette ville, en 1516, lorsque, après avoir visité la grotte et le lac de la Balme, il se rendit de là à Chambéry pour y vénérer le saint Suaire, voyage qu'il fit à pied, revêtu d'une aube blanche et accompagné des principaux de sa cour. On doit dire aussi que, sous son règne, le château de la Tour-du-Pin servit de prison d'état, où furent détenus quelque temps Jean Patarin, président du sénat de Milan, Léon et d'autres officiers de ce sénat, accusés d'avoir contribué à la perte du Milanais, après la malheureuse déroute des troupes françaises au combat de la Bicoque (27 avril 1522).

Plus tard, enfin, pendant les guerres de religion, la Tour et son château furent occupés par divers partis catholiques et protestants, qui s'en rendirent successivement les maîtres. Le baron des Adrets y mit en garnison le capitaine Porte, en 1562 ; les catholiques y rentrèrent ; les protestants reprirent la ville et le château ; Gordes, lieutenant général en Dauphiné, y logea à la tête de son armée en 1567.

La Tour-du-Pin, depuis cette époque, n'offre plus aucun événement remarquable. Elle était, avant 1789, le siège d'une subdélégation d'intendance ; elle est aujourd'hui le chef-lieu d'un arrondissement communal formé de huit cantons, d'une population totale de plus de 126,000 âmes ; elle possède, en cette qualité, quelques établissements publics. Elle est la résidence d'un sous-préfet ; mais son tribunal civil siège à Bourgoin, ville voisine plus populeuse, plus commerçante, et située dans une position plus favorable au développement de l'industrie.

J.-J.-A. PILOT.

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