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Notes sur les Récollets et la fondation de leur couvent de La Tour-du-Pin


Qu'étaient au juste, ces Récollets, éponymes d'une rue de La Tour-du-Pin ? Sous la dénomination de frères mineurs de l'Etroite Observance, ces religieux constituaient une branche de l'Ordre franciscain, fondé en 1208 par Saint-François d'Assise. La réforme, génératrice de cette branche, s'opéra en Espagne en 1484 et fut reçue en 1525 en Italie ; en 1897, Léon XIII réunit les Récollets aux autres familles franciscaines : il n'en existe donc plus.

De leur désir d'une vie plus austère que la vie commune de leurs confrères de la simple Observance, de leur souci de se recueillir (« recolligere »), ces franciscains tirèrent tout naturellement le nom de « Récollets ».

Appelés en France, à Nevers, en 1592, par Louis de Gonzague, duc de Nevers, ils furent secondés par Henri IV, Louis XIII et Louis XIV qui ordonnèrent aux évêques du royaume de leur faire céder, par les Observantins, tous les couvents qui leur seraient nécessaires ; ils en possédèrent bientôt assez pour former dix provinces, tant en France qu'en Flandre. Les Récollets ayant servi d'aumôniers du roi au camp de St-Sébastien, près de St-Germain-en-Laye, satisfirent tellement Louis XIV, que celui-ci voulut qu'ils servissent en la même qualité dans ses Armées ; en conséquence, un Bref du pape Innocent XI, en 1685, leur permit d'aller à cheval et de recourir à toutes les commodités requises par leurs fonctions, sans, pour autant, enfreindre leur Règle.

Au début de 1615, « les seigneurs, nobles, exempts, privilégiés, bourgeois, et habitants du mandement de La Tour-du-Pin, ou y possédant des biens », présentent à l'Archevêque de Vienne (La Tour-du-Pin jusqu'au Concordat de 1801 appartint à l'archidiocèse de Vienne) une requête demandant l'établissement, à La Tour-du-Pin, d'un couvent de Récollets. Signèrent cette requête, une vingtaine de personnes ; parmi celles-ci, on relève les noms de Gratet, Virieu, Musy, Basset, Vallin, Montmartin, Guiller, Charbotel et, en particulier, celui de Pierre Boissac (ou Boissat) seigneur de Cuirieu qui, semble-t-il, a été l'inspirateur principal de la démarche ; quelques années plus tard d'ailleurs, on le verre agir en qualité de « syndic et économe des bienfaiteurs de l'établissement du Couvent des Récollets ».

L'Archevêque de Vienne, Jérôme de Villars (il gouvernera le diocèse de 1598 à 1626), accueille la demande et accorde le 29 janvier 1615 la permission sollicitée ; par déférence pour le prélat, le nouveau couvent sera érigé sous le vocable de Saint-Jérôme ; la pose de la première pierre, le 17 juillet 1620, sera consignée dans un acte signé par le supérieur provincial de l'Ordre des Récollets, le Père Chérubin Barberin, Cherubino a Marcigniaco.

Dès 1617, on avait pu dresser la liste d'une soixantaine de personnes ayant promis une offrande pour la construction du couvent ; s'y retrouvent les noms des signataires de la pétition de 1615 : deux Gratet y figurent pour 500 livres, un autre Gratet pour 300 livres ; des sommes plus modestes sont inscrites en regard des autres noms.

Le 9 juillet 1618, une assemblée des consuls et des habitants de La Tour-du-Pin, avait promis aux Récollets d'utiliser les matériaux provenant de la démolition des murailles de la vieille ville ; le 23 avril de la même année 1618, Symphorien Borin, seigneur de Tournin, conseiller en la Chambre des Comptes de Dauphiné, leur avait fait donation d'un pré situé au lieudit Praille ; le 12 avril 1619, Pierre de Gratet leur vend, à l'acceptation du seigneur de Cuirieu, une parcelle d'une sétérée ½ détachée d'un pré dit de l'Hôpital, bordée au Sud par le ruisseau tendant de la Bourbre à la prairie de Praille, et cela moyennant le prix de 600 livres payé comptant ; parmi les témoins de l'acte (établi par le notaire Coche, de La Tour-du-Pin) on relève Louis de Vachon, seigneur, de La Roche ; François de La Roche, seigneur de Bocsozel, Doissin et autres places ; Pierre de Gratet, seigneur de Dolomieu et de Dorgeoise ; Arthur de Vachon, seigneur de Belmont ; André Boissat, sieur de Cuirieu ; Pierre de Chabons ; Georges de Musy ; Henri de Gratet, seigneur de Montcorbet (hameau de Dolomieu) ; Arthur de Gallien, sieur de Châbons ; Jean Musy, consul ; Gaspard Bavoz et Melchior de Musy, châtelain.

Le 26 juillet 1626, les Récollets présentent au Parlement de Grenoble une requête en vue de l'achat d'un jardin pour y bâtir leur église : l'autorisation est aussitôt accordée.

Le 31 janvier 1627, Diane Désirée Velat, épouse de Jean Dombeys, de Montceau, lègue 100 livres pour les réparations du couvent et de l'église à charge pour les Récollets de prier Dieu pour la « salvation » de son âme.

A quelle date exacte fut terminée la construction du couvent ? Existe, à la date du 29 août 1635, une « quittance générale pour la bâtisse du couvent ».

Le 15 septembre 1636, André Vinay, de La Tour-du-Pin, cède aux Récollets, pour le prix de 25 livres, une bande de terrain de deux pas de largeur entre son jardin et le leur. Ce jardin d'agrandit le 1er septembre 1648 d'une demi-sétérée de pré donnée par André de Boissat, seigneur de Lissieu, Gayot et Villeneuve le Plat, pour lors maître de camp et général de la cavalerie en Italie : Pierre Boissat, seigneur de Cuirieu, l'ami dévoué des Récollets, représente le donateur de l'acte.

Plus tard, le 30 juillet 1674, les Récollets (le gardien du couvent autrement dit le supérieur de la Communauté, se nomme le Père Sigismond) bénéficient d'un cadeau original et utile : Marie Catherine de Clermont, dame de La Tour-du-Pin, Diémoz et Romanèche, veuve de Pierre de Musy, président au Parlement de Metz, leur abandonne « en reconnaissance des bons services qu'elle et ses prédécesseurs ont reçus et reçoivent de ceux-ci », tous ses droits présents et futurs à l'eau qui coule dans la rue des Tréaux, soit des égouts, soit de la fontaine, vers le four banal de la donatrice et, de là, va dans l'enclos et le jardin des Religieux, et cela, pendant tout le temps que Madame de Musy et ses successeurs jouiront de la terre de La Tour-du-Pin ; en contrepartie, les Récollets continueront à prier Dieu pour la bienfaitrice et la prospérité de sa famille.

Les Récollets se sont maintenus à La Tour-du-Pin jusqu'à la Révolution ; ils étaient alors au nombre de trois, Mathieu de Clef, gardien, 45 ans ; Claude François Hudelet, 51 ans ; Eugène Jean François Michalon, 49 ans, avec un vieux frère de 80 ans, Pierre Michalon ; les bâtiments conventuels furent transférés en 1791 à la Commune et, sur leur emplacement, s'élevèrent plus tard, la sous-préfecture et la gendarmerie.

L'aspect matériel de l'installation des Récollets à La Tour-du-Pin, considérée spécialement ici, doit se compléter par le rappel que cette installation s'inscrit historiquement dans la ligne de l'« invasion mystique » des premières années du XVIIème siècle, exaltée avec justesse par l'abbé Brémond, ou, plus simplement, dans le cadre des nombreuses fondations monastiques, fruit du renouveau catholique déterminé par le Concile de Trente et favorisé en France d'abord par Henri IV (comme le démontre notamment l'important Recueil de Lettres inédites de ce roi adressées au Saint-Siège de 1595 à 1609 et publiées en 1968 par Bernard Barbichet), puis par ses successeurs. Aussi bien, à la même époque, et pour ne s'en tenir qu'aux Récollets et au Dauphiné, constate-t-on la fondation de couvents non seulement à La Tour-du-Pin, mais encore à Grenoble en 1609, à La Côte-Saint-André en 1611, à Montélimar en 1613, à Valence en 1620.

Joannès Chetail.

Article publié dans la revue « Evocations », n° 5, Mai-Juin-Juillet 1969, bulletin du groupe d'études historiques, géographiques et folkloriques du Bas-Dauphiné, Crémieu (Isère).

Sources : Archives de l'Isère. Série H 9, n° 36, 37 et 38 ; Dictionnaire de Moreri ; Chanoine J. B. Lanfrey : « Chez Nous », recueil de notes historiques et géographiques sur le département de l'Isère, Grenoble. 1930.

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