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Abel-Claude-Marie-Marthe de Vichy (1740-1793) par J.-B. Derost

Exploration autour du monde de La Pérouse

[Source : Bulletin de la Société d'études du Brionnais (1939)]

La généalogie de la famille de Vichy a été publiée maintes fois, nous n'y reviendrons pas, nous n'avons pas la prétention de faire mieux et d'y rien ajouter.

Nous voulons simplement raconter la vie d'Abel-Claude-Marie-Marthe de Vichy. Sa vie mouvementée est susceptible, croyons-nous, d'intéresser les amateurs d'histoire locale ; elle est, du reste, peu connue.

Nous allons essayer de l'esquisser.

Abel-Claude-Marie-Marthe de Vichy, fils de Gaspard III de Vichy et de Marie-Camille-Diane d'Albon, naquit à Champrond, paroisse de Ligny-en-Brionnais, le 8 octobre 1740 ; il fut ondoyé dans l'église de cette paroisse le 9 novembre 1740, puis baptisé en la même église le 30 juillet 1742. Ce baptême avait été différé en raison de l'absence de son père qui combattait en Bohème, et qui, grièvement blessé, rentra en France en juillet 1741.

Voici l'acte de son baptême : il est pompeux.

« Illustre et haut seigneur Abel-Claude-Marie-Marthe, fils légitime de haut et puissant seigneur messire Gaspard de Vichy, chevalier, comte de Champrond, brigadier des armées du roi, commandant une brigade du régiment royal des carabiniers, et de haute et puissante dame Marie-Camille-Diane d'Albon, ses père et mère, l'an 1742, le 30 de juillet a été baptisé, ayant été ondoyé le 9 de novembre 1740. Le parrain a été très illustre et très puissant seigneur Monseigneur Claude d'Albon, prince d'Yvetot, etc. ; la marraine, dame très haute et très puissante Marie Brulard, marquise de Luynes, dame d'honneur de la reine, laquelle a été représentée par illustrissime et révérendissime dame Marthe d'Albon, prieure et dame de l'Argentière, diocèse de Lyon, le tout en présence de messires et illustres Alexandre d'Albon, comte de Lyon et grand archidiacre, et haut et puissant seigneur, messire de Drée, seigneur de Vertpré, etc. ».

Les de Vichy n'avaient que deux carrières : les armes ou les ordres. Comme la plupart de ceux de sa famille, lorsqu'il fut en âge, il prit du service et fut d'abord guidon des gendarmes de Bourgogne, puis des gendarmes de Berry, il est ensuite qualifié officier supérieur de gendarmerie, chevalier de Saint-Louis.

En 1760, il avait vingt ans, il se trouvait pour lors en Palatinat. Son père, Gaspard de Vichy, lui écrit longuement et lui donne des conseils d'une nature toute spéciale. Le marquis de Vichy-Champrond en avait l'expérience ; il ne s'en cache pas, du reste :

« Profitez, mon ami, des exemples que vous avez devant les yeux. J'ai été aussi paillard qu'un autre dans mon jeune temps, mais en temps de guerre, je n'aurais pas touché la plus belle femme, comme on dit, avec des pincettes, de crainte que le voisinage trop proche ne me séduisit malgré moi, car on ne sait plus avec quelle femme être en sûreté dans ce temps-ci... Votre compagnie vous met un bel exemple devant les yeux, j'ai ouï dire à mon père qu'une seule couchée de la gendarmerie à Lyon allant à la bataille de la Marsaille (4 octobre 1693), mit trois cents gendarmes hors de combat, vous êtes raisonnable, vous avez de l'esprit, ainsi mon ami, réfléchissez-y et souvenez-vous de nos conversations de l'hiver que je suis bien aise que vous soyiez venu passer avec moi.... Je me flatte que persistant dans les bons sentiments dans lesquels vous nous avez paru être quand vous nous avez quitté, nous vous verrons cet hiver, gaillard et dispos... Votre mère se porte bien, votre lettre qu'elle a reçue vendredi, hier au soir, lui a fait passer une bien bonne nuit, elle vous embrasse bien tendrement et est persuadée que vous mettrez en usage tous les bons conseils qu'elle vous a donnés cet hiver. Votre frère regorge de santé et il vous embrasse, etc., etc. »

Dans une lettre que le jeune de Vichy écrit à sa mère, il fait montre des meilleurs sentiments de piété et d'affection filiale :

« Je vais à Douai, maman, dans l'espérance que le régiment n'est pas parti, j'en trouve beaucoup sur ma route, qui m'assurent qu'il ne l'est pas, Dieu le veuille. Me voilà bien loin et j'espère que tout ira toujours bien. J'ai eu un accès de fièvre assez considérable, occasionné par la fatigue et la poussière. Priez Dieu qu'il pleuve un peu les nuits, maman, mes prières ne valent rien quoique tous les jours j'entende la messe avant que de partir... Il fait un vent horrible qui occasionne une poussière si épouvantable que quelquefois nous allons à borgnon, outre cela une chaleur épouvantable, nous avalons tous tant de poussière que quelquefois nous ne pouvons parler, cela m'a donné un mal de gorge qui est passé maintenant. Pour nous remettre un peu tous, bêtes et gens, nous avons séjourné dimanche 20 à Joinville, cela nous a fait grand bien à tous... demain à Vitry-le-François. Vous recevrez, maman, une lettre de moi de Reims, de Saint-Quentin et de Cambrai. Je ne crains plus du tout la petite vérole, voilà pourquoi ; depuis Dijon jusqu'un peu avant Chaumont, tout le monde, petits et grands, l'avait dans les auberges, les enfants, maîtres, servantes, maîtresses, encore boutonnés me servaient. J'ai pris sur moi de ne point avoir de répugnance, et je ne l'ai point pris, ainsi, maman, je ne l'ai point, et je n'en ai plus peur, c'est une folie. Adieu bonne maman, j'écrirai au papa ... Je l'embrasse de tout mon cœur, maman n'oubliez pas mon petit frère (il avait dix-sept ans), je l'embrasse deux fois. Pour vous je vous prends les deux mains, je vous les baise, et vous dis en les baisant que toute la vie je vous aimerai plus que moi-même »

Cette lettre ne donne-t-elle pas une idée favorable du caractère heureux de ce jeune homme ?

Il portait les titres de seigneur de Champrond, Montceaux, le But, Arcinges, Versaugues, Puy, Malain, Chamessons, La Borde, Sombernon, etc.

Le 26 novembre 1764, il épousa Claude-Marie-Joseph de Saint-George, fille de Claude-Marie comte de Saint-George, chevalier, seigneur d'Estieugues, Cours et dépendances, et de Marie-Cécile d'Amanzé, dame de Chauffailles.

En 1773 il perdit sa mère, Marie-Camille-Diane d'Albon.

Sa femme, d'une santé délicate, mourut à Montceaux-l'Étoile, le 26 janvier 1775. Elle fut inhumée derrière le chœur de l'église de cette paroisse. Elle laissait deux fils, nés l'un et l'autre au château de Champrond, à Ligny-en-Brionnais.

La marquise de Vichy-Montceaux laissa une grande réputation de bienfaisance et de bonté, et le marquis lui-même, professait et pratiquait des maximes de vraie philantropie.

Courtépée, l'historien bourguignon, qui le visita plusieurs fois après la mort de sa femme, ne tarit pas d'éloges sur eux.

Dans ses loisirs, la jeune châtelaine avait brodé des dessus de tabourets pour le curé et les enfants de chœur. Les dessins représentaient les armoiries des Vichy : de vair plein, et celles de Saint-Georges : d'argent à la croix de gueules, entourées de rubans et de guirlandes de boutons de roses. Ces tapisseries étaient encore en très bon état vers 1880.

Gaspard de Vichy-Champrond, père du marquis Abel-Claude-Marie-Marthe, avait acquis la seigneurie et le château de Montceaux-l'Étoile, ancienne possession des de Saint-Georges, en 1755. Son fils et sa famille s'y installèrent après 1767 et avant 1775. La jeune Madame de Vichy retourna donc, par une singulière destinée du sort, habiter l'ancien château de ses ancêtres. C'est là qu'il eut plusieurs fois la visite de l'abbé de Courtépée, qui, pendant ses vacances, parcourait la Bourgogne pour rassembler les matériaux qui devaient lui servir pour rédiger sa célèbre « Description du duché de Bourgogne ».

Il nous a laissé de ses visites à Montceaux-l'Étoile, des impressions qui sont toutes en faveur de son hôte. Nous transcrivons :

« L'église de Montceaux, dit-il, est une des mieux ornées du diocèse d'Autun, aux dépens du seigneur ; sa chapelle, très bien décorée, respire le bon goût. On y voit son médaillon et le lieu préparé pour sa sépulture avec cette inscription : « Abel-Claudius de Vichy, heri nobilis potensque, nunc vermis, vitam agens fecit 1777 ». De l'autre côté est celui de Claudine-Joseph de Saint-Georges, son épouse, morte en 1775. Le souvenir de cette dame, vraiment chrétienne, se conservera plus longtemps dans le cœur de ses vassaux, qu'elle édifia par ses vertus, que sur le marbre où elles sont gravées. Sur le pied d'un riche ostensoir, donné par son époux, on lit : « ex dono marchionis de Vichy, anno doloris primo ». Ce généreux seigneur vient de fonder à l'hôpital de Paray deux lits pour ses vassaux de Montceaux et de Versaugues, en janvier 1778 ».

Courtépée dit ailleurs :

« M. Touvant de Boyer, m'ayant annoncé à M. le marquis de Vichy-Champrond, je me rendis de Marcigny à son château. Ma plume ne peut exprimer tous les sentiments de mon cœur envers ce digne seigneur, ni la manière affable dont il me reçut et me traita pendant deux jours.

Il suffit de dire qu'il est très riche, étant fils unique (ici Courtépée se trompe, le marquis de Vichy-Montceaux avait deux frères) et héritier des Brûlard. Il est très généreux, ami des lettres et de ceux qui les cultivent, d'une piété tendre et éclairée, et n'a que trente-six ans. Si par les fruits on juge de l'arbre, quelle idée n'aura-t-on pas de cet autre Paulin quand on saura qu'il a dépensé vingt mille livres pour décorer le temple du Seigneur.

Il a construit au fond du sanctuaire une chapelle qui est un vrai bijou, où il doit placer le mausolée en marbre de Mme de Saint-Georges, sa jeune épouse, morte l'an passé, le sien et celui de Monsieur son père, auquel travaille Coustou à Paris. Ce mausolée fut terminé le 29 janvier 1777. Je lus sur le pied d'un magnifique ostensoir: « Ex dono marchionis de Vichy anno doloris primo ». (Ici Courtépée se répète). Cette dame marchait à grands pas dans le chemin de la vertu lorsqu'une mort prématurée l'enleva en 1775. Elle a été si regrettée que le jour du patron (fête patronale de Montceaux) terminée ordinairement par une fête baladoire et par d'autres jeux de village, les paysans d'une commune voix répondirent aux étrangers qui venaient y prendre part : « Il n'y a pas de fête cette année, la paroisse est en deuil, notre mère est morte ».

Aurais-je assez de sang et d'argent, me dit lui-même M. le Marquis, en me racontant ce beau trait de ses vassaux, pour payer de pareils sentiments ?

Aussi est-il le père plutôt que le seigneur de ses sujets, il ne souffre parmi eux aucun procès, il en veut être l'arbitre. Il n'y a qu'un cabaret dans ce lieu de passage, mais seulement pour les étrangers. Les malades trouvent au château tous les remèdes gratis, toujours un pot-au-feu pour eux.

Afin de perpétuer le bien il fonde un hôpital et trois Sœurs grises qui viendront dans peu. En attendant il répand l'argent en occupant cinquante ouvriers à travailler à son château, ayant renversé l'ancien où était né l'illustre Claude de Saint-George, mort archevêque de Lyon en 1715.

« Château à la moderne, dit ailleurs Courtépée, où l'on a cherché plus d'aisances que de régularité, bâti dans un endroit peu favorisé par la nature, mais embelli par la main de l'industrie, qui a pratiqué sur un coteau rapide de belles terrasses. On a conservé la chambre où est né l'illustre Claude de Saint-George ».

« La liberté, la gaieté règnent dans cette maison, ainsi que la piété. Une riche bibliothèque, formée par cet homme unique, offre à lui et à ses amis un utile délassement. Elle renferme des morceaux précieux en manuscrits, en belles éditions, en livres rares. J'y vis entre autres les « Heures » du duc Jean, écrites en 1407, enrichies de vignettes dorées, d'un coloris et d'une fraîcheur admirables ...

... En bon patriote qui célèbre les belles actions d'humanité, pour les rendre des semences de vertu, je témoignais à M. de Vichy combien j'étais fâché qu'il se fixât dans un petit coin du Brionnais, qu'il fécondait par sa présence et ses libéralités. J'aurais désiré que semblable à nos premiers ducs qui passaient deux mois dans un château, deux dans un autre, il voulut bien venir en Bourgogne, séjourner quelque temps dans son magnifique château de la Borde, près de Beaune, ensuite à Sombernon, château favori des Brulard, à Malain, à Savigni ou à Chamesson, afin que tous ses vassaux jouissent alternativement du bonheur de voir un si digne seigneur, et se ressentir de sa munificence. Il me pardonna cette saillie patriotique et me parut fort attaché à son Montceaux.

Si la pluie du samedi ne m'y avait retenu, je comptais voir un château voisin, où logea saint Louis, à M. Larcher jeune, seigneur d'Arcy, descendant de ce vertueux magistrat Larcher, immolé avec le président Brisson, à la fureur des Seize, mais le mauvais temps me cloua dans la bibliothèque jusqu'à la nuit. Comptant le lendemain obtenir mon congé, je dis le dimanche la messe, au château, à sept heures, où le seigneur assista. Il me fit tant d'instances qu'il fallut promettre de dîner avec lui. Mais il me quitta bientôt pour monter à la paroisse et entendre la grand'-messe, me priant de l'excuser, se croyant obligé de donner cet exemple.

Enfin j'obtins mon congé, à condition de revenir à Pâques, et je partis à deux heures, embaumé de la bonne odeur des vertus, chantant dans les bois : « Bénissez le Seigneur suprême, petits oiseaux » et pensant à l'hôte généreux que je venais de quitter, j'ajoutai ce couplet :

« Bienheureux qui dans cet asile,
Coule les jours de son loisir !
L'hôte fait oublier la ville,
Et d'obliger fait son plaisir. »

Il voulut bien me donner un cheval qui en trois heures me rendit à Digoin ».

Quel heureux temps ! Et que la vie était douce pour ceux que la fortune avait comblés. Mais il y avait les déshérités, et la générosité du marquis de Vichy ne suffisait pas à soulager toutes les misères, il n'en fallait pas moins payer la dîme et toutes les redevances, pourtant les vassaux de Montceaux n'étaient pas les plus malheureux, ils étaient même favorisés. Courtépée le laisse entendre clairement.

Ne se lassant pas des éloges, il ajoute ailleurs :

« La dernière des Brulard était Mme la duchesse de Luynes, morte en 1764, qui a laissé la riche succession des Brulard à M. de Vichy-Champrond, son neveu, petits-fils d'une sœur. Ainsi Sombernon, La Borde et Chamesson appartiennent aujourd'hui à M. le marquis de Vichy, le plus opulent, le plus généreux et le plus pieux seigneur du Brionnais, où il demeure à Montceaux, et dont j'ai tant parlé à mon premier itinéraire ».

Le marquis de Vichy avait en effet hérité de sa grand'tante, duchesse de Luynes, sœur d'Anne Brulard, sa grand'mère, épouse de Gaspard II de Vichy, grand-père du marquis de Vichy-Montceaux. La duchesse de Luynes était fille de Nicolas Brulard, marquis de la Borde, président du Parlement de Bourgogne, et de Marie Bouthillier de Chavigny, laquelle duchesse de Luynes avait recueilli elle-même l'opulente succession des Brulard.

La fortune du marquis de Vichy était considérable. Les domaines de Champrond, de Montceaux-l'Étoile, Sombernon, La Montagne et les immeubles de Paris consistant dans les bâtiments qui bordent la longue cour du Dragon, rapportaient ensemble 96.000 livres, mais les charges étaient lourdes et s'élevaient à 24.000 livres, chiffre auquel s'ajoutaient 44.000 livres dues pour rentes, pensions, intérêts divers, etc.

Le train de maison était coûteux aussi, il comprenait : l'aumônier, 365 livres ; le maître d'hôtel, 600 livres ; le valet de chambre, 300 livres ; le régisseur, 300 livres ; le cuisinier, 300 livres ; une gouvernante, 350 livres ; une nourrice, 200 livres ; un laquais, 120 livres ; un cocher, 150 livres ; un chasseur, 150 livres; un postillon, 120 livres ; un jardinier, 120 livres ; un suisse, 168 livres. En tout treize personnes et 3.243 livres de gages. En supposant seulement que la valeur de l'argent était, avant la Révolution, quinze fois supérieure à celle de notre époque (1939), cette somme de 3.243 livres représenterait aujourd'hui celle de près de 50.000 francs.

Le marquis Abel de Vichy-Montceaux nous apparaît comme un homme instruit, généreux, simple, un peu crédule mais curieux et légèrement naïf, enclin aux chimères.

Le marquis de Ségur, dans son bel ouvrage « Julie de Lespinasse », juge le marquis de Vichy en ces termes : « L'âge et l'éducation ne firent que développer ses bonnes qualités naturelles ; les lettres qu'on a de lui et son journal intime le révèlent probe, loyal et droit, mesuré dans toutes ses actions, de mœurs pures et de cœur sensible, d'intelligence moyenne, mais suppléant au brillant de l'esprit par la simplicité, le bon sens et la volonté ».

Il avait adopté les idées des philosophes et des encyclopédistes, croyant fermement à la régénération de la société, et s'était affilié à la franc-maçonnerie qui n'affichait pas comme à présent des idées matérialistes et dont les principes pouvaient alors se concilier avec le catholicisme. Il fut aussi un des croyants qui s'assirent autour du baquet de Mesmer. Il étudiait les sciences et particulièrement la chimie, ces études le conduisirent à faire la connaissance du fameux Cagliostro qui le séduisit par ses jongleries ; il l'accompagna même à Londres en 1786. Une tradition locale prétend aussi que Cagliostro séjourna plusieurs fois au château de Montceaux et que le marquis et lui travaillèrent au laboratoire qui était installé dans la tour indépendante du château et qui existe encore. Une partie des appareils de chimie du marquis de Vichy est actuellement conservée au Musée de Marcigny (1).

(1) Ces appareils, aux formes bizarres et renfermés dans une vitrine spéciale, ne manquent pas d'éveiller la curiosité des visiteurs de la Tour du Moulin.

En 1781, Gaspard de Vichy, son père, décéda à son tour au château de Champrond et fut inhumé à Ligny-en-Brionnais.

En 1785, faisant valoir ses connaissances en histoire naturelle, et notamment en chimie, à l'étude desquelles il s'était livré pendant plus de vingt ans, il demanda à prendre part, comme volontaire, à l'expédition de La Pérouse. Il était veuf et avait deux fils, dont l'aîné avait vingt ans et le cadet dix-huit.

Le marquis de Vichy-Montceaux adressa sa demande à M. le maréchal de Castrie, ministre de la Marine. Elle était conçue en ces termes :

« Monseigneur,

Livré depuis vingt-deux ans à l'étude de l'histoire naturelle, principalement de la chimie applicable à la minéralogie, je me suis convaincu qu'on ne pouvait point remplir son objet, si l'on ne joignait la pratique à la théorie et si l'on ne jugeait pas soi-même de l'aspect de la nature sous différents climats.

Le roi, toujours occupé du bien et du progrès des sciences, vient d'ordonner à M. le chevalier de la Pérouse un voyage qui, fait sous la direction d'un homme tel que lui, remplira en entier l'objet du monarque bienfaisant. Si j'osais espérer que Mgr le maréchal de Castrie voulut m'accorder une place de passager pour moi, mon domestique, mes hardes, des livres et quelques instruments d'observations, je tâcherais, par mon étude, mon exactitude, mon travail et mon obéissance aux ordres de mon supérieur, de prouver le désir que j'ai d'être utile à ma patrie. Obtenir la grâce que je demande est la seule récompense que je désire.

A. de Vichy. »

Il s'était aussi adressé directement à La Pérouse par l'intermédiaire d'un ami commun, M. Soulaire, auquel le navigateur répondit en ces termes :

« Je suis pénétré de reconnaissance, Monsieur, de l'intérêt que vous voulez bien mettre à l'expédition dont je suis chargé, votre amour pour les sciences vous fait désirer avec raison que des savants de toutes les classes soient à portée d'interroger la nature dans les lieux où nous aborderons, vous voudriez des yeux très exercés, afin que rien n'échappe à nos observations. Je pense comme vous, mais nos vaisseaux sont petits, et ce qui est nécessaire à notre subsistance est immense. Un seul homme de plus exige quinze cents rations, en ne le calculant que comme matelot. Nous sommes donc obligés de nous restreindre aux observations astronomiques, à quelques recherches de botanique et de minéralogie, avec de bons relèvements des différents pays et quelques vues pour lesquelles j'ai embarqué des peintres. Quant à la chimie, nous rapporterons en France tout ce qui nous paraîtra valoir la peine d'être décomposé et nous en apporterons dans le creuset de M. le marquis de Vichy, auquel je vous prie de témoigner mes regrets et ma vive reconnaissance.

Je suis, Monsieur, avec les sentiments distingués qui vous sont dûs, votre très humble et très obéissant serviteur,

La Pérouse.

Paris, le 17 mai 1785.

Nous avons deux naturalistes et c'est le nombre fixé par le roi. »

La demande du marquis de Vichy n'avait pas été agréée. Il était dit qu'il ne devait pas périr avec le fameux explorateur et ses infortunés compagnons, mais il était réservé pour une mort aussi tragique.

Quelques années plus tard, en 1790, il fut élu procureur syndic de la commune de Montceaux-l'Étoile, mais devant l'agitation croissante et la tournure que prenaient les événements, il allégua des raisons de santé, se démit de ce poste et se retira, à la fin de 1791, dans une maison qu'il possédait à Sainte-Foy, près de Lyon. Il était désillusionné, complètement désabusé des utopies humanitaires.

En juillet 1793, quand Précy vint à Lyon, prendre le commandement des troupes lyonnaises soulevées contre la Convention et quand la ville fut assiégée, il se souvint qu'il était officier et vint offrir à Précy, son compatriote, le concours de son épée.

Il fut nommé colonel-chef de brigade, commandant la cavalerie lyonnaise. Il joua un rôle important aux côtés de Précy pendant le siège. Membre de la cour martiale, qui était présidée par M. Loir, il faisait partie de toutes les réunions appelées par Précy à prendre des décisions. Il montra toujours, et dans toutes les occasions, un courage invincible, notamment dans le combat de Perrache, où, à la tête de ses cavaliers, il fondit sur l'ennemi qui prit la fuite. Javogues, qui avait assisté de loin à ce combat, se réjouissait d'annoncer au Comité du Salut public, sur le dire de ses agents, « que le ci-devant marquis de Vichy, riche à cent mille écus de revenu était mort ».

Bien qu'il se fût courageusement exposé dans le combat du 29 septembre, le colonel de Vichy était vivant.

L'abbé Denis, secrétaire et intendant du marquis de Vichy, a laissé une relation de la fin de son maître ; nous la reproduisons :

« Persistant dans sa rébellion, la ville de Lyon fut investie par l'armée des Alpes, commandée par le citoyen Dubois-Crancé, représentant du peuple, que la Convention avait choisi pour cette terrible expédition.

M. de Précy, dans la combinaison de ses moyens de défense, avait proposé, dans le cas où il serait obligé de livrer la ville, de rassembler sa cavalerie, de la former en colonne, à laquelle pourraient se réunir tous ceux qui seraient à même de se procurer des chevaux, de traverser la ville en bon ordre et d'aller passer la Saône au-dessus de l'Île Barbe. Cette pensée fut communiquée à beaucoup d'officiers, avec recommandation du secret qui fut bien gardé.

Dès que le dessein de M. de Précy fut connu de MM. de Vichy père et fils, ils se préoccupèrent de mettre leurs personnes en sûreté après la prise de la ville. M. de Vichy fils (Abel-Claude-Georges-Cécile-Goéric) se rendit chez une personne de sa connaissance (1) qui habitait l'intérieur de la ville et lui fit part de l'embarras où il se trouvait, ainsi que son père. Celle-ci le rassura et lui montra dans son appartement une cachette à l'abri des plus minutieuses perquisitions et où deux personnes pouvaient aisément prendre place.

(1) C'était une jeune femme de condition modeste, prénommée Cécile, et que M. de Vichy fils connaissait intimement.

M. de Vichy fils, enchanté, s'empressa d'aller communiquer cette bonne nouvelle à son père, mais celui-ci refusa obstinément de profiter de cet asile, et les larmes et les prières de son fils ne purent vaincre sa résistance. Déjà il s'était procuré un cheval pour lui et un pour son valet de chambre. Rien ne put le détourner de la résolution qu'il avait prise de suivre la colonne de M. de Précy, s'il exécutait son projet.

L'armée de Dubois-Crancé serrait de près la malheureuse ville de Lyon. L'artillerie placée, les bombes accablèrent les quartiers et la désolation se manifesta de toutes parts, et tous les maux inséparables d'un siège se déversèrent sur elle. Néanmoins, elle se défendit glorieusement jusqu'au 9 octobre 1793, jour où Dubois-Crancé parut, dès le matin, avec une armée formidable, du côté d'Oullins, et montra le dessein d'entrer par les travaux de Perrache. M. de Précy rangea son armée sur ce même terrain qui forme une presqu'île entre le Rhône et la Saône, et s'avança pour empêcher l'armée républicaine d'en aborder ; mais une artillerie considérable s'étant démasquée, porta le désordre dans les rangs de M. de Précy. M. de Vichy fils, commandant la cavalerie des assiégés, eût son cheval tué sous lui, et néanmoins combattit vaillamment à pied jusqu'au moment où M. de Précy ordonna la formation de sa cavalerie en colonne, et ne pouvant suivre, faute de monture, il alla se réfugier dans l'asile qu'il avait reconnu.

M. le marquis de Vichy père se joignit à la colonne de cavalerie, qui fut bientôt au point où elle devait traverser la Saône et elle effectua le passage en son entier, excepté le très malheureux père de Vichy, dont le cheval ne voulut pas se mettre à l'eau, malgré les efforts du valet de chambre et de M. le Marquis. Cette cruelle position les décida l'un et l'autre à abandonner leurs chevaux et à aller chercher un asile dans un bois qu'ils voyaient à un peu de distance. Ils le trouvèrent assez touffu pour s'y blottir un peu éloignés l'un de l'autre. À peine s'était-il écoulé quelques heures qu'ils entendirent plusieurs personnes qui venaient à eux et qui paraissaient se diriger vers le buisson occupé par le marquis. Sur la minute il est aperçu, on lui ordonne de sortir s'il ne veut pas recevoir des coups de fusil, c'étaient les militaires chargés de fouiller le bois.

Il est saisi au collet par deux hommes, l'un marche devant lui, l'autre le suit de près. C'est ainsi que le marquis de Vichy fut conduit à Lyon et fusillé le même jour.

Quant au valet de chambre de M. de Vichy, il se nommait Launay*, il fut plus heureux que son maître. Dissimulé dans un épais taillis, il parvint à échapper aux recherches des soldats de Dubois-Crancé. La nuit venue il sortit du bois et gagna le Roannais, puis le gros bourg de Renaison, d'où il était originaire. Pendant quelques mois il vécut tranquille dans sa famille, mais un jour, à la suite de dénonciations anonymes, il fut arrêté, conduit au district de Roanne, et de là à Lyon, où il ne tarda pas à être exécuté, comme contre-révolutionnaire, ayant pris part à la révolte de Lyon.

* Jean-Jacques Launay, domestique du marquis de Vichy, né à Caen (Calvados), âgé de 41 ans, condamné par la Commission révolutionnaire de Lyon fut fusillé le 15 frimaire an II (5 décembre 1793). 209 condamnés à mort furent fusillés ce jour. Il fut qualifié de contre-révolutionnaire pour avoir suivi le marquis de Vichy. L'abbé Prajoux dit qu'il était de Renaison (Loire).

Pendant que ces événements se passaient à Lyon, le sequestre avait été mis sur les biens du marquis, situés à Montceaux, comme biens d'émigrés.

Le Directoire du District de Marcigny, le 16 frimaire an II (6 décembre 1793) avait pris un arrêté par lequel il prescrivait « l'extraction des matières de plomb, de cuivre et de fer enfouies dans les caveaux destinés à recevoir les mânes des ci-devant prêtres et des ci-devant nobles ».

La municipalité de Montceaux s'empressa de déférer à cet arrêté, le tombeau de la marquise fut fouillé, ses restes profanés, le mausolée et les médaillons de Coustou mis en pièces.

Telle fut la reconnaissance des vassaux !

Le château de Champrond fut vendu nationalement comme propriété d'émigrés. La vente eut lieu le 2 vendémiaire an III, au district de Marcigny et l'adjudication fut faite au profit du sieur Chevalier, natif de Marcigny, pour la somme de 106.000 livres. Les meubles furent vendus à part et produisirent la somme de 48.141 livres.

Le château de Champrond n'existe plus, celui de Montceaux est également démoli. Tout passe !

Courtépée, quinze ans auparavant, ne prévoyait pas cette conclusion. Dans son optimisme, le bon historien n'aurait jamais voulu envisager une aussi sombre tragédie.

Nous devons à M. Émile Salomon, de Lyon, le savant directeur de la Nouvelle Revue Héraldique, l'intéressante communication qui suit, qu'il a copié lui-même dans les registres de Lyon. Elle complète heureusement notre notice sur Abel-Claude-Marie-Marthe de Vichy.

« 26 août 1825 : acte de décès d'Abel de Vichy, inscrit par ordonnance royale.

Attendu qu'il est peu probable que ceux qui avaient usurpé le pouvoir en 1793, aient laissé inexécuté un jugement qui condamnait à mort celui qu'ils qualifient de chef des rebelles, sur l'audition des témoins qui ont déclaré, l'un, qu'il fut impossible d'obtenir même un sursis de vingt-quatre heures ; l'autre, qu'on a vu M. de Vichy quand on le conduisait au supplice, et qu'on a entendu l'explosion des armes à feu ; le troisième, présent à l'exécution, a vu tomber M. de Vichy la face contre terre ; le quatrième a reconnu M. de Vichy lorsqu'on le conduisait sur la place des Terreaux, et que l'ayant suivi jusqu'au lieu du supplice, il l'avait vu refuser de se mettre à genoux et que s'étant approché du cadavre il avait remarqué un peu de sang.

Il est donc établi que M. de Vichy est décédé à Lyon, le 15 octobre 1793 ».

Le défunt laissait deux fils : Abel-Claude-Georges-Cécile-Goérich et Gaspard-Félix.

J.-B. Derost.

Complément :

info Tableau général des victimes, martyrs de la Révolution, en Lyonnais, Forez et Beaujolais : spécialement sous le régime de la Terreur, 1793-1794, par Antonin Portallier (1911).

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